I. Journal, 22 février 1860, t. III, p
Ici David s’oppose à David même : en face du peintre des Sabines se dresse celui de Marat^ du Sacre et des Trois dames de Gand et, si le chef d’école ne nous inspire plus aujourd’hui qu’un intérêt historique, le réaliste est encore près de nous.
Celui-là n’a pas fait de prosélytes directs ; il n’a pas érigé ses pratiques en doctrines; il n’a pas été un prédicateur. S’il n’a pas eu, à proprement parler, d’élèves, il marque une étape entre les maîtres sincères qui l’ont précédé et les peintres plus hardis qui l’ont suivi. Marat précède le Naufrage de la Méduse, comme le Naufrage de la Méduse prépare de loin les Casseurs de pierre de Courbet. Les théoriciens qui voudront faire de l’observation directe et des préoccupations politiques et sociales les lois essentielles de la peinture pourront se revendiquer de David et ils n’ont pas négligé de le faire.
Ceux enfin qui demandent à l’artiste la sincérité sans passion et veulent qu’il traduise la vie sans prendre parti, exalteront David portraitiste.
C’est par ses portraits surtout que sa gloire est définitivement établie. Par eux il sort des rangs des .artistes dent les œuvres n’ont intéressé que la génération qui les avait acclamés pour se ranger parmi ceux qui inspirent l’admiration à la postérité. L’historien de l’art ne pourra jamais négliger le rôle de David chef d’École, mais, depuis longtemps, les œuvres historiques de David ont cessé d’être directement admirées par le public et consultées par les
Les Trois dames de G and
Musée du Louvre
DAVID
artistes. Le Sacre et les Aigles tiennent trop aux conventions d’une époque pour êtres goûtés sans partage et Marat mème^ bien que plus dégagé, date un peu. Ses portraits, au contraire, semblent acquérir chaque jour de plus nombreux admirateurs : les galeries publiques et les collectionneurs se les disputent aujourd’hui. Ce regain de succès, après tant de révolutions ou d’oscillations du goût, porte témoignage et assure à David l’avenir.
Sans doute, ce n’est pas là le genre de gloire qu’il avait espéré. Il aurait été surpris s’il avait pu apprendre que ses grandes compositions sombreraient et que la postérité ne retiendrait de son œuvre que des travaux auxquels il ne s’était appliqué que par délassement. Son orgueil de peintre d’histoire en eût été ému ; mais nous, qui n’établissons plus de hiérarchie entre les genres et n’en concevons qu’entre les esprits, nous estimerons que sa part est assez belle.
De sa destinée singulière nous pouvons, enfin, dégager un enseignement général. David s'est roidi dans des formules, et ces formules sont mortes comme sont mortes les toiles qu’elles ont inspirées; mais, à certaines lieures, il a su sauvegarder son indépendance et il survit par les élans de son inspiration libre. Ainsi, par un éclatant paradoxe, le chef
de l’Ecole française affirme l’inanité des conventions .>
et des systèmes, et invite les artistes à l’individualisme et à la Liberté.
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