MAURICE, LE VAUDEVILLE
Vaudeville ! le Vaudeville ! » et, saisissant tout à coup ce qui lui tombait sous la main, une canne, une queue de chevalet démanchée , il se mettait à frapper à tour de bras sur les chaises et les boîtes à couleurs , jusqu'à ce que leurs propriétaires trouvassent le moment de le calmer et de sauver leurs ustensiles de sa fureur. Alors cette scène se terminait par des rires inextinguibles auxquels Maurice lui-môme prenait largement sa part.
Au milieu de ces tempêtes boulTormes se trouvait Langlois, peintre froid et de peu d'imagination, mais imitateur fin, correct de la nature, et que David choisit pour l'aider lorsqu'il exécuta le Bonaparte passant les Alpes, puis lorsqu'il commença le Léonidas. Langlois, après avoir obtenu toutes les couronnes académiques , est mort membre de l'Institut en 1838. On voyait aussi là, travaillant avec zèle et assiduité, M. le comte d'Houdetot, que l'étude approfondie de la peinture a fait devenir un protecteur si éclairé des arts ; puis le marquis d'Hautpoul qui, après avoir étudié pendant trois ans avec passion à l'école de David, prit tout à coup le parti des armes et devint général , pendant la restauration.
Telles étaient les différentes nuances dont se composait l'ensemble des élèves de David. Bien qu'animés d'un esprit très-différent, ils vivaient toutefois cordialement entre eux.
Parmi les élèves que leur caractère isolait davantage, on a dû remarquer le sage Moriès , qui se mêlait peu à toutes ces folies et dont la plaisanterie habituelle était de répéter à ses camarades si jeunes et si fous : « Messieurs, amusez-vous bien, mais n'oubliez pas de penser à la mort! » Cet aimable et brave homme n'a laissé aucun ouvrage qui puisse consacrer sa mémoire, et c'est ce qui fait que l'on parle de lui toutes les fois que l'oc-
8i LES ÉLÈVES DE DAVID A LEUR ATELIER.
casion s'cji présente, car rien n'est si digne d'intérêt que ces âmes nobles, sublimes, dont nul talent n'a fait ressortir et briller le mérite.
Il n'en est pas ainsi d'un autre élève que David reçut dans son école à cette époque et qui non-seulement se fit distinguer par la candeur de son caractère et sa disposition à l'isolement , mais qui donna encore tout aussitôt qu'il parut des preuves d'un véritable talent ; c'est M. Tngres. Ainsi que Granet, Ingres n'a changé ni de physionomie ni de manières depuis son adolescence. En retranchant le surplus d'embonpoint que produit l'âge, Ingres, en 1854, est encore celui de 1797. Ce qui est vrai de sa personne ne l'est pas moins de son caractère , qui a conservé un fonds d'honnêteté rude qui ne transige jamais avec rien d'injuste et de mal , et de son esprit, qui s'est toujours maintenu dans la même région. C'est un de ces hommes qui ont été mis au monde comme on coule une statue en bronze. En entrant à l'atelier de David, Ingres arrivait de Montauban, sa ville natale, où, dès l'enfance, il avait étudié l'art de la peinture sous la direction de son père. Relativement à sa jeunesse, il était déjà habile à manier le pinceau, lorsque David se chargea du soin de l'enseigner. Dans l'école, il était un des plus studieux , et cette disposition, jointe à la gravité de son caractère et au défaut de cet éclat de pensée que l'on appelle esprit en France, fut cause qn'il prit très-peu de part à toutes les folies turbulentes qui avaient lieu autour de lui ; aussi étudiat-il avec plus de suite et de persévérance que la plupart de ses condisciples.
Etienne fut très-frappé de la première figure que Ingres peignit à l'atelier. Tout ce qui caractérise aujourd'hui le talent de cet artiste, la finesse du contour, le