LES IDÉES SOCIALES D'UN GENTILHOMIYIE CHRÉTIEN
CHAIMTIU: IV
LKS IDÉES SOCIALES U TN CEiNTlLUOMME CHUÉTIEN
r.cs idées, il ne les a nulle part réunies en doctrine; cinquante discours en trois ans, des conférences données aux quatre coins de la France, des allocutions prononcées un peu partout, une parole jetée à tous les vents, de Houen à (loj^nac et de Bruxelles à Nice, la vie ambulante deTapùtre et du semeur d'idées, assidu aux congrès et aux « semaines sociales », se donnant sans compler, ne dédaignant pas les publics les moins retentissants; de grands succès de tribune et nul soin de la gloire; peu de discours écrits, moins encore d'imprimés, la plupart résumés scellement dans un procèsverbal de Semaine religieuse de province; le désintéressement de Ibomme d'action, peutêtre aussi la crainte de n'être pas encore assez
maître de son art, ou celle de passer pour un homme de lettres, ou enfin rinsouciance prodigue de la jeunesse qui compte qu'elle a toujours bien le temps ^..
Je n'ai jamais entendu parler Glermont-Ton-^ nerre : la voix devait être un peu mince. Le don physique de l'orateur, cette stature, cette grandeur, cette beauté qui imposent et qui faisaient une sensation quand M. de Mun se levait, avant qu'il eût ouvert la bouche, je ne crois pas qu'il les possédât ou qu'il les eût jamais acquis. Mais l'éloquence est chose tellement liée à la personne, elle en est à ce point inséparable (c'est sa puissance et son péril) que même les défauts peuvent charmer. Un bon juge a écrit de lui qu'il donnait au plus haut degré cette impression de faire corps avec son discours : on sentait que la parole sortait du fond même de la vie-.
1. Voira l'Appendice II la bibliographie des œuvres imprimées du Comte Louis de Clermont-Tonnerre.
2. « Votre diction et votre action sont d'un art parfait. Votre langue est de la meilleure tradition et vos pensées ont un ton d'élévation et un caractère de noblesse qui frappent tout le monde. Mais ce qui frappe encore davantage et impose une sorte de respect, c'est que votre discours fait corps avec votre personne et qu'on sent bien qu'il sort du
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Sa liingiie est toujours pure : son style, à la lecture, est d'une élégance châtiée, parfois un peu précieuse. Ce léger travers s'efTagait avec l'âge. U disparaît toujours dans les moments de passion. Certains morceaux, comme le discours prononcé à Albert sui- V Idée de Patrie^ sont déjà des chefs-d'œuvre. Encore peu d'années, et Clermont-Tonnerre eùl été un de nos grands orateurs. Ses pages, ([uand elles seront réunies en volume, ne seront encore que l'ombre de lui-même : elles feront dire qu'Albert de Mun n'était pas mort tout entier, oii plutôt qu'il est mort en lui une seconde fois.
Les idées de ces discours ne se présentent pas comme un système lié, avec l'ordre qu'un théoricien leur donnerait dans un livre. Il est probable qu'à les résumer ainsi, on risque de les raidir un peu. La guerre en eût sans doute modifié quelques-unes. On peut pourtant, sans essayer d'une analyse suivie, les grouper autour de deux ou trois thèmes principaux.
fond de votre vie. Par là, outre la sensation de beauté que vous dounez à vos auditeurs, vous leur faites vraiment du bien. » (Lettre de M. Dibildos à Clermont-Tonnerre.)
La première et la plus centrale, si je puis dire, c'est l'idée de « travail ». C'est la plus singulière, celle qui devait coûter le plus à inventer à un homme de son monde. Depuis que les aristocrates ne sont plus qu'une classe de luxe, une catégorie de mondains n'ayant d'autre objet dans la vie que d'en jouir et de créer certaines nuances de goût ; depuis qu'ils se confondent de plus en plus avec les riches et qu'il y a moins de différence entre l'aristocratie de naissance et celle de l'argent, nous sommes accoutumés à juger de la noblesse sur l'éclat du train que Ton a le droit de mener sans travail; ne pas gagner sa vie, n'avoir d'autre occupation que le bonheur ou le plaisir, voilà ce qui s'appelle l'existence distinguée. Lameilleure preuve, a dit Tolstoï, que le travail est un châtiment, c'est la considération qui entoure les gens à raison qu'ils ont la liberté de ne rien faire. Il est probable qu'il en va ainsi depuis que le monde est monde, et que les loisirs, la richesse passeront toujours pour des signes de supériorité et créeront une des principales différences entre les conditions et les esprits des hommes.
