‹ Louis de Clermont-Tonnerre, commandant de Zouaves, 1877-1918Chapitre 12 sur 28 · Discours au Vlll" Congrès national · texte numérisé non relu

Discours au Vlll" Congrès national

de TEtat, noblesse, métiers, famille, Eglise, la Révolution les pulvérise pour émanciper Ihomme. La conséquence, on la connaît : l'individu isolé, sans recours contre la toute-puissance des lois, livré à Tinsolencc d'une armée de fonctionnaires et à la lenteur des bureaux, doté de toutes les libertés, sans le pouvoir eflectif d'en exercer aucune, souverain illusoire, égal théoriquement de tous les citoyens, et en réalité sans force, sans autre action légale que celle d'un bulletin de vote tous les quatre ans ; par suite, l'écrasement des faibles et, — à la place des anciennes élites supprimées, des aristocraties de race, de ser-j vices ou d'esprit, — le développement mons-f trueux d'une seule puissance, l'argent. ^

Cette poussière d'individus, le collectiviste,|| et c'est son erreur, croit qu'il suffit de l'agglomérer et d'en former une masse pour lui donner la force. La solution syndicaliste, ce n'est pas le conglomérat, c'est l'organisation ; ce n'est point le bloc, c'est le groupe, non la masse, mais l'association. Grouper les intérêts, — je reprends tout ceci des

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expressions de Clermoiil- roiincrre — les grouper dans des circonscriptions « telles que lo rapprochenient soil piiitiquenient possible; » donner <^ chaque citoyen le droit de faire lui même ses atlaires, de collaborer à l'organisation de In profession ((ui le fait vivre, — le droit de disenter « les conditions de son travail, les lois sociales qui s'y rattachent, prévoyance, repos, assurance, chômage » ; le mettre à môme « de comprendre la fonction nécessaire du capital, d'acquérir ce capital, de le gcrcr et de Taccroîtrc, de posséder des biens et den disposer après lui,» — c'est lui donner une part de liberté réelle en échange d'un fantôme de liberté, une part de pouvoir et d'autorité sur les choses qu'il connaît, un moyen de s'élever au milieu de ses pairs, une place, un gouvernement dans un cadre qui lui est propre, un sens de ses intérêts et de ses responsabilités... En vérité, l'orateur devient lyrique sur ce sujet, quand il se laisse emporter par cette vision d'organisations etd'amitiés harmonieuses, parce rythme d'amour, cette ronde immense de la nature, qui groupe « les planètes en systèmes solaires,

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les cellules en corps organisés, les animaux, abeilles, fourmis, castors en sociétés faites à l'image des nôtres... » 11 imaginait même des systèmes de groupes, des groupements de groupements, une hiérarchie d'associations qui finirait peut-être par remplacer le Parlement et par y substituer une véritable représentation professionnelle, un gouvernement de compétences, comme celui que décrit Lysis. Mais là, il s'arrêtait : il savait bien que c'était un rêve.

Mais le type de ces syndicats, son espèce préférée, celle dont il se fit avant tout le zélateur, c'est le syndicat agricole. J'en ai déjà dit les . raisons : c'est toujours à Bertangles que se com- : prend Clermont-ïonnerre. C'est là qu'il se con- ' naît lui-même, c'est là qu'il a conçu son rôle,-J qu'il a aimé la terre, qu'il a hanté le paysan et éprouvé aussi cette « grande pitié » des campagnes françaises, connu cette misère de dépopulation qui bientôt, dit-il, « dans nos villages, ne laissera plus de peuplés que les cimetières ».

Bertangles est un très pauvre village de quatre cents âmes, qui en comptait six cents il y a

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une licnliiine d'aiinces : Ions les garçons vont à Amiens se faire coupeurs de velours. Les terres sont des médiocres lopins « de trois chevaux » où le paysan végète, faute de maind'ciHivre, do bons outils et de méthodes. Le syndicat fondé par le mairtî à la lin de 1909 eut des résultats incroyables. En quatre ans, le chiffre d'alTaires passa de 7 000 francs à 80000 francs. J^e syndicat achète des machines, des engrais, des phosphates. L'expérience était concluante. Elle allait se poursuivre, s'étendre encore par la création de « mutuelles » (incendies, accidents, bétail, etc.). En quelques mois, l'association avait plus fait pour la [prospérité du village que la charité des châtelains n'avait fait en un siècle.

