‹ Louis de Clermont-Tonnerre, commandant de Zouaves, 1877-1918Chapitre 3 sur 28 · UNF LETTRE DE SOLDAT · texte numérisé non relu

UNF LETTRE DE SOLDAT

La dernière fois que je le vis, c'était le ilimanclie 3 mars, — le dimanche d^Ocuii, — et il ne devait pas voir le dimanche de Pâques. Il lira de son portefeuille un de ces chiffons incroyahles sur lesquels les soldats écrivent. « Le jour, ajouta-t-il, où vous entendrez dire que ça ne va pas chez nous, publiez cela ; dites bien ce que c'est que le moral de nos hommes, comment ils parlent de leurs chefs. Sans me nommer, bien entendu. C'est une lettre d'un de mes zouaves, dont je vous ai conté l'histoire, à une de mes nièces qui l'a soigné à l'hôpital. »

La lettre, dont je respecte l'orthographe, disait ceci :

2 janvier 1918. Lunéville.

" Je suis très peiniié d'apprendre que M. de

Clermont-Tonnerre a faillyêtre asphixié, car moi aussi j'ai eu un commencement d'asphixie le 23 avril 1915 à Hypres et j'ai plus souffert qu'à ma dernière blessure de la tête.

a Quand à M. de Clermont-Tonnerre, dont je garde un souvenir inoubliable, je l'ai vu dans maintent circonstance braver le danger. Si je m'en souviens! Au mois d'août 1916, devant Fleury, une attaque allemande ce déclenche, de suite il quitte sont abri, malgré le bombardement est le tir de l'infanterie, parcourir toute la ligne des tranchées, revolver au poing, sans sousie du danger : par sa présence est sa bravoure, a réussi à maintenir le calme dans toute sa compagnie. xVimé de tous ses hommes, il doit être regretté par son départ. Tout ceux qui comme moi on vu M. de Clermont-Tonnerre au feu admire cet homme par sa bravoure est sa loyauté, aussi dite-lui bien des choses de ma part, car je cause souvent de lui, quand je raconte mes explois des tranchées. »

Et quelques jours plus tard, m'en voyant du front la copie de celte lettre, à laquelle il tenait

LNE LKTTRK DK SOLDAT O

« |)liis qu'à une citation », il m'écrivait, avec ce gracieux oujouemoiit qui éluit le sien, quand il voiiliiil sourii'e :

« Ci-joint, cher ami, la copie de la lettre du zouave. Si vous la mettez quelque jour sous les yeux des lecteurs, camouflez-moi : mais laissez entendre qu'il s'agit d'un ouvrier agricole et d'un vieux nom do France ; tant pis si les modérés y voient revivre « l'alliance des partis extrêmes »...

Voilà rempli, mon commandant, le devoir dont vous m'aviez chargé, mais le vieux nom de France ne sera pas « camouflé », le vieux nom i)lein d'honneur dont vous rajeunissiez le lustre. En me confiant ce texte, vous ne sonîçiez qu'à vos zouaves ; c'est eux dont vous vouliez faire admirer le dévouement. Et voici que c'est de vous qu'il me faudra parler : sans le savoir, ô mon ami! ce dernier jour où je vous ai vu, vous me désigniez ainsi pour prendre soin de votre mémoire.

Les événements nous pressent. L'heure

b LOIIS DE CLERMONT-TONNERRE

approche de cette paix dont vous n'avez jamais douté et pour laquelle a coulé votre sang. Il est trop tôt et le loisir manque pour faire halte auprès d'au tombeau, pour tracer le i portrait que vos amis attendent. Ceci n'est pas le monument que notre piété doit à votre souvenir : c'est la clôture de branchages, c'est rinscriplion provisoire qu'attache en hâte un camarade sur une croix, au-dessus d'un tertre, sur le bord d'un champ de bataille.

