‹ Louis DavidChapitre 92 sur 170 · LETTRE DE GIRODET · texte numérisé non relu

LETTRE DE GIRODET

date sa lettre de Naples où il avait été oblig^é de se réfugier pour éviter la fureur de la populace romaine :

« Naples, le 19 janvier 1793.

< Mou ami, je ne doute point que, jusqu'au moment où vous recevrez celte lettre, vous ne soyez dans une grande inquiétude à mon égard. C'est pour la faire cesser que je m'empresse de vous écrire. Je vis et me porte bien, après avoir vu la mort d'assez près. Je suis arrivé ici absolument dénué de tout : sans linge, sans babits, sans argent. Tous mes effets sont restés à l'Académie, où le gouvernement a fait apposer les scellés après y avoir provoqué le meurtre et l'incendie. Voici en peu de mots ce qui s'est passé. Sur le refus du pape de laisser placer à la maison du consul de France les armes de la république , Basseville , son "agent à la cour de Rome, nous engagea à partir tous pour Naples. Dix de mes camarades partirent sur-le-champ. Ayant plus d'affaires à terminer , je restai deux jours de plus ; si je fusse parti , je n'eusse couru aucun risque. Mais à cet instant même , le major de la division Latouche arrive à Rome , chargé par Mackau , ministre à Naples, de faire placer les armes. J'avais demandé à faire celles qui devaient servir pour l'Académie , et chacun le désirait. Je crus de mon devoir de rester pour les faire ; en un jour et une nuit elles furent prêtes. J'étais aidé par trois de mes camarades. Nous n'étions plus que quatre à l'Académie et nous avions encore le pinceau à la main quand le peuple furieux s'y porta , et en un instant réduisit en poudre les fenêtres, vitres, portes, ainsi que les statues des escaliers et des appartements. Ils n'avaient que vingt marches à monter pour nous assassiner, nous les prévînmes en allant au-devant

d'eux. Ces misérables étaient si acharnés à détruire qu'ils ne nous aperçurent même pas. • Mais des soldats, presque aussi bourreaux que les bandits que nous avions à craindre, loin de s'opposer à eux , nous firent descendre plus de cent marches à grands coups de (rosse de fusil, jusque dans la rue, où nous nous trouvâmes abandonnés et sans secours au milieu de cette populace altérée de notre sang. Heureusement encore ces bourrades de soldats firent croire à la populace que nous faisions parti d'elle-même, mais quelques-uns nous reconnurent. Un de mes camarades fut poursuivi à coups de pavés, moi à coups de couteau. Des rues détournées et notre sang-froid nous sauvèrent. Echappé à ce danger , et croyant les prévenir tous , j'allai me jeter dans un autre. Je courus chez Basseville ; dans ce moment môme on l'assassinait. Le major, la femme de Basseville, et Moutte le banquier, se sauvent par miracle. Je me jette dans une maison italienne à deux pas de là, j'y reste jusqu'à la nuit. J'ai l'audace de retourner à l'Académie, qui était devenue le palais de Priam ; on se pi éparait à briser les portes à coups de hache et à mettre le feu. Là, je fus reconnu dans la foule par un de mes modèles. Il faillit me perdre par le transport de joie qu'il eut de me voir sauvé. Je lui serrai énergiquement la main pour toute réponse , et nous nous arrachâmes de ce lieu. Je retrouvai, après l'avoir cherché quelque temps , un de mes camarades. Mon bon modèle nous donna l'hospitaUté chez lui , d'où je l'envoyai plusieurs fois à l'Académie. Il y vit enfoncer et brûler les portes. On lui fit crier : Vive le Pape ! Vive la Madone ! Périssent les Français ! et il revint nous rendre fidèlement compte de tout. Pendant ce temps nous allâmes à deux pas de chez lui, sur la Trinilé-du-Mont, d'où nous en-

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