CHAPITRE III
UNE DKMEURE DE EA.MILI.E
Le 30 juilleL 1830, le marquis de Clermontroiinerre, ayant renvoyé au ministre ses épau- Icttes do colonel, fil atteler sa chaise de poste et vint se retirer sur sa terre de Bertangles, sise ù deux lieues au nord d'Amiens, sur la roule de Doullens, et qui était entrée dans sa famille depuis plus de deux cents ans, parle mariage, en UMl, de Jacques de Clermont-ïallard avec Gabrielle de Glisy. Ce mariage, depuis le temps de Louis XIII, a naturalisé picarde cette branche d'une illustre maison du Dauphiné. Le marquis fit vendre son hôtel du faubourg Saint-Germain et acquit à Amiens quatre maisons contiguës dont il lit sa demeure en ville pour l'hiver. Jamais il ne remit les pieds à Paris jusqu'à samoi'l, survenue en l<So<). Son fils aîné
suivit la même résolution, sans faire plus de concessions à FEmpire que son père n'en avait fait à la monarchie de Juillet. La génération suivante fut peut-être sortie de cet exil volontaire : le marquis actuel de Clermont-Tonnerre, le père du commandant et le petit-fils de Y « émigré, » se présenta en effet aux élections de 1869, comme candidat de l'opposition. Mais deux accidents le rejetèrent à l'écart : les événements qui suivirent la chute de l'Empire l'éloignèrentd'un rôle politique, et quelques années plus tard, la mort de sa femme le voua à l'éducation de ses enfants. L'hôtel de Biencourt, apporté par Madame de Clermont-Tonnerre, fut vendu, et une fois de plus la solitude de Bertangles recueillit le deuil et les espoirs ajournés de la maison *.
Jl se trouva donc ainsi que pendant une période de soixante-dix années, à savoir de 1830 aux environs de 1900, la maison de Clermont- Tonnerre vécut pour ainsi dire en dehors de la
l. A la vérité, M. de Clermont-Tonnerre ne cessa d habiter Paris, mais il se contenta d'un logement plus retiré ; il ne revenait à Bertangles que pour les vacances de ses enfants.
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vie jiubliqiio. Seule la crise mortelle de 1870 eut raison un moment de celte attitude inilexible : le père du commandant s'engagea à Tarméc du Nord et suivit le général Paulze d'Yvoi. Mais TAssemblée nationale ne rappela pas les Bourbons, et bientôt après, je l'ai dit, la ruine de son bonheur domestique inclina le marquis à en ramener les débris au berceau de la famille. Il n'est pas question de porter un jugement >ur un parti pris d'une telle grandeur. Il s'agit seulement d'ex{)liquer une situation et de faire comprendre comment celle-ci détermina à son tour quelques-unes des manières d'être de celui qui devait être Torateur catholique et le commandant de Clermont-Tonnerre. On peut regretter une décision qui priva l'armée, la marine, les postes diplomatiques des talents d'une famille illustrée de père en fils au service de la France. D'autre part un tel exemple de caractère est une chose qui en valait la peine ; il n'y a pas de danger que l'honneur soit trop contagieux. On verra un jour que ces familles d'émigrés à l'intérieur ont peut-être rempli à leur manière un devoir important; elles ont con-
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tribiié à retenir la vie française sur les pentes trop rapides de la démocratie ; elles ont été, par leur présence, un élément de stabilité. Peut-ùlre faut-il comprendre leur rôle comme celui des Alsaciens-Lorrains qui pendant cinquante ans de régime allemand sauvèrent làbas, firent de la France. Si Fou se reporte aux circonstances, les situations morales ne sont pas sans analogie. Et ce grand exemple de fidélité ne devait-il pas s'imposer plus particulièrement à cette maison de Clermont, dont la devise latine porte ce beau serment : Et si omnes le negaverint^ ego non te negabo.
Le petit Louis de Clermont-ïonnerre, le dernier des cinq enfants du marquis, avait quatre ans quand sa mère mourut et quand son père ramena la famille à Bertangles. CVest dans cette belle maison que s'écoula donc son enfance, entre son père et ses sœurs, au milieu de ces plaines spacieuses, dans ce village dont le château, les parterres, les bois, le corps de logis en pierre blanche, les pavillons aux clefs délicatement sculptées, la cour, les fermes, le puits, les granges, composent en pleine campagne une
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(le ces visions (raritieiiiic l'iMiicc, une de ces iirclHteclures solennelles et familières qui n'onl presque pas changé depuis laniicn régime. On y retrouve l'image d'un ordre social dont les grands traits demeurent immuables à travers les bouleversements apparents de l'histoire. On voit que ces tempêtes, ces grands fracas de révolutions ont à peine modifié un état de choses éternel comme l'ordre de la nature. Cet immense hori/on picard, avec les larges ondulations de ses plateaux convexes, au sommet couronné de villages et de bosquets, est le même qu'a vu César; c'est toujours ce déroulement de lignes majestueuses, grandioses par leur mesure et leur répétition, ces vastes houles fécondes avec leurs bocages frais dans les vallées humides que Puvis de Chavannes a peintes dans l'immortel Ave P'icardia milrix. La cathédrale d'Amiens, visible de trois lieues à la ronde, et que l'on aperçoit toute proche du seuil même de Bertangles, marque toujours le centre de cette admirable composition, comme le joyau divin de cette grande fresque humaine.