Mais le temps même fait défaut pour dire nos regrets. Il est une manière plus digne de vous honorer. Vous ne souffrez pas qu'on vous plaigne et vous voulez servir encore. Vous ne songiez, disais-je tout à l'heure, qu'à vos zouaves : pardonnez, c'est vous seul dont je voudrais esquisser les traits. 11 le faut, et pour ceux qui vous ont aimé et pour les autres qui ne vous ont pas connu. Il y a dans cette guerre une classe d'hommes entre toute méritante et sacrifiée : c'est la vôtre, c'est la classe obscure à laquelle vous apparteniez, le monde des officiers de troupe. Il n'y en a pas dont la vie quotidienne soit plus dure,

LNii Linriu'. Di; soldat /

(lonl la moi'l plus obslinémeiil uil cclaiici les ruii^s, où elle ait fait chaque jour de plus sanglautcs brèches. C'est celle dont on parle le moins. L'homme du rang, le poilu a d(''jà sa légende. Quelques chefs ont la leur aussi : vainqueurs qu'une ombrageuse censure n'a pas pu empèchei" de devenir populaires. I^itre ces l^raiuls noms et la niasse, le peuple connaît encore quelques-uns de ces héros chevaucheurs de la nue, vivants orages en qui s'incarne dans notre âge de science l'éternel besoin d'aventure et de gloire individuelle, la chevalerie ailée des i*'onck, des Guynemer. Nous ignorons nos officiers, ces colonels, ces capitaines, ces chefs de bataillon qui ont été depuis quatre ans les colonnes de la Victoire.

Cette injustice doit être réparée. Si nous n'en étions pas capables, nous n'aurions pas compris la leçon de la guerre ; nous nous serions battus en aveugles et nous aurions vaincu en vain. Loin de nous de vouloir diminuer le soldat! Mais que peut le soldat sans cadres? Pourquoi l'Allemand, dans ses règlements d'infanterie, a-t-il, dès le début de la guerre,

recommandé d'abattre le chef, de viser ù la tcte? Nous ne serons pas ici des « tireurs d'officiers ».

Cette vie de l'officier de troupe, cette existence ingrate et sans cesse exposée, le commandant Clermont-Tonnerre l'avait embrassée volontairement, par une élection réfléchie. Personne n'en a mieux compris, nul n'en a davantage aimé ce qu'un de ses pareils, il y aura tantôt un siècle, appelait avec force les servitudes et la grandeur. Héritier d'un grand nom, il s'était de bonne heure destiné à l'armée ; il en était sorti, la guerre l'y rappela : c'est l'histoire de beaucoup d'autres. Cavalier, il choisit alors, comme beaucoup d'autres encore, l'arme la plus pénible et la plus militante, cette infanterie qui est toujours la « reine des batailles », mais la reine couronnée d'épines, reine surtout par le sacrifice et la douleur. Il voulut sa part de tant de souffrances. Il n'envia que la gloire de pàtir comme les autres, au besoin plus que les autres.

Mais ce qui rend sa vie exemplaire, c'est que jamais choix ne fut plus conscient, jamais

l NK LI-.TTnR Di: SOLDAT î»

vocalioii jdiis libre. Cent aulres firent ce qu'il a lail : dans cette giierre, comme dans toutes les autres, le sang de la noblesse de France ne s'est pas épargné jtlus que celui du peuple : Ions deux ont coulé à torrents. On ne distingue pas deux pourpres dans ce fleuve. Des Uoban, des Gramont, des Soult-Heille, des \\'a2;rani fraternisent dans les mômes cimetières à côté d'héroïques rotures. Mais plus qu'un autre, le comte Louis de Clermonl-Tonnerre <'élait préparé à sa tâche. Toute sa vie n'avait lé qu'un ellort généreux pour l'éducation du peuple et pour ce qu'il croyait être la mission des élites. Ce problème difficile de l'action des aristocraties dans une société moderne s'était posé à lui presque dès sa naissance : il y avait consacré toute son intelligence, les plus beaux dons d'esprit et de cœur. Sa vie de guerre n'est que la suite de toutes les idées qu'il avait conçues jusqu'alors, une forme de ce devoir d'aînesse qu'il avait entrepris d'exercer. Ainsi peu d'existences ofîrent un sens plus plein ; [»eu méritent davantage d'être prises pour type. Le cas de Clermont-Tonnerre montre à la per-

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fection ce qu'est, dans une démocratie, le problème des chefs.

Voilà renseignement à dégager de son histoire. Encore une fois, ceci n'est pas une biographie : le sujet est trop grand pour tenir en quelques pages. Je me contenterai d'esquisser à grands traits les aspects divers de cette vie, l'origine de ses idées, d'en marquer les points principaux, heureux de revivre par la pensée quelques moments avec lui et de tenter, à défaut d'une image plus complète, un médaillon hâtif de cette admirable figure.

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