Ce succès éclatant convainquit notre ami : entre tous les types d'associations, son œuvre de choix fut le syndicat agricole. Il continue ainsi l'œuvre féconde d'Emile Duport, de llocquigny, ces associations paysannes qui groupaient, avant la guerre, plus de 700 000 hommes, qui servirent de modèle aux syndicats industriels, et dont Méline disait déjà il y a vingt

ans : ft C'est du inonde agricole qu'est partie l'étincelle qui régénérera le monde moderne. » Mais ce qu'il y apporte de vraiment original, c'est un sentiment rare, intime, ému et noble de la campagne. Certes, il a parlé avec tendresse de l'ouvrier ; il a prêté l'oreille « au bruit confus qui monte des foules ». Il sait ce quil y a de bon, de généreux dans ce peuple ouvrier, qu'on représente toujours comme un peuple grondant et prêt à la révolte. Pourtant c'est au village qu'il aime toujours en revenir. Le village avec ses petits groupes de maisons basses, ses familles de paysans, ses portes où tout le monde se connaît, où tout le monde cousine ; avec ses métiers éternels, — le maréchal et le charron, le charpentier, le quincaillier, — le travail rythmé dans la semaine au bruit de Fenclume et le dimanche au son des cloches; avec celte humanité très simple où la paroisse, la mairie, le curé, le maître d'école représentent la part de la part de la vie spirituelle ; où le cimetière voisine avec l'église et les vivants avec les morts, où les bêtes dans les étables et les enfants sur le seuil des portes

infiF.S D l N GF.NTILHOMMK CHHÉTIEN «5

( omposent un tableau d'arche de Noé rustique [ de |)aix liarmonieuse, — combien le village vaut mieux que la ville avec sa plèbe, son luxe (relaté, ses violents éclairages, ses cabarets et son alcool, ses agitations de trams et de métros, ses cinémas vulgaires, ses tentations aux étalages, ses taudis, sa misère sordide, sa tuberculose et ses vices !

Il aime ces villages immuables qui conservent « les traits éternels de la France », oii l'on se marie entre soi, où « germent naturellement la solidarité, l'esprit fraternel, l'aide mutuelle », où s'alimentent « /es' plus vertueuses de nos qualités françaises, la tradition, l'esprit de fierté et d'indépendance, de droiture et de loyauté ». 11 aime cette image qu'ils lui présentent d'un ordre ancien et naturel, la persistance dans ces petits mondes d'une hiérarchie vénérable, où Dieu et le seigneur sont encore visibles, familiers, inspirant confiance. « L'œil aime à se reposer sur ces vieux bourgs de France d'où émergent le château et l'église. » C'est là qu'il se sent à sa place, qu'il lit l'empreinte de sa mission et des services des grandes

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maisons dans Thistoire, les survivances ineffaçables criin vieux rôle civilisateur. Rien ne le touche plus que d'en saisir encore des traces dans notre monde contemporain, de surprendre les signes amicaux d'une union séculaire. C'est un de ces traits qui lui inspire un jour ce passa2;e charmant :

(( .l'admirais il y a quelques jours, dit-il à un auditoire provençal, dans une des villes les plus illustres que baigne le Rhône, les ruines d'une église historique dont l'abside s'encadre de chapelles édifiées jadis par les grandes familles du pays. Dans celle aux murs à demi renversés de laquelle on reconnaît encore sous les jasmins enlacés l'écusson des Castellane, une vingtaine | de jeunes filles pauvres, conduites par une religieuse, étaient venues se mettre à l'abri d'un orage subitement amené par un coup de mistral. Et Ton eût dit que le glorieux soleil de Provence, chassé par la nuée de son domaine d'azur, s'était réfugié dans les yeux rieurs des petites paysannes dont le babil gazouillant dominait le fracas du ciel... »