Le château, qui se dresse au bout d'une
longue avenue, est de celte époque voisine de la Régence qui retient dans ses formes quelque chose du grand siècle en y ajoutant des grâces nouvelles. Il est de ce moment heureux où l'art de la construction adaptée à la vie a donné ses chefs-d'œuvre. Quelques parties plus anciennes, une vieille porte Louis XIII, formant portique sur le village, rappellent que la demeure actuelle a remplacé sans doute un manoir de la Renaissance, qui, lui-même, s'était substitué à un château féodal. Ces vestiges profonds témoignent d'une longue durée et de lentes métamorphoses, mais les hêtres du bois qui s'étend vers le couchant paraissent des ancêtres, contemporains des origines, et qui embrassent paisiblement ces transformations diverses dans leur mémoire séculaire.
On admire le spectacle de ce développement, cette croissance arrivée à un état de perfection, ce cadre élaboré par ébauches successives, et si bien fait que depuis deux siècles les générations nouvelles y ont tenu à l'aise. Elles se sont bornées à des retouches insen-
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»il)Ios; un caprice féminin a tracé un jardin anjjfhis et planté des pelouses à travers les perspectives du parc à la fran(;aise; les meubles se sont modernisés, les chambres peuplées de souvenirs, comme le caveau funéraire auprès de la chapelle a re(;u les dépouilles nouvelles, les feuilles tombées de la famille. On sent ici ce qu'est ce phénomène noble par excellence de la continuité, condition d'une œuvre dont le résultat fut de créer à travers toute la France, dans les champs, loin des villes tumultueuses et ra- |)ides, ces points de civilisation exquis, ces demeures terriennes, stables, indépendantes, où l'homme encadre dans la nature des éléments choisis de la vie de société.
Le village s'appuie au château, qui n'en est séparé par aucune clôture. Ni murs, ni grilles, ni fossés ne retranchent le châtelain des fermiers d'alentour. C'est un de ces ménages qui durent depuis toujours et qui n'ont pas de raison de finir ; on passe de l'un à l'autre par la porte militaire qui fait souvenir des temps de troubles où la vie n'était pas sûre, comme une pièce d'une vieille armure oubliée par mégarde
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dans ranlichambre d'un salon. Par tout ce côté des communs, le château à vrai dire baigne dans le village et se trouve en quelque sorte de plain pied avec lui. C'est une grande cour de ferme avec sa forte beauté rustique, son fumier, ses étables, son ordre et son désordre, ses chariots, ses botes, et cet air indélébile d'une exploitation agricole qui se continue toute pareille depuis les siècles lointains de l'occupation gallo-romaine. Par là, le château d'aujourd'hui rejoint la villa antique. Les bâtisses sans luxe sont les sœurs de celles du village; elles sont faites du même torchis pour les mômes usages. Le village et le château ont grandi côte à côte, celui-ci n'étant que la réussite heureuse, une pousse plus favorisée dans l'ensemble du taillis, mais née du même terreau, abreuvée des mêmes sucs, épanouie jusqu'au raflinement extrême, mais sans jamais perdre le contact avec la terre et lui dispensant en retour l'ombrage et l'abri de ses branches.
C'est au milieu de ce magnifique paysage historique que se passa jusqu'à treize ans l'enfance de Clermont-Tonnerre ; c'est là qu'il reçut des
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choses ces premières impressions qui iic s'efTacent plus. Miiire de Heilangles, comme tous les siens depuis 18.*>0, c'est de là (jn'il partit le '2 août 101 't. 11 ne manqua pas d'y faire une apparition à chacune de ses permissions. Des photographies de Bertangles étaient avec quelques fleurs le seul ornement de sa chambre h Nieuport, Cette maison était sa maison : c'est la part qui devait lui revenir dans l'héritage paternel. C'était le lieu de toutes ses idées, le point où il prenait conscience de sa place dans l'univers. Pas un détail tic cette maison qui ne lui fût cher et vivant. Son goût avait pris soin d'en faire rétablir l'ancien parterre à la française. Avec quelle joie il avait retrouvé dans les archives du château les comptes de Crescent pour les projets et les devis de ces précieuses boiseries de Bertangles, qui sont un des bijoux de la menuiserie au xviu' siècle ! 11 avait formé, si son œuvre sociale échouait, le dessein d'une série d'études historiques sur le passé de sa famille : œuvre de piété qui devra désormais être reprise par son fils. Nul doute que dans les mémoires de sa maison un Clermont-Tonnerre
n'eût trouvé la matière d'une de ces leçons, d'une de ces expériences instituées par la nature, d'où il aurait tiré d'importantes conclusions pour la société présente. C'eut été une de ces monographies, telles que nous en ont donné le marquis de Beauregard dans Un 1 homme d' autre fois q{ le marquis de Vogue dans ^726 famille du Yivarais. On y eut entendu « les morts qui parlent » et les voix des aînés de la France, comme un conseil à la jeunesse de leurs impatients cadets.
