‹ Louis DavidChapitre 93 sur 170 · LETTRE DE GIRODET · texte numérisé non relu

LETTRE DE GIRODET

tendions distinctement les hurlements de ces barbares : Clamorque virûm^ ctangorque tuharum.

" Nous passâmes la nuit chez ce brave homme, qui eut pour nous les meilleurs procédés , et deux heures avant le jour nous prîmes la fuite. Il voulut nous accompagner une partie du chemin, mais enfin il fallut se séparer, et nos larmes se confondirent. Je n'oublierai jamais les services qu'il m'a rendus. Nous marchâmes deux jours à pied et ne trouvâmes sur la route que différents motifs d'inquiétude. A Albano, on refusa de nous louer une calèche ; nous n'en pûmes trouver qu'à Vellettri , et on nous fit bien payer la nécessité où nous étions de nous en servir. Dans les marais Pontins, forcés par le temps le plus horrible de nous réfugier dans une écurie, on déhbéra de nous y massacrer pour avoir nos dépouilles. Un de ces scélérats , ijioins scélérat que les autres , fit réflexion qu'elles n'en valaient pas la peine ; ce fut le dernier danger que nous courûmes.

« Hors des États du pape, nous fûmes véritablement traités en amis, le roi de Naples ayant donné les ordres les plus positifs de protéger tous les Français qui se réfugieraient dans ses États. En arrivant ici (à Naples), je descendis chez le citoyen Mackau, que j'informai de ces détails et de ma position. Là j'appris tout ce qui s'était passé à Rome: la mort de Basseville, celle de deux Français massacrés à la place Colonne ; le secrétaire de Basseville dangereusement blessé ainsi qu'un domestique de l'Académie; le feu mis au quartier des Juifs; la maison de Torlonia et la porte de France assaillies de pierres ; les palais d'Espagne , de Farnèsc , de Malte et autres menacés. Torlonia est ici, il faut que je le voie , car je suis absolument à sec. J'ai laissé chez moi quatre-

2b0 ÉLÈVES CÉLÈBRES DE DAVID.

vingts écLis romains en argent, que je regarde connnt; [)erdiis, ainsi que tous nies effets. Votre tableau {VH/ppocrate) était licureuseinent enlevé et encaissé; je vais écrire pour le faire venir ici, etc. »

Après avoir séjourné quelque temps dans le royaume de Naples, Girodet, dont la santé n'était naturellement pas forte, et avait été encore altérée par le travail, ainsi que par les suites de l'affaire de Basseville, passa à Venise, puis de là à Florence et à Gênes, visitant avec attention toutes ces villes curieuses , et peignant le paysage, genre vers lequel il se sentait vivement entraîné. Ce ne fut que vers 1795 qu'il rentra en France, oii sa réputation de peintre fort habile était solidement établie par les deux tableaux, V Endymion et YHippocrate ^ qu'il avait envoyés d'Italie. Drouais et lui étaient les deux élèves de David dont les noms étaient solennellement prononcés avec celui du maître , car, depuis son Abel , Fabre n'avait rien fait pour augmenter ou soutenir sa réputation; et Gérard, occupé alors de composer son Bélisaire, n'était pas encore connu du public.

Girodet, depuis son retour d'Italie , demeura toujours maladif. Entre les deux premiers ouvrages de sa jeunesse , faits à l'académie de Rome et les ouvrages vraiment importants qu'il acheva ensuite à Paris, il s'écoula quatorze années pendant lesquelles cet artiste ne produisit que des tableaux, tels que deux paysages, deux Danaé inférieures à sa figure d'Endymion, et l'étrange scène où il a introduit Ossian et ses guerriers recevant dans le séjour aérien les ombres des héros français. Fendant ces années, il n'excita vraiment l'attention du public que par le portrait en pied d'un député nègre do Sainl-Doiningue , en 1798, et l'amiéc suivante, en

GIRODET, MADEiMOISELLE CANOEILIJ".

exposant pendaiil quelques jours au salon un lahlcau satirique que la réprobation publique le força d'enlever prompteinent. Cette aventure mérite d'être rapportée, car elle peint la vivacité de caractère de Girodet et le laisser-aller qui régnait alors dans les mœurs.

Parmi un assez grand nombre de portraits que ce peintre avait faits depuis son retour en France, il exposa en 1799 le buste de M'"^ Simon Candeille , actrice du Théâtre-Français (alors théâtre de la République) et auteur de quelques pièces de théâtre, entre autres de la Belle Fermière. Quoique le peintre eût mis tous ses soins à la perfection et même à l'ornement de cet ouvrage, car il peignit des camées allégoriques sur les angles de la bordure, l'actrice ne trouva pas son portrait ressemblant et en fit chez elle des critiques assez peu mesurées, que des indiscrets rapportèrent à Girodet. Celui-ci ne souffrait patiemment les observations de personne ; aussi les plaisanteries de M"^* Simon Candeille lui parurent-elles une injure insupportable. Mais il entra dans une véritable fureur lorsqu'il reçut une lettre de cette dame qui lui demandait son portrait et le prix qu'il croyait devoir y mettre. Girodet brisa le cadre, coupa la toile en plusieurs morceaux, mit le tout dans une caisse qu'il envoya pour toute réponse à M"'^ Simon Candeille.

