CHARLES NODIER
monde, et ces yeux d'où devait s'élancer la foudre. C'est cet aspect qu'il aurait fallu emprunter pour se fonder un culte ; et jamais je n'ai levé sur lui ma paupière sans éprouver un saint effroi ; jamais je ne l'ai entendu m'appeler à ses côtés , avec ce langage ineffable et mélodieux qui lui était familier , sans me rappeler que le Dieu fait homme aussi aimait à s'entourer des malheureux de la terre.
« Ne demandez pas au vulgaire quel était Maurice Quai : l'avenir sera privé de son nom.
« Oserez-vous, chaste amitié, proférer celui de Lucile Franque? T1 échappe à mes lèvres, et mes lèvres sont purifiées. Elle ne condamnera pas cet hommage.
« Avez-vous vu sur les coupes des Grecs et sur les basreliefs d'Herculanum , ces figures sveltes et légères , où tant de noblesse est alliée à tant de grâce et tant de pudeur à tant de volupté? Vous êtes-vous arrêté, pensif, devant cette image de sainte Cécile qui prête l'oreille aux chœurs célestes? La plaintive Malvina , touchant sur sa harpe des airs douloureux et adressant un regard triste et plein de larmes au barde aveugle qui n'en jouira pas, vous a-t-elle jamais intéressé à ses malheurs? Sterne vous a-t-il trouvé sensible pour son Élisa, et Rousseau pour sa Julie ? Vous connaissez presque Lucile.
« Son regard était si solennel que ceux sur lesquels il tombait se sentaient saisis d'un respect religieux ; maisil était si doux qu'il avait un charme secret pour assoupir les chagrins du pauvre. Aussi sa vue faisait rêver de bonnes actions, et on ne se souvenait pas d'elle sans avoir "envie d'être meilleur. Mais à quelque chose de sombre et de pénible à voir qui errait sur son visage, on aurait deviné le présage des maux à venir.
« Quand, dans les beaux jours de l'année, elle s'a-
vançait dans la plaine , avec sa tunique flottante et ses cheveux épars, semant des fleurs sur les enfants et des bienfaits sur les mères , vous auriez dit l'ange du hameau ; et quand elle portait pendant le silence des nuits un secours mystérieux vers la chaumière de l'indigent, à sa marche aérienne, au frissonnement surnaturel qui suivait ses pas, à la divine mélancolie qui régnait dans tout son air et dans tous ses mouvements , à un sentiment incomparable et merveilleux qui émanait d'elle et qu'on ne saurait définir , on croyait apercevoir une de ces subhmes intelligences qui veillent autour des tombeaux.
« Mais, après une vie pleine d'amertume, celle qui eût été à son gré le Michel-Ange de la poésie ou l'OssiAN de la peinture, tomba inconnue sur la terre, et les larmes de quelques infortunés qui devaient leur existence à ses secours firent les frais de sa pompe funèbre.
« Elle compta son vingt-deuxième printemps , et à la fin de ce court exil, elle reprit le chemin de son éternelle patrie.
« LuciLE, Maurice, âmes superbes! Où est-il celui qui doute de l'immortalité? A-t-il vécu près de vous, celui qui nie la vertu ? 0 Brutus !
« Ne m'accusez point de vous abuser par quelque heureux mensonge inventé à l'honneur de l'espèce humaine, L'imagination ne fait pas de tels rêves. Je les ai vus.
« Je suis venu, et je les cherchais encore. Ils n'étaient plus, et j*ai cherché leur fosse. Aujourd'hui, leur fosse même m'est interdite.
« Plus heureux que moi, puisqu'il me restait des liens qui m'ont forcé à leur survivre.
« // ny a plus rien sur la terre qui mérite une larme!
m Unzer. »•
Cet éloge dilliyrambique en prose bariolée de réminiscences de la Bible, d'Homère et d'Ossian, toutes devenues fort à la mode en ce temps, révèle à la fois l'espèce d'admiration que Maurice inspirait à ceux dont il était entouré et la confusion d'idées au milieu de laquelle la jeunesse la plus distinguée par ses sentiments et son esprit se débattait alors.
Quoi qu'il en soit, les prédications de Maurice, dans le petit entresol, sur les questions de morale et d'art ne laissaient pas de produire de l'effet sur la masse des élèves de David. Involontairement ces jeunes gens obéissaient chaque jour davantage à l'autorité que prenait sur eux le chef des penseurs. Un jour ce jeune homme en fit un singulier usage. Mais pour que l'on puisse apprécier tout ce qu'il y avait d'étrange, de hardi dans ce qu'osa dire Maurice dans un lieu à peu près public tel que l'école de David, il faut se reporter à l'an \7Çt^\ alors que la rehgion était encore l'objet de la déi'isioii publique, avant que Bonaparte eût rouvert les églises. Les idées de VoUaire avaient tellement été répandues d'ailleurs pendant la révolution , que parmi les élèves de l'école, si on ne regardait pas comme un crime de parler favorablement du christianisme, c'était au moins un ridicule dont personne n'aurait osé se couvrir. Les discours indévots, impies même, s'y faisaient assez fréquemment entendre.