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Clermoiil-TonneiTC ne I entend i)as ainsi. :?aus (loulo, il no va pas exiger que chacun travaille lie ses mains, l'aire des menuisiers amateurs ou des horlogers d'occasion ou, comme il arrive présentement dans ce carnaval sanglant qu'est la Hépublique des Soviets, faire halayer les rues par des corvées d'aristocrates. Mais il exècre le parasite. Le terme qui rendrait le mieux sa pensée, s'il ne tenait pas tant, pour des raisons religieuses, à ce mot de travail, serait celui de fonction. Là où noblesse, dans le langage, est synonyme de privilège, il y voit au contraire le synonyme de services. L'idée de service, et du service nullement facultatif, mais conçu comme une obligation et d'ailleurs comme la raison de notre dignité, est la plus absolue de ses idées morales. Il ne donne à personne, et au gentilhomme moins qu'à tout autre, la permission d'être inutile. On se rappelle ce fragment de Taine, cité au début de ces pages, sur l'origine de la noblesse au x" siècle ; et j'en ai peut-être assez dit sur l'éducation de Clermont-Tonnerre pour laisser deviner dans ce gentilhomme démocrate un reste de féodal.
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Cela peut sembler un paradoxe : le mot n'eût . pas fait peur à Clermont-Tonnerre. Notre ami aurait même soutenu qu'il était plus « actuel » avec ces idées de l'autre monde, que beaucoup
de bourgeois de la majorité. Un homme comme i
lui juge de haut, ne s'embarrasse pas dans le ' détail de l'histoire ; il est plus vieux que nous, ; il est très ancien et très neuf à la fois : il est par tradition contemporain de beaucoup de siècles. Il touche d'un côté aux grands barons du moyen âge, qui ont créé, constitué les parcelles morales de la France, et se trouve à l'aise d'autre part avec les potentats modernes, les ■ rois de l'or américains. Il reconnaît en eux des gens de même espèce, des créateurs, faiseurs de mondes.
La noblesse a servi jusqu'au xvm* siècle. Alors commence la décadence. La fin de la noblesse ne date pas de la nuit du 4 août et de la séance, d'ailleurs absurde, oùfutvotéel'abolition desprivilèges. Sa ruine était alors consommée depuis longtemps; elle commence le jour où les nobles ont échangé l'indépendance pour une niche à Versailles et une place au jeu du Roi. A dater de
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<o jour, le seigneur craulrcfois n'est plus qu un <ourtis;in. N'crsailles a été le tombeau de la noblesse, .le suis sûr que Clermont-Tonnerrc pensait là-dessus comme Saint-Simon, et qu'il ne pardonnait pas à la monarchie cet avilissement. Louis XIV'^ a fait plus de mal aux nobles (pie les coupeurs de tètes : les jacobins guillotinaienl, mais Louis XIV a dégradé ; il a fait de -l's nobles une classe d'hommes de plaisir, leur a ôté leur raison d'êlre et les a livrés au mépris et aux colères du peuple. De ce moment date le malentendu qui n'a cessé de s'aggraver entre les hautes classes et les classes populaires. On a oublié les services, on s'est souvenu des abus; la fonction s'est évanouie, les privilèges sont restés. La Cour a tué l'ancien régime et l'a (Mitrainé dans sa chute. Et cette défection, ce « grand refus » de l'aristocratie, c'est de cela qu'un Clermont-Tonnerre porte encore la peine quand il se présente en ami pour reprendre sa place parmi ses frères.
