‹ Louis DavidChapitre 23 sur 170 · LE TRÉSORIER GRANDIN · texte numérisé non relu

LE TRÉSORIER GRANDIN

et tout rentrait dans Tordre. Telle était donc cette manière de magistrat revêtu d'une double confiance : de celle du maître qui le laissait gouverner à sa manière, et de celle des élèves à qui il ne venait même pas dans l'idée que Grandin pût rien rapporter d'eux à David, hors ce qui regardait la rentrée exacte des fonds, ce qui se faisait régulièrement.

Grâce à la sagesse avec laquelle Grandin exerçait sa magistrature , il n'y avait donc que le département des finances où il régnât de l'ordre ; du reste , la république marchait au hasard, et selon les impulsions aUernatives que lui communiquaient les différentes factions ou sectes dont elle était composée.

Robin, dont on a entendu signaler par David les heureuses dispositions, la paresse et la saleté, se parait du titre de chef de la secte des crassons. Pour être admis à en faire partie, il fallait prouver que l'on fumait au moins trois pipes par jour ; que l'on ne changeait de linge que quand il ne tenait plus sur le corps, et que l'on ne se lavait que malgré soi ou quand on s'exerçait à la natation.

Robin, qui avait rapporté ces idées des armées, où il avait été avec les régiments de Paris enrôlés au commencement de la révolution, fit peu de prosélytes à l'école.

Une autre secte, qui par la suite mérita mieux cette désignation que le troupeau dont Robin s'était fait le chef, se composait d'un certain nombre d'élèves dont les principaux étaient les frères Franque, Pierre et Joseph, que leur talent faisait déjà remarquer et qui tenaient les premiers rangs dans l'école, depuis que Girodet, Gérard et Gros en étaient sortis. Broc, dont il a déjà é(é question, donnait aussi de flatteuses espérances, mais

l'élève Maurice Qiiaï, quoique moins avancé alors dans la pratique de l'art, semblait avoir un avenir brillant et exerçait déjà une certaine influence sur ses amis. Dans ses traits, dans son caractère , il y avait quelque chose de ce qui distingue les hommes appelés à commander à leurs semblables. Sa figure était belle, et sa barbe, qu'il portait alors contre l'usage général, donnait de la gravité à sa physionomie, d'ailleurs très-avenante. Doué d'une élocution facile, il portait promptement la conviction dans l'esprit des autres, aussi devint-il bientôt un véritable sectaire dans l'école de David, qu'il abandonna enfin en entraînant avec lui plusieurs de ses camarades. Tant que son talent ne fit que poindre , il ne professa pas hautement les opinions singulières qu'il manifesta ensuite sur les arts et sur la manière dont il prétendait qu'on dût les pratiquer. Ce fut d'abord par l'élévation de ses idées et la franchise de son âme qu'il captiva la bienveiUance de ses condisciples, et à propos du sobriquet de don Quichotte qu'on lui avait donné, ses camarades furent tant soit peu surpris de l'entendre dire « qu'il se trouvait heureux et fort honoré de mériter le nom d'un personnage imaginaire il est vrai, mais qui était le modèle de la bonne foi et de la loyauté ; que pour lui, il admirait don Quichotte depuis son enfance, et qu'il n'avait cessé de faire des efforts pour s'élever jusqu'à la hauteur de la rude et incorruptible honnêteté de ce héros romanesque. » L'expression de sincérité avec laquelle Maurice prononça ces paroles, jointe à sa physionomie noble et à son élocution entraînante, interdirent les critiques et les quohbets aux plaisants; et de ce moment Maurice, qui déjà était aimé, fut invesfi d'une certaine autorité qui lui donna le droit de dire tout ce qui lui venait à l'esprit. Déjà Mo-

dès et Ducis témoignaient hautement le cas qu'ils faisaient de lui, aussi devint-il bientôt complètement maître de l'esprit de Pierre , de Joseph , de Broc , de Perrié et de quelques autres qui formèrent le noyau do la secte.

On n'a sans doute pas oubhé l'entresol situé au-dessus de l'atelier des Horaces : ce logement, faisant partie de la portion du Louvre prêtée à David, était occupé par les frères Franque, qui non-seulement y logeaient, du consentement du maître , mais donnaient souvent l'hospitahté à Broc, à Maurice et à ceux de leurs amis qui la leur demandaient. Or, c'est en ce lieu que prit naissance la secte des penseurs ou des primitifs dont Maurice fut le fondateur, quoiqu'il soit juste de dire que quelques paroles hasardées de David en aient fait naître la première idée. Ce maître, étant sur le point de commencer son tableau des Sabines , et se sentant plus que jamais entraîné par le goût des ouvrages de l'antiquité, en était venu à restreindre son admiration pour les œuvres modernes , au point de ne plus se proposer pour modèles que les ouvrages grecs que l'on supposait faits à l'époque de Phidias. Parmi les bas-reliefs , il recherchait ceux dont le style était le plus ancien ; il en faisait autant au sujet des médailles, et vantait particulièrement le naturel et l'élégance du trait des figures peintes sur les vases dits étrusques. On sait ce qui arrive ordinairement dans une école, et que les opinions du maître, exagérées par ses élèves, même les plus intelligents, sont bientôt dénaturées par les niais. C'est ce qui arriva dans celle de David, en cette occasion, après qu'il eut dit à propos de son projet relatif aux Sabines : « Peut-être ai-je trop montré l'art anatomique dans mon tableau des Horaces; dans celui-ci des Sabines, je

le cacherai avec plus d'adresse et de goût. Ce tableau sera 'plus grec, >»

Ces derniers mots, ainsi que la recommandation que le maître faisait souvent à ses élèves d'exercer leur esi)rit 3n étudiant les antiques, sans les copier machinalement, frappèrent les jeunes gens et Maurice en particulier, et ils partirent de là pour avancer que David n'avait fait qu'entrevoir la route à suivre , qu'il fallait changer radicalement les principes sur lesquels on s'appuyait pour exercer les arts ; que tout ce qui avait été fait depuis Phidias était maniéré, faux, théâtral, affreux, ignohle; que les maîtres italiens, y compris le plus célèbre même, étaient entachés des vices des écoles modernes ; qu'il était indispensable de s'abstenir de regarder aucun des tableaux de la grande galerie , et que dans celle des antiques on devait baisser les yeux et passer outre devant les statues romaines et celles même qui avaient été faites en Grèce depuis Alexandre le Grand.

Tel était à peu près l'ensemble de la nouvelle théorie. Quant à la pratique , on ne devait viser qu'à exprimer la plus haute beauté ; aussi Maurice engageait ses adeptes à ne plus travailler à l'atelier de David pour peu que le modèle ne leur parût pas beau ; il leur conseillait de ne peindre que des figures de six pieds de proportion; et, toujours dans l'idée de rendre le beau, prescrivait de faire des ombres claires, afin que la transition trop brusque de la lumière à l'ombre ne détruisîl pas l'harmonie des formes, comme ne manquaient pas de le faire , ajoutait-il dans le style brutal d'ateher, ces indignes Italiens.

Mais ces idées que Maurice se formait de l'art n'étaient que les corollaires d'autres idées plus hautes, plus graves, sur lesquelles il s'entretenait avec des hommes qui ,

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