DAVID CHEZ GIRODET
A cette époque, David avait l'habitude de faire une promenade après son repas, et Étienne l'accompagnait quelquefois. Un soir que l'élève était venu prendre son maître, celui-ci lui dit comme il entrait : « Girodet m'a dit que son Ossian est terminé ; il m'a même prié de l'aller voir ; voulez-vous venir avec moi ? « Étienne accepta avec empressement et on se mit en marche. - Girodet avait alors son ateher dans les combles du Louvre, à l'angle près du jardin de l'Infante. Il fallut monter tant de marches , qu'Étienne fut obligé de donner le bras à David pour achever cette ascension. Arrivés à la porte, ce fut en vain qu'ils cherchèrent le cordon d'une sonnette, il fallut heurter quatre ou cinq fois avant d'entendre remuer : « Ah ah! dit David, vous ne connaissez pas encore Girodet; c'est l'homme aux précautions. II est comme les lions, celui-là, il se cache pour faire des petits. »
Cependant la porte s'ouvrit, et Girodet reçut son maître avec ce luxe de politesses qu'il déployait toujours avec ceux qu'il admettait dans son atelier.
David, debout et couvert, regarda très-longtemps le tableau à' Ossian avec une attention qu'il porta successivement sur toutes les parties de l'ouvrage. Girodet, placé un peu en arrière, observait son maître, et sa curiosité mêlée d'inquiétude prit bientôt le caractère de l'impatience et même de l'irritation. Cette scène muette , assez longue et qui sans doute parut durer un siècle à Girodet, ne put se prolonger longtemps; David rompit le silence, se mit à faire un éloge simple, vrai et fort bien motivé de l'habileté extraordinaire que l'artiste avait déployée dans l'exécution difficile de l'ouvrage. A plusieurs reprises, il renouvela cet éloge en évitant de parler du fond de la composition. Enfin, un mou-
vement interrogatif et quelques mois de Girodet ayant provoqué une l'éponse positive à ce sujet ,' le maître dit à l'élève , avec l'accent de quelqu'un qui se résume : « Ma foi, mon bon ami, il faut que je l'avoue; je ne me connais pas à cette peinture- là; non, mon cher Girodet, je ne m'y con ais pas du tout. » Dès lors, la visite dura peu, comme on doit le croire, et Girodet reconduisit son maître jusqu'à la porte, avec des démonstrations de resppct qui cachaient mal son émotion.
Arrivé dans la cour du Louvre, David, dont la figure n'avait pu se débarrasser encore de l'étonnement où ce qu'il venait de voir l'avait plongé, dit enfin à Etienne : «< Ah ça! il est fou, Girodet!... il est fou, ou je n'entends plus rien à l'art de la peinture. Ce sont des personnages de cristal qu'il nous a faits là.... Quel dommage! avec son beau talent, cet homme ne fera jamais que des folies.... il n'a pas le sens commun. « A plusieurs reprises, pendant la promenade, Etienne revint sur le tableau, pour savoir si la réflexion aurait suggéré quelques idées nouvelles au maître; mais celui-ci , avec l'accent de la même bonne foi , répéta toujours : « Je vous assure, Etienne, que j'ai dit ce que je pense : je ne connais absolument rien à ce genre de peinture; c'est lettres closes pour moi. "
Malgré les éloges prodigués à cet ouvrage par les amis et les élèves de Girodet, devenu alors chef d'une école, le tableau d'Ossian n'eut pas plus de succès auprès des habitants de la Malmaison que dans le pubhc. L'artiste le sentit intérieurement, et la meilleure preuve que Ton en puisse donner est l'ardeur avec laquelle , après quatre ans d'études solitaires, il travailla à dt-s sujets d'un tout autre genre, et -exécutés dans une 'manière fort différente.