Jusque-là l'artiste était dans son droit, et on aurait pu lui passer cette boutade quoiqu'un peu vive, mais il résolut de se venger et de rendre sa vengeance publique. Dans l'espace de quelques jours et de quelques nuits, il composa et peignit un petit tableau où il représenta celle dont il avait déchiré le portrait, nue, étendue sur un lit, et, nouvelle Danaé, recevant une [iluie d'or qui tombait de tous les côtés. Outre plusieurs détails plus que satiriques, on voyait sur le devant de la scène un

énorme coq d'Inde , dans le profil duquel Tartiste avait trouvé moyen de confondre les traits de l'homme dont le nom se trouvait lié à celui de sa Danaé. Enfin les yeux d'un autre personnage étaient bouchés chacun par une pièce d'or, et, pour compléter cette parodie, Girodet avait peint sur les angles du cadre de ce dernier tableau des camées aussi piquants que ceux qui figuraient autour du portrait étaient louangeurs.

Cette caricature fut exposée en plein salon au Louvre, où elle ne resta cependant que quelques jours. Si elle excita vivement la curiosité maligne du public , si elle donna la mesure des ressources que l'artiste pouvait trouver dans son esprit, elle fit prendre une fâcheuse idée de son caractère. Dès ce moment, Girodet fut redouté de tout le monde , et Étienne qui l'a connu , et qui est certain que cette malheureuse caricature a été un sujet de regret amer, pour lui dans la suite, ne doute pas que cette action blâmable ne lui soit échappée en quelque sorte malgré lui. Ce peintre a toujours eu le grand défaut de ne consulter personne et de n'écouter ni conseils ni critiques pendant l'exécution de ses ouvrages. C'était, comme on en a pu juger par les lettres citées plus haut, un homme doux et fort raisonnable au fond , mais que ses premiers succès , très-mérités sans doute, rendirent trop fier de son mérite et trop sûr de lui-même. Aussi, dans les actions ordinaires de la vie comme dans sa carrière d'artiste, ne put-il jamais supporter une contradiction. Les hommes les plus dignes de sa confiance, son maître, David luimême, n'avaient aucune autorité sur lui.

A la suite de cette malencontreuse affaire, Girodet resta près de deux ans sans produire aucun ouvrage important. Vers 1801, Fontaine, architecte du premier consul,

OSSIAN, GIRODET, GÉRARD 2fi3

(ut chargé de restaurer et d'orner la Maliiiaison, et l'on choisit i^our la décorer les deux élèves de David les plus célèhres alors: Girodet, dont la réputation reposait sur les deux tahleaux û'Endf/mion et à'Hippocrate , et Gérard, qui, de[)uis 1795, s'était placé comme son rival par ses composilions du Bélisaire et de la Psyché.

C'était le moment où les poésies d'Ossian, lues et vantées par Bonaparte, étaient devenues à la mode en France. Girodet et Gérard, après avoir délibéré sur le choix des sujets qu'ils traiteraient, s'accordèrent pour les tirer des prétendus ouvrages du barde écossais. Gérard n'attacha qu'une importance secondaire à ce travail de décoration, et fit, avec cette facilité qui distinguait son talent, une esquisse terminée fort agréable. Mais Girodet prit l'affaire au sérieux, et voulut écraser son rival. 11

^serait difficile et peu amusant de décrire minutieusement cette prodigieuse quantité de figures de bardes écossais et de généraux français présentées sous l'apparence d'ombres, et réunies dans le palais d'Odin. Ce tableau, où toutes les difficultés matérielles de l'art ont été surmontées par le peintre, avec une patience et un talent inconcevables, est cependant un de ses plus faibles ouvrages, et en somme, une composition aussi peu agréable à voir que facile à comprendre.

Depuis son Hippocrate, le talent de Girodet était resté au même point dans les souvenirs du public, et même des artistes; son Ossian porta quelque atteinte à sa répu-

-tation. Ce peintre passait, non sans raison, pour se .jCreuser inutilement la tête et faire une foule d'essais

' dans le silence de son atelier, sans qu'on vît paraître •aucune œuvre importante. Les jeunes élèves qu'ensei gnait alors David reprochaient également à Girodet de

, se donner trop de peine pour si peu de résuUats; et, tout

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(Ml reridaiil justice à sou mérite comme dessinateur, ils lui reprochai eut le maniéré^ l'afféterie de ses expressions, la recherche de ses pensées. Ils l'accusaient en particulier de reproduire sans cesse l'effet vaporeux, bleuâtre et conventionnel de son premier tableau VEndymion

David, quoique fier d'un élève dont il reconnaissait les qualités très-réelles, ne s'abusait cependant pas sur ses défauts. Il regrettîvit même amèrement les résultats qu'ils pouvaient avoir, non-seulement pour Girodet luimême, mais pour les jeunes peintres qui, séduits par sa manière, cherchaient à l'imiter, car il commençait à faire école. Souvent le maître, au milieu de ses disciples, faisait allusion à la manière tendue et pénible du peintre à'Hippocrate. « Girodet est trop savant pour nous , disait-il , copions tout simplement la nature et ne nous donnons pas tant de soucis pour bien faire ; ça ' vient mieux quand ça vient tout seul. — Voyez Girodet, disait-il une autre fois, voilà cinq ans qu'il travaille comme un galérien dans le fond de son atelier, sans que personne voie rien de lui. Il est comme une femme qui serait toujours dans les douleurs de l'enfantement , sans accoucher jamais.... J'aime bien la peinture, assurément; mais si on ne pouvait la faire qu'à ce prix, je la laisserais là. »

Girodet aimait beaucoup le mystère, et tant qu'il travaillait à un tableau, non -seulement il ne laissait pénétrer personne dans son atelier, mais il ne parlait à qui que ce soit du sujet dont il était occupé. On savait cependant qu'il faisait un Ossian pour la maison de campagne du premier consul, et ce n'était pas sans impatience que les artistes surtout attendaient l'apparition de cette œuvre mystérieuse, dont quelques privilégiés se parlaient à l'oreille.

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