Mais on le comprend mal, si l'on ne sent que pour lui cette idée du travail est d'une nature religieuse. Ne lui dites pas (je résume ici un de
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ces discours) que le travail, comme parlent quel- | ques économistes, surtout ceux de la grossière j école matérialiste, est un objet de vente, une marchandise soumise comme toute autre marchandise aux lois de l'offre et delà demande: ou faites-le convenir que l'ouvrier est une machine ou une bête de somme. Ne lui dites pas que le travail est une tare, une sorte dhumiliation à laquelle chacun cherche à échapper en « en faisant » le moins possible, une flétrissure dont il faut se laver pour «paraître» et avoir les mains blanches. Ne lui dites pas que c'est une nécessité, une malchance qui tombe par hasard sur les pauvres diables qui ont tiré le mauvais numéro et que leur infortune force à gagner leur vie. Non, pour ce \ grand chrétien, le travail est d'essence divine; il prend sa source dans une idée mystique de la vie. 11 y a deux grandes lois humaines, deux lois qui sont la règle sacrée de toute existence, l{i loi de travail, la loi d'amour. Elles se touchent par la racine et retrouvent en Dieu leur unité. Dieu qui a fait les hommes frères, leur a ordonné de s'aimer et de s'aider les uns les autres.
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Si l'timoiir est la loi lu plus haute, le travail est la forme de l'amour. Malédiction àl'origine, (ontemporain de la chute et rançon du péché, le travail nous a été donné comme instrument de rédemption et de relèvement. 11 a été imposé à tous comme la condition de notre humanité. 11 est le vieux compagnon qui nous suit depuis le premier jour et nous console dans nos misères. Il est pénible et il est tendre, il a été, comme Iji vie même et comme notre chair, sanctifié par Jésus, si bien que ce qui était d'abord un ( liAtiment est devenu un sujet de gloire, et que la pénitence transfigurée est le principe de notre anoblissement.
Je ne sais ce qu'en penseront les sociologues « scientifiques ». Quel homme! Tout à l'heure il remontait au x^ siècle, le voilà qui recule maintenant jusqu'à la création du monde ! Il est décidément rétrograde comme Donald. J'en suis fâché pour ceux qui n'aiment que les vérités à la mode : pour lui, il se préoccupe assez peu de l'âge d'une vérité. Il lui suffit de sentir vivement une vérité éternelle: elle est assez neuve pour lui. Celle-là était à
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ses yeux le fond môme de la vie. Sur ce point, cet aristocrate se lut bien entendu avec le plé béien Péguy, que du reste je crois qu'il n'avait jamais lu. Comme le fils de la rempailleuse de chaises d'Orléans, il avait ce respect, cette re ligion du travail, cet amour de la profession et de la chose bien faite, qui était autrefois dans le peuple la forme de Thonneur, et qui faisait qu'un simple artisan, habile et maître eu son métier, n'était jamais de la canaille. Cet esprit de droiture a été le génie de cette race, au temps qu'elle était bien portante. 11 valait une morale. 11 y a eu un temps en France où tout le monde était «vieille France ». Tout le monde avait de la race. Au fond, les ouvriers modernes, ceux qu'on appelle les travailleurs parce qu'ils ue veulent plus rien savoir pour travailler, n'ont pas moins dégénéré de leurs anciens que le faisaient leurs bourgeois ou leurs aristocrates. Ils se sont gâtés de la même manière, par l'oubli du métier. C'est ce magnifique esprit, qui faisait de la France entière une noblesse, que les nouveaux meneurs du peuple remplacent par un bas esprit de sabotage et de
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icliis. Pouitanl le vieil instinct est si foii, et le DÙtdii « bien fait » csttellementdanslarace,et l'antique vertu est tellement dans le sang qu'en (lé[)it des agitateurs, des politiciens, des jouisseurs, il se trouve toujours dans ce pays une majorité obstinée de braves gens qui font l'ouvrage, et c'est pour cela que la France continue.
