‹ Louis de Clermont-Tonnerre, commandant de Zouaves, 1877-1918Chapitre 4 sur 28 · CHAPITRE H UN DISCOURS DE JEUNESSE · texte numérisé non relu

CHAPITRE H UN DISCOURS DE JEUNESSE

CIIAFITKE II

UN Discorns or: jeunessk

C'est en seplcinbrc lillo que je le renconlr.ii dans rKtat-.Miijor du général Houquerol, qui commandait alors dans les Flandres le groupement de Nieuporl. 11 n'était pas pour moi absolument un inconnu. Sa jeune réputation d'orateur, qui avait commencé de croître (juclques mois avant laguerre, était venue jusqu'à moi. Mais j'ignorais encore qu'il eût rien publié et pour tout dire franchement, en dehors de son nom, je ne savais rien de lui.

C'était un jeune homme de trente-huit ans, aux yeux bleus, avec une grosse moustache brune ; il devait être très beau sous son casque de cuirassier. 11 n'y avait dans sa tenue ni dans sa manière d'être aucune espèce de recherche, l>as même celle de la plus extrême simplicité.

Il avait cette absence complète d'affectation qui laissait entrevoir à peine une nuance de distinc- ! tien exquise. Hormis cette touche subtile et

presque imperceptible, il avait réussi à efîacer .

toute trace de supériorité. Sa personne physique j

même démentait plusieurs des idées qu'on se fait souvent sur les signes extérieurs de la « race », par exemple sur la pideur dile aristocratique et sur raffinement des extrémités. 11 donnait Timpression d'un tempérament vigoureux; il était très bon cavalier, avec des membres solides et cette indépendance d'allures de l'homme qui a beaucoup vécu à la campagne. Il ne fuyait pas la compagnie, mais s'accommodait de la solitude, ayant visiblement un ordre de pensées intimes, un groupe d'intérêts et, si je puis dire, un axe d'existence déjà bien établis et qui ne coïncidaient pas exactement avec les nôtres. Il se prêtait à tous sans avoir besoin de personne ; on devinait en lui une vie morale concentrée sur quelques objets importants, qui le rendaient bien étranger aux petites questions d'amour-propre qui font souvent le sujet des propos d'officiers. Son altitude, dans ce cas,

1 \ DlSf.ori'.S I)K JKUNESSF. lîi

l'tait un(' rôliccncc polie, celle de riiommed'es- |>rit qui se mord les lèvres |)our ne pas rire ; mais s'il rcteiuiil le hall (jiii lui hrùlail la bouche, il ne pouvait éteiudre l'éclair malicieux (lu regard et son hou mot se lisait dans ses yeux.

Son travail consistait à traiter les affaires du « deuxième bureau », c'est-à-dire à recueillir les renseignements sur l'ennemi. Il parlait couramment plusieurs langues et c'est lui qui était chargé d'interroger les prisonniers, comme aussi de s'occuper des relations extérieures avec les Anglais et les Belges qui étaient nos voisins de combat. Son nom et ses manières d'une courtoisie charmante le rendaient précieux dans ces fonctions. Personne ne connaissait mieux que lui le secteur, où il se trouvait depuis la fondation, et dont notre général avait fait un modèle d'organisation qu'on venait voir de loin par curiosité. C'est lui qui en faisait les honneurs aux étrangers, quand le général était empoché de les faire lui-même, A force de vivre ainsi en contact avec les troupes, il avait Uni |)ar connaître à peu près tout le monde et par avoir

16 LOLIS DE CLERMONT-TONNERRK

dans chaque régiment, jusqu'aux P. C. de compagnie, des relations et des amitiés assez rares entre Tofficier de troupe et Tofficier d'État- INÏajor. Cette partie de son service était celle qu'il j remplissait le plus volontiers, comme s'il y trouvait une excuse aux petits avantages matériels de sa situation.

Cette activité quiFaltirait beaucoupau deliors et qui multipliait les occasions de sorties le laissait au total assez rarement à la maison. La guerre, même à cette époque aujourd'hui si lointaine, époque de stagnation et d'immobilité à laquelle on n'apercevait encore aucune issue, il ne pouvait se résoudre à la comprendre en bureaucrate. C'était le moment où l'Allemagne cherchait la décision sur le front oriental et y remportait des triomphes. En regard de ces splendides campagnes, que pesaient nos demisuccès, les journées sans lendemain, les victoires avortées, coûteuses d'Artois et de Champagne? Notre ami jugeait sévèrement de la situation. Il souffrait vivement dans sa foi en la France de la lenteur des événements, de l'incohérence des efforts, de leur peu de résul-

Page 1