Or, il arriva qu'un des élèves , en racontant une histoire bouffonne , y mêla à plusieurs reprises le nom de Jésus-Christ. La première fois, Maurice ne dit rien, seulement sa physionomie devint sévère; mais lorsque le conteur eut répété de nouveau le nom sacré, alors les yeux du chef de la secte des penseurs s'enflammèrent, et Maurice fit taire le mauvais plaisant en lui imposant
impérieusement silence. L'ctonnement des élèves parut grand ; mais il ne fut exprimé que sur la physionomie de chacun, qui resta muet. Maurice était sujet à des colères très-vives, mais qui duraient peu; il avait d'ailleurs du tact, et, en cette occasion, il sentit la nécessité de justifier par quelques paroles la hardiesse de ]a sortie qu'il venait de faire. « Belle invention vraiment , dit-il en continuant de peindre, que de prendre Jésus- Christ pour sujet de plaisanterie! Vous n'avez donc jamais lu l'Évangile, tous tant que vous êtes? L'Évangile! c'est plus beau qu'Homère, qu'Ossian! Jésus- Christ au milieu des hlés, se détachant sur un ciel bleu ! Jésus-Christ disant : « Laissez venir à moi les pe- « tits enfants ! >' Cherchez donc des sujets de tableaux plus grands, plus sublimes que ceux-là! Imbécile, ajoulat-il en s'adressant avec un ton de supériorité amicale à son camarade qui avait plaisanté, achète donc l'Évangile et lis-le avant de parler de Jésus-Christ. >»
Il faut le répéter, de tehes paroles , dites à cette époque et dans un heu tout à fait pubhc, eussent certainement excité de la rumeur et pu compromettre la sûreté du harangueur. Tous les élèves le sentirent bien ; car lorsque Maurice eut cessé de parler, il y eut un intervalle de silence assez long, pendant lequel tout le monde se consulta du regard pour savoir comment on prendrait la chose.
Le brave Moriès trancha la difficuhé : « C'est bien cela, Maurice, » dit-il d'une voix ferme ; et à peine ces mots eurent -ils été prononcés, que tous les élèves crièrent à plusieurs reprises : « Vive Maurice ! »
On aurait tort de croire cependant que dans le sentiment généreux que fit éclater cette jeunesse , il entrât des idées de piété. A l'atelier de David, comme par
lUCHARD FLEUKY, KÉYOÏL. 79
toute la France alors, on était et l'on affectait surtout d'être très-indévot ; mais le courage que montra Maurice en défendant un nom et une religion que tout le monde attaquait et vilipendait, ainsi que la j^ensée heureuse qu'il eut de découvrir à de jeunes artistes une source de beautés nouvelles au moins pour eux , séduisit et entraîna leurs jeunes âmes. Cette scène eut toutefois un résultat important; elle jeta du ridicule sur ce qui restait encore, dans le langage des élèves , de locutions révolutionnaires et irréligieuses, et, de plus, elle assura la liberté des consciences. Après le mouvement oratoire de Maurice, et pendant le repos du modèle , Moriès , Ducis , Roland , de Forbin , M. de Saint-Aignan , Granet et beaucoup d'autres qui représentaient assez bien le parti aristocratique à l'atelier, vinrent prendre les mains de Maurice et le féliciter sur son élan généreux. Lorsque ceux-ci eurent épuisé leurs louanges fort sincères, s'avancèrent alors vers Maurice, Richard Fleury et Révoil, les deux amis lyonnais. Leurs figures paraissaient émues, et d'un air timide, mais où perçait un sourire plein de joie , ces deux jeunes artistes remercièrent leur généreux camarade de manière à laisser entendre à tous les assistants qu'ils attachaient plus d'importance encore qu'eux à ce qui venait de se passer. En effet , de Forbin et Granet, qui avaient fréquenté Richard Fleury et Révoil à Lyon, avouèrent à leurs condisciples que ces deux jeunes gens étaient fort pieux. Ce bruit se communiqua d'oreille en oreille, et jamais, depuis ce jour, on ne se permit la plus légère plaisanterie sur les habitudes reUgieuses des deux amis lyonnais.
Maintenant, on sait ce qu'était la secte insignifiante des crassons; on peut juger de l'esprit de celle des
y.O LES ÉLÈVES DE DAVID A LEUR ATELIER*.
penseurs ou immitifs, qui, ainsi que son chef Maurice, reviendront plus d'une fois en scène. Il reste à faire connaître le troisième groupe qui complétait l'ensemble des élèves les plus importants alors de l'atelier de David, sauf à faire intervenir plus tard ceux qui, ainsi qu'Huyot et plusieurs autres, simples dessinateurs encore d'après le relief, et rangés confusément sous le nom de rapins, écoutaient et regardaient ce qui se passait entre les grands élèves , sans y prendre une part active. Achevons donc le dénombrement de nos jeunes héros, en peignant par quelques traits rapides les coryphées du groupe que, faute d'une meilleure expression, on surnommera aristocratique. Au milieu de cette foule de jeunes gens dont la fortune, l'éducation, les manières et les talents étaient si inégaux et si divers, se faisaient remarquer ceux dont le costume plus régulier, dont la tenue plus aisée et plus décente, dont le langage plus pur et plus mesuré, imposaient aux autres élèves.
C'était M. Auguste de Saint-Aignan , dont le nom seul chatouillait agréablement l'oreille. Il était joU cavalier,, d'une figure prévenante et aimable, et quoiqu'il fût tout aussi simplement mis que les autres, ses habits étaient si bien faits, si bien portés, son pied élégant était chaussé dans des bottes si fines, que toute la sau vagerie pittoresque des élèves de David céda à ces dehors séduisants. M. de Saint-Aignan avait d'ailleurs tout l'entraînement généreux qui rend bon camarade dans une école , et ce qui achevait de le faire accueillir trèsamicalement étaient les dispositions réelles et brillanfes qu'il montrait pour fart de la peinture.
C'était Granet , qui a produit tant de bons ouvrages et dont le nom est resté célèbre ; Granet, qui avait alors