Ainsi le travail est la grande réalité de la \ii\ et quelles que soient les étiquettes et les ililVérences sociales, que l'on soit du monde ou du j)cuple, prolétaire ou aristocrate, riche ou pauvre, à quelque nuanre d'opinion ou de parti ({u'on appartienne, il n'y a en définitive que deux espèces d'hommes : les utiles et les inutiles, ceux qui « font » et ceux qui ne font jias, ceux qui servent et ceux qui refusent de servir, les gens de cœur — et les autres. Qui ne travaille pas est un lâche. C'est la grande classification, la seule qui subsiste aujourd'hui, depuis que l'on a supprimé toutes les autres, — l)uisqu'il ne reste plus trace de l'ancienne aristocratie de naissance, que celle de l'esprit n'est pas près de s'établir et que celle de la fortune ne mérite pas le respect.
D'une observation de ce genre, il serait facile i de tirer une conclusion de démaçosrie et le pro- 5 gramme même de la « lutte de classes y>. Notre i aminé se contente pas d'une vue si sommaire, de ces simplifications tragiques qui agissent, dit Sorel, à la manière de mylhes sur l'imagination des foules. Son intelligence conçoit plus d'une forme de capital, — fortune, talent, propriété, ou ne fut-ce qu'une bonne paire de bras, — comme plus d'une forme de travail, celui du maître ou du chef n'étant pas moins indispensable que le travail de l'ouvrier. Il ne voit pas dans ces faits inimitié, mais dépendance, contrariété, mais relation ; il ne veut pas entre eux la guerre, mais l'amour, non pas lutte, mais harmonie. Il est juste seulement d'ajouter qu'il n'estimait pas le capital qui rapporte sans coûter à son possesseur un travail effectif ; il méprisait un peu ce que les gens d'affaires appellent « les affaires ». Il aimait le travail, le métier pour lui-même, à la fois comme discipline et comme instrument de salut. 11 sympathisaitavec l'homme qui travaille pour gagner légitimement sa vie. mais pour le désir du
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lucre il ftvfiit riiisurmontabledégofitderiiommc ili«lin^iié et do renriiiil di; lumière.
Le travail t'fant (loin- la ciel' de xoùU) de lout, c'est éi organiser le travail (juedoit tendre l'cU'ort social. Orf^aiiiser le travail, c'est-àdire, pour parler nel, la profession, le métier. liC métier dans un monde qui a pris à làclie d'eOaeer et de niveler toutes antres différences, c'est la dernière réalité sur laquelle on puisse bfttir. On ne pourra jamais se passer (le boulangers. VA nu boulanger, révolutionnaire, anarcbiste tant qu'il voudra, devra mettre son anarcbie de côté toutes les fois qu'il plonj;era les coudes dans bî pétrin. Bon gré, mal gré, le métier l'aitTliomme autant que Ibomme fait le mélier : il le modèle et le pétrit, il lui imprime son caractère, parce qu'une fois cboisi « il s'impose à Tliomme et le suit jusqu'à la tombe », et qu'il établit malgré lui, entre lui et ses frères de travail, des liens que lien ne saurait relàcber. C'est ainsi que l'éguy, dans son temps de service socialiste sous le règne de M. Loubet, assistait au fameux cortège du Triomphe de la llépublique, et parmi
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les bannières, les groupes de toutes les paroisses républicaines, saluait avec transport les délégations des ouvriers de Paris. « Gomme ces noms de métiers sont beaux, s'écriait-il, comme ils ont un sens, une réalité, une solidité, comparés aux noms des groupements politiques... Loin de moi la pensée de calomnier les groupements politiques... Mais tout de même, comme c'est beau un nom qui désigne les hommes sans contestation, sans hésitation, par le travail quotidien. On sait ce que c'est au moins qu'un forgeron ou un charpentier.... ^ » J'eus un jour une vive impression, en lisant par hasard une affiche de réunion publique. L'afliche était signée de plusieurs noms de « camarades » que j'oublie ; mais sous chacun de ces noms était écrit celui du corps de métier qu'ils représentaient. « Un tel, des zingueurs. Un tel, des ferblantiers. » Et cette énumération, pareille à un ordre de bataille, donnait la sensation d'une force redoutable, d'une nouvelle milice, et peut-être d'une nouvelle noblesse,