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(!et orphelinat réfugié pendant imo bourrasque sous le blason des Castellane. et heureux de s'abriter (hms un coin épargné d'une ruine de hi vieille France, quelle image ! Comme elle plaît à C-lermont-Tonnerre ! Comme il est heureux de sentir l'utilité présente de celte \ieille féodalité, même dans son délabrement! Mais nulle trace d'égoïsme; ce qu'il aime dans la campagne, c'est l'anoblissement; la ville est populaire, la terre est aristocratique. Il est curieux aujourd'hui, après Zola et Maupassant, de lire sur la noblesse des champs le témoignage d'un gentilhomme. La terre, que le naturalisme a peinte si bestiale, avec une humanité de gorilles lubriques, est pour Clermont-ïonnerre une école de distinction. L'exorde suivant, où il parle des bienfaits de l'agriculture, est une pastorale, une hymne; l'orateur y entonne son 0 forlunalos et toute la page rend un son auguste de Géologiques :

« L'agriculture est autre chose et mieux qu'une source de richesses : elle est la réserve où viennent s'alimenter nos vertus nationales

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les plus pures, Tamour du sol des pères, le respect des leçons qui s'en dégagent et des traditions qui y reposent, la passion de la liberté, rattachement à Tindépendanee, la fierté de l'àme et la noblesse du cœur. Dans le commerce habituel avec la nature, la conscience humaine s'épanouit, s'élève et se purifie : le travail est un tête-à-tête avec Dieu... L'homme des champs, que n'intimide pas l'infini deshori zons, regarde passer les grandeurs humaines et sans se détourner ni s'abaisser devant elles, continue de creuser son sillon... Que peuvent à son égard les puissants de ce monde? « Dieu seul compte les nuées et penche les urnes du ciel..., lui seul tient en sa main les clefs de la pluie et il ne les prête à personne, pas même aux anges... »

« Une classe cF agriculteurs est dès lors pour un pays plus quiin trésor, cest un rempart^ c''est] une sauvegarde aux jours de crise. Jeanne d'Arc | nous vint de la prairie lorraine, et c'est à la charrue que 1844 alla chercher ces enfants de seize ans, les « Marie-Louise » comme on les appela d'abord par dérision, — nom qu'ils ins-

IDf.ES D IN GKNTII.HOMMi: CHRl^lTIFN «*•>

«1 ÏNiitMil en lettres de Ranj; sur l'une dos pages les plus fjjlorieuses de notre histoire...

« La ])rofes8ion agricole est peut-être enfin la plus nol)lc, parce qu'elle paHicipc à l'o-iivre de la création. L'industriel transforme, le commerçant échange, le savant découvre, Tartistc embellit. Semblable au penseur, ragricuUeur avec l'aide de Dieu crée et c'est son plus beau titre de gloire'... »

Ainsi s'achève la figure morale de cet apôtre gt'ntilliomme : figure audacieuse, infiniment originale, très ancienne et très jeune, féodale et moderne, intelligente et généreuse, ayant la flamme, la poésie. Comme il se lient, comme il est pur, ce jeune paladin ! Aucun abandon de sa race, aucune transaction coupable : il ne demande au monde moderne que le droit d'aimer et de servir ; il enseigne l'action, la concorde, l'union des frères dans le travail et leur fend en échange, au lieu d'avantages électoraux et des faveurs fainéantes qu'on attend de

1. L'Aesociation agncole, cours fait à la "'"'' Session Je la Semaine sociale de Rouen (1910.) Lyon, l',Ml, iu-6\

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l'Etat, leur charte d'enfants de Dieu et leurs litres de noblesse...

Celte page est de 1910. On y a remarqué les mots que je souligne, la phrase des « jours de crise ». Tout semblait calme alors et le drame approchait. On le sentait venir sourdement, vague et inéluctable. L'atmosphère s'emplissait de signes menaçants. Une inquiétude étrange, dans la paix apparente des choses, rendait les gens nerveux. Les temps étaient venus. Les amis de la paix, pour conjurer la catastrophe, redoublaient de tapage. Jamais l'idée de patrie n'avait été plus attaquée ; on semblait croire qu'en l'effaçant, on rendait la guerre impossible. Des bandes parcouraient les campagnes chantant V Internationale et acclamant le drapeau rouge. C'est dans ces conditions que le 2:2 décembre 1912, à Albert, Clermont-Tonnerre prononça le magniliquc discours : Pourquoi les ouvriers doivent aimer la patrie.

