GRANET, M. INGRES
sentiment vrai et profond de la forme et im modelé d'une justesse et d'une fermeté extraordinaires; toutes ces qualités se faisaient déjà remarquer dans ses premiers essais. Ce mérite n'échappa aux yeux de personne, et quoique plusieurs de ses camarades et David lui-môme signalassent une disposition à l'exagération dans ses études, tout le monde cependant fut frappé de ses grandes dispositions et reconnut môme son talent.
Il y a cinquante-sept ans que ces souvenirs étaient des réalités : oh ! que de noms complètement oubliés on pourrait ajouter à ceux déjà cités ici, sans que leurs syllabes réunies pussent éveiller dans l'àme du lecteur d'autre sentiment que cette tristesse vague que Ton éprouve en foulant la tombe d'un inconnu ! Quand on a assisté à ces joies de la jeunesse, quand on a vu l'espérance briller également sur tant de fronts dont la plupart ont été prématurément jetés dans la poussière et privés de la couronne qu'ils attendaient , on admire les effets de cette ardeur permanente qui travaille régulièrement toutes les générations successives et donne au monde une jeunesse éternelle , une espérance toujours renaissante. De tous les noms déjà cités, combien peu ont échappé à l'oubli , et qui sait s'ils y surnageront longtemps encore ! Quant à la foule de ces jeunes gens qui se sont si ardemment nourris de vains rôves de gloire, le plus grand nombre est mort et à la fleur de l'âge. Plusieurs sont encore au monde, mais vivent obscurs et peu satisfaits comme il arrive toujours quand on a manqué dans la vie le but que l'on s'était proposé d'atteindre.
LES RAPINS
Chaque profession, chaque art a ses termes propres ; il en est môme qu'aucune périphrase ne pourrait remplacer; tel est celui de rapin. On désigne par ce nom , dans les ateliers de peinture , les élèves qui ne font encore que copier d'après des dessins , et ceux même qui dessinent d'après le relief, c'est-à-dire d'après les statues moulées en plâtre. Par extension, et dans un sens épigrammatique , on l'applique aux élèves déjà avancés dans la pratique de leur art , mais auxquels on ne reconnaît ni dispositions ni talent.
Le rapin, il faut le croire, est libre et heureux aujourd'hui , mais il n'en était pas ainsi il y a cinquante ans. Le rapin était une espèce de vassal, d'esclave même, soumis aux volontés et à tous les caprices de celui de ses camarades qui , plus âgé que lui et ayant déjà eu l'honneur de se servir de la palette et de l'appui-main, se faisait servir par l'apprenti-artiste et le battait à l'occasion, quand ledit rapin était récalcitrant ou s'acquittait mal des commissions dont son tyran l'avait chargé.
Lorsqu'Étienne descendit de l'atelier des Horaces pour prendre place dans celui des élèves, cet usage était déjà tombé en désuétude , mais non pas entièrement aboh, et le Petit d'en haut eut le bonheur de contribuer
LES RAPINS
à faire encore adoucir le sort des rapins , ses nouveaux condisciples. L'un des premiers jours de son noviciat à l'atelier, il arriva que Roland, dit le furieux, n'ayant pas pu assister au banquet de Vinccnnes , à la fin duquel Ètienne avait lu des vers au maître , ne connaissait pas le nouveau rapin. Brusque comme on l'a déjà dépeint , Roland s'approcha d'Étienne en tenant son appui -main levé et en menaçant, et lui dit : « Tiens, voilà deux sous, va me chercher un petit pain pour mon déjeuner. « L'étonnement et l'indignation se peignirent sur la figure d'Étienne d'une manière si forte et si sincère , que la résolufion de Roland en fut d'abord ébranlée. Mais comme le jeune colon avait vu frapper les noirs à la Martinique , il croyait pouvoir en agir de la même manière avec un rapin , et il leva de nouveau son appuimain pour frapper Etienne, lorsque Moriès, Ducis, Forbin, Maurice et d'autres encore, s'élancèrent au-devant de Roland, en lui criant : «« Roland ! Roland ! prenez donc garde ! c'est le Petit d'en haut ! » car on continuait à donner ce sobriquet à Étienne. Roland avait quelque chose de brusque dans le caractère , mais n'était nullement méchant. Il reprit sa place, et on lui dit à voix basse qu'Etienne avait fait des vers pour David, ce qui parut plus que suffisant pour ne pas le traiter comme un nègre.
Ce petit événement resserra tout aussitôt les hens d'amitié qui s'étaient déjà formés entre les principaux élèves de l'atelier et Étienne, et, de plus, fut cause que ses camarades d'infortune, les autres rapins, s'entendirent avec lui pour faire en commun une vigoureuse résistance, si quelque peintre osait encore exiger d'eux, par la force , d'humihantes complaisances. Les rapins firent plus encore, car chaque matin ils se munirent d'une bûche, après avoir eu soin de faire entendre que
LES RAPINS
l'on n'aurait pas l)on marché d'eux en cas d'attaque. Ces précautions ne furent pas vaines. Les peintres , et Roland tout le premier, se le tinrent pour dit., d'autant mieux que , parmi les rapins , on avait eu l'occasion de remarquer Vermay et Poussin , adolescents d'une force extraordinaire pour leur âge, et dont le cœur bondissait à l'apparence d'une menace. A compter de cette époque, s'il se trouva encore de jeunes élèves qui fissent les commissions des peintres, ce ne fut que parmi les plus paresseux ou les gourmands qui dimaient sur les pains et les gâteaux qu'on leur faisait acheter, ou profitaient de la course pour jouer et pohssonner avec les rapins des autres écoles , dans les immenses corridors du Louvre.
Parmi tous ces jeunes gens qui dessinaient près de la porte d'entrée, d'après la bosse, la plupart se disfinguaient par un noble caractère , par d'heureuses dispositions, et par une activité d'imagination qui, en général, leur devint fatale ; car les uns épuisèrent leurs facultés dans une contemplation stérile, les autres, malgré de longs et studieux efforts, ne purent jamais réahser les espérances dont ils s'étaient bercés, et quelques-uns perdirent la raison, abrégèrent leurs jours à la fleur de l'âge , ou succombèrent à des maladies de langueur, que l'étude de leur art acheva de rendre incurables.
De toute cette génération d'artistes avec lesquels Étienne entra dans la carrière , trois seu>ment se sont fait un nom dans les arts, et encore l'un est-il devenu architecte et non peintre : Huyot , qui a rapporté de si précieux travaux de ses voyages en Egypte , en Grèce et en Italie, et mourut après avoir pris place à l'Institut; Granet; enfin M. Ingres.
Quant aux autres, Boucher, Vermay, Poussin, Simon, Augustin D...., Colson, Mendouze, Adolphe LuUin et