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CONCLUSION

U moment où David mourut, l’école exclusive dont il avait été le représentant le plus illustre, sinon le chef, était, nous l’avons vu, attaquée au nom des doctrines nouvelles. Dès ce moment, son hégémonie était compromise, mais la direction du mouvement artistique qui lui échappait ne devait plus échoir à une autre école. De la lutte qu’avait engagée Géricault et que soutenaient les romantiques, devait sortir, non le triomphe d’une secte, mais l’émancipation des artistes. A l’unité grandiose et étroite allait se substituer l’anarchie individualiste, avec ses périls et ses richesses. L’art, longtemps galvanisé sous une suprématie unique, allait, à l’image de la société profondément divisée au milieu de laquelle il s’épanouissait, revêtir des aspects opposés et multiples. Cette liberté même préservait la mémoire de David contre une réaction totale : dans le conflit des doctrines, celles qu’il avait développées purent conserver leur place.

Sans doute l’enseignement de David ne se maintint pas d’une manière intégrale. David lui-même,

malgré son grand âge, avait commencé vers i8i5 à évoluer. De ses grands disciples, Girodet était mort*, Gérard, entraîné par ses succès mondains, abandonnait Vhistoire^ et Gros défendait la tradition avec moins d’autorité que de bonne volonté. Mais toute une pléiade d’artistes, d’un talent correct et quelquefois remarquable, continuèrent, faute de confiance en euxmêmes et par absence d’originalité réelle, à marcher dans les sentiers que David avait tracés. Ausiaux, Berthon, Blondel, Dubufe, Granger, Heim, Hersent, Langlois, Robert-Lefèvre, Mauzaisse, Meynier, Abel de Pujol, Vaffiard, assuraient par leur nombre, sinon par l’éclat de leur nom, la persistance de l’école, et derrière eux allaient successivement entrer en ligne leurs cadets, Gogniet, Couder, Court, Dejuine, Drolling. Guillemot, Auguste Hesse, Lancrenon, Picot, Vinchon, élèves de David lui-même, de ses élèves ou de ses émules, une pléiade sans cesse accrue et qui continuera à se recruter jusqu’à nos jours, aujourd’hui prix de Rome, demain membres de l’Institut. En face des romantiques, des réalistes, de tous les révolutionnaires de l’art, ils continueront à maintenir quelques idées essentielles de David : la prééminence du dessin, l’amour des formes pures, l’ordonnance solennelle, parfois aussi le besoin de prédication. Ingres, disciple dissident de David, longtemps honni par l’école triomphante, rentré en grâce auprès de l’école attaquée et appelé dès 1825 à siéger à l’Institut, Ingres essayera de régénérer le dessin en le

dégageant de Timitation des plâtres antiques et en lui imprimant plus de sincérité, et ses leçons pénétreront en partie la tradition davidienne.

Abâtardie entre les mains de praticiens sans ressort ou régénérée par Ingres, l’école académique ne disparaît donc pas. Elle continuera longtemps à grouper la majorité des jeunes artistes, et, si les mieux doués lui échappent souvent, elle attirera tant de soldats laborieux que le nombre en demeurera imposant. Elle s’appuiera, d’ailleurs, non seulement sur le talent de ses défenseurs, mais sur les institutions publiques dont elle conservera jalousement la garde, sur l’Institut, l’Ecole de Rome, l’Ecole des Beaux-Arts, les récompenses et les commandes officielles, organes nécessaires, à ses yeux, de la vie artistique, dont l’autorité et la séduction contribuent, à défaut de convictions, à préserver l’édifice des règles immobiles dans lesquelles elle enferme l’art.

Enfin, et c’est là, plus encore que les pensions et les honneurs dont elle dispose, le gage de sa vitalité, elle s’appuiera solidement sur le goût public. Les novateurs, malgré leur talent, malgré leur enthousiasme, n’entraîneront pas la foule. L’esprit français, avide avant tout de clarté, de précision, de logique, peu sujet aux entraînements des passions et se méfiant de sa propre sensibilité, refusera sa confiance à ceux qui essayent de le troubler au lieu de le convaincre. Il applaudira, toutes les fois qu’on l’offrira à ses suffrages, l’art tel que David l’avait

DAVID

compris : l’art rationnel ou raisonnable. Et c’est pour cela que Delacroix pourra écrire de David en 1860 : « Il règne encore à quelques égards et malgré de certaines transformations apparentes dans le goût de ce qui est l’école d’aujourd’hui, il est manifeste que tout dérive encore de lui et de ses principes^ ».

Cette influence persistante de David chef d’école donne à son rôle la vraie signification. Il a exercé sur la France un ascendant énorme, parce qu’il a, à la fin du xviii® siècle, incarné les tendances rationnelles de l’esprit français, que Poussin avait incarnées au xviP siècle. Il a pu imposer une esthétique conventionnelle, parce que la convention qu’il formulait était conforme aux instincts de son pays. Il a pu réunir l’assentiment universel, obtenir l’adhésion de presque tous les artistes et du public tout entier, grouper les esprits en une communion que jamais autre artiste n’est parvenu depuis à reconstituer, parce que ses défauts, comme ses qualités, appartenaient au tempérament national. Peintre incomplet et systématique, mais à coup sûr peintre français.

Poussin, toutefois, ne résume pas, à lui seul, toutes les tendances artistiques de la France; à côté de lui, il y a la lignée des Glouet, des Le Nain, des Chardin, des peintres de l’observation directe, aiguë et sobre, qui eux aussi représentent un côté essentiel de la pensée française, l’instinct de la sincérité.

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