Il montrait les raisons indépendantes des hommes, supérieures, antérieures aux volontés particulières, les fatalités qui parfois se résolvent en explosions de haines et en irrésistibles poussées.]

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« Voilà lies années, disait-il, im'nn conflit parait près d'éclater entre l'Angleterre et lAlleniagne. Il n'est certes pas dans les désirs des souverains de ces deux pays. Ils sont cousins germains, le roi d'Angleterre est même de sang allemand, ils n'ont pas de haine l'un contre l'autre, et tous deux sont trop conscients de leurs responsabilités pour lancer leurs pays dans une aventure dont nul ne saurait prévoir l'issue. C'esl la simple fa'nn ([ii'i arme les deux peuples. « L'Angleterre est une île, disait au « début de son cours un maître c('lèbre, et maince tenant vous en savez autant que moi sur son a histoire... » EUeest une île et sa pi'oduction ne suffit pas à la nourriture de ses habitants. Pour que les denrées nécessaires puissent lui venir en tout temps du dehors, il lui faut l'empire de la mer. Or l'Allemagne est en train de lui disputer cet empire. Mais d'autre part, si l'Allemagne est devenue une puissance maritime, ce n'est pas pour le seul plaisir de dépenser des milliards à construire et à armer des cuirassés. Kllc se sent à l'étroit dans ses frontières... Une flotte lui est indispensable, et en voilà assez, sans f/ue

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la volonté des chefs (fElaf ou les ambu'iom des financiers s'en mêlent, pour que la paix de PEurope soit compromise et ravenir assuré à la nation la mieux armée...

« Franchissons l'Océan... Ce n'est certes pas l'esprit militaire qui domine aux Etats-Unis, et pourtant les citoyens de cette nation démocratique ne parlent de rien moins que de chasser à coup de canon les nombreux Chinois installés sur son sol. Ni rois ni financiers ne sont en jeu, et c'est là une question purement ouvrière... »

Paroles prophétiques ! Et passant ensuite aux , causes idéales que nous avons d'aimer, de défendre la France : « D'autres peuples, s'écrie- ] t-il, ont versé leur sang pour étendre leurs domaines ou pour accroître leurs richesses ; la France n'a donné celui de ses enfants que pour faire triompher les causes qu'elle croyait justes. Que lui importait de s'épuiser, de s'appauvrir,, de se diminuer même, si du moins son intervention consacrait un principe, si son épée, ^ môme vaincue, apportait au monde un peu plus de liberté, de fraternité, de lumière et de justice? Sans doute, le droit a pu parfois céder à

IDÉES d'iN GENTILHOMMi: CHHÉTIEN

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la force en Europe : mais s'il s'y est accompli des forfaits comme le partage de la Pologne... c'est que les pillards avaient choisi pour consommer leur crime... l'heure où la France immobilisée et affaiblie, ne pouvait plus tirer l'épée...' »

Ainsi, deu\ ans avant la guerre, parlait le comte de Clermont-Tonnerre devant un auditoire d'internationalistes, dans cette ville d'Albert que devaient illustrer tant de communiqués... Nul n'écouta, sa voix se perdit dans le silence. Jamais la vie n'avait été si douce. Qui pensait encore à la guerre? Brusquement la guerre éclata. Une nouvelle carrière, brève, rapide et superbe s'ouvre pour Clermont-Tonnerre, avec un dernier acte sanglant. Nous ne verrons plus désormais que l'apôtre transliguré dans le héros, dans sa vie et sa mort de soldat.

1. Pourquoi lea Travailleurs doivent aimer la Pairie, discours prononcé ù Albert le dimanche 22 décembre i912. Imprimerie du 1 Journal d'.\lbcrt ». 1913.

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