‹ Louis DavidChapitre 36 sur 170 · M. DE SAINT-AIGNAN, OSSIAN · texte numérisé non relu

M. DE SAINT-AIGNAN, OSSIAN

c'est que de vivre ! tous tes moments sont de paix et de repos. Pour nous, nous ignorons tout cela, et nous faisons ronfler le canon pour annoncer à l'univers que c'est le premier vendémiaire. Peu vous importe, à vous qui voyez lever et coucher le soleil, qui entendez l'alouette et qui vous ébattez avec l'aimable jeunesse. Je n'ai pu, à mon grand regret, aller te voir, mais j'espère m'en dédommager l'un de ces nonidi qu'il fera beau.

« David est de retour avec une nouvelle composition de son tableau (le Léonidas) , qui, dit-on, vaut mieux que celle que nous connaissons. Je ne sais si tes paroles ont eu une puissance dont tu ne t'étais pas douté, mais le petit Vermay est rentré en grâce S je l'ai trouvé primidi à l'atelier; le maître et l'élève sont à présent les meilleurs amis du monde. Hier et avant-hier, M. David a témoigné la satisfaction que lui donnaient ses élèves. II a dit à Saint- Ai gnan de faire un tableau px)ur le Salon prochain, et à la fm de sa visite il a institué le citoyen Damable (un élève de trente ans), directeur et trésorier, pour alléger l'excellent Grandin. Tout va donc à ravir.

« J'ai traduit la onzième des épodes d'Horace, que je comptais t'envoyer avec cette lettre; mais en rehsant l'original, j'ai trouvé que ma traduction la refroidissait tellement qu'il vaut mieux que tu la relises vierge ; c'est la onzième.

« Saint-Aignan m'a prêté Ossian en anglais. C'est vraiment bien autre chose que dans Letourneur ' Voilà le sort de toutes les traductions lorsqu'on tàte de l'original. En anglais, Ossian a un sens vingt fois plus déterminé. Et

1. Le jeune Vermay, dont il a déjà été question , avait tant fait d'espiègleries et de tapage, que David l'avait chassé de son école. Il l'y reçut de nouveau par l'intervention d'Étienne en faveur.de son jeune % camarade.

LES RAPINS

cependant j'ai fait, en le lisant ainsi, une fâcheuse découverte ; c'est qu'il est impossible d'ôtre complètement touché par ce qui est écrit dans une autre langue que celle avec laquelle on a appris à articuler les sons et par laquelle on a reçu les premières impressions. Ces autres mots, ces autres accents que nous n'avons vus, rencontrés, employés, qu'à l'aide d'une grammaire et d'un dictionnaire, n'ont jamais un caractère bien prononcé pour nous, et ont le désagrément de puer la science.

« Je suis bien fâché de ce vilain temps pour toi et pour ton paysage. Adieu, le meilleur des Parisiens, je ne sais trop quand je pourrai aller te voir, mais écris-moi. »

Avant de lire le post-scriptum ajouté à cette lettre, il est indispensable de savoir qu'Hennequin , élève de David, mais à l'époque intermédiaire qui sépare Drouais de Gérard et de Gros, républicain plus que vif, venait d'exposer les Fureurs (TOreste. Cet ouvrage, qui fut jugé détestablement mauvais par les nouveaux élèves de David, obtint cependant au Salon un succès assez éclatant, préparé plutôt, il est vrai, par la coterie des artistes révolutionnaires que justifié par son mérite. Lullin, qui s'était chargé de montrer et de faire corriger la figure peinte qu'avait laissée Étienne en partant pour la campagne , ajouta ce qui suit à sa lettre :

3 vendémiaire.

« P. S. Je viens de montrer ta figure; David a insisté sur le plaisir que fait la nature naïvement rendue telle qu'elle se trouvait là. Il a loué les pieds; il a trouvé les montants de la table trop vigoureux de ton, et il a fini par un : Allons, c'est bien. Je lui ai dit que tu es à la campagne occupé à étudier le paysage ; et il a fait hum !

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