Mais d'avoir vécu à Bertangles, il avait pris surtout cette connaissance des campagnes qui marque toute son œuvre d'une originalité profonde. Le fait que la France est aux trois quarts un pays agricole, c'est une de ces vérités que Clermont-Tonnerre avait éprouvées dès l'enfance. Il a fallu cette guerre pour apprendre à beaucoup que la masse du peuple n'est pas dans les faubourgs, que la force d'un pays consiste dans sa réserve de paysans, dans l'armée innombrable qui fait le pain et qui se bat, laboure le sol et le défend, l'homme du sillon et de la tranchée, qui arrose la terre tour
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à tour (le sa sueur et de son saiifç. lUirale et militaire, beaucoup plus qu'ouvrière, commerçante, manufacturière, telle est encore de nos jours la France de la République : fait essentiel, bien propre à toucher un génie porté à envisager toutes choses sous l'aspect permanent. Ces idées simples ne sont pas de celles que le voyageur pressé conçoit en chemin de fer; elles se comprennent beaucoup mieux de la terrasse de Bertangles.
Dans ce grand horizon auquel on revient toujours pour expliquer notre ami, la capitale d'Amiens, centre de la |)rovince, n'occupe qu'une place mesurée ; le regard Tembrasse d'un coup d'œil avec ses environs et la situe exactement au milieu ilu cercle des campagnes qui s'inclinent vers elle et d'où elle dépend. C'est un genre de réalités qu'un gentilhomme terrien est beaucoup plus propre à percevoir qu'un orateur parlementaire. Clermonl-Tonnerre avait dans le sang cette faculté particulière au véritable aristocrate, et que ne possédera jamais aucun bourgeois, fùt-il député socialiste ; il savait parler aux paysans. Il était
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à l'aise avec eux. La campagne n'était pour lui j ni un délassement ni une source d'émotions, un répertoire de thèmes littéraires, quoiqu'il fut capable d'en jouir en artiste, et qu'il eût aimé la couleur au point d'en chercher des effets différents en Egypte, en Espagne, dans-sf les Montagnes Rocheuses et jusque dans les -j cercles arctiques du monde polaire. C'était son côté d'amateur et de dilettante, le petit hommage qu'il consentait à la mode nomade du cosmopolitisme et des croisières. Le fonds chez ' lui était rural. C'est le trait dominant au milieu des curiosités vagabondes de la jeunesse, c'est le point fixe de sa nature et celui qui explique le tour de son esprit et le sens de l'œuvre qu'il'| rêvait.
« Je suis un de vos frères, disait-il un jour! aux cultivateurs de Warmeriville, un fils de la terre comme vous et comme vous un agriculteur. Votre plaine beauceronne à la grandeur infinie et aux changeantes couleurs — votre plaine brune et presque violacée en hiver quand vers quatre heures le soleil pressé de s'enfuir la
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caresse de ses rayons à demi voilés, d'un verl si tendre au printemps qu'elle ressemble à l'Océan où se reflète le ciel du Nord, puis plus sombre el se taclianl luul à coup de nuances jaunâtres pour devenir bientôt une immense nappe dorée, — votre |daine beauceronne me rappelle ma plaine picarde, etcomme vous ave/ votre église de Cbartres, j'y ai ma cathédrale d'Amiens. Kt quand la saison s'annonce belle pour vos champs, quand vous espérez une joyeuse récolte, je pense à ma récolle qui elle aussi sera joyeuse; je pense à mes champs qui seront bénis et fertilisés, eux aussi : le mémo soleil les dore et les fait mûrir, la même rosée les rafraîchit, la même pluie bienfaisante aide à y développer les mêmes germes ; comme vous, nous redoutons chez nous la gelée, la grêle et les orages; toutes nos pensées sont communes, nos espoirs sont pareils, nos craintes, nos catastrophes sont les mêmes, et je suis votre frère et vous êtes les miens. »
De bonnes études à Gerson, puis au collège Stanislas achevèrent l'éducation ainsi com-
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mencée à Bertangles. M. de Clermont -Tonnerre voulait que son fils prît un état, et le seul qui convînt à quelqu'un de son nom était l'état des armes. Le jeune homme, reçu à Saint-Cyr dans les premiers à dix-sept ans, J en sortait dans la cavalerie, le second de sa ] promotion '.
Années de jeunesse, années où s'oriente la vie ! C'est à Gerson que l'adolescent rencontra un de ces hommes inconnus du public, profondément cachés dans l'effacement de leur j tâche, et que la Providence a marqués pour être des éducateurs et des maîtres spirituels. Quelle fut dans sa vocation et dans tout son": avenir la part de M. Dibildos ? Comment opèrent le tact et la divination de ces grands modeleurs d'âmes ? Sujet délicat, qui relève de ce qu'il y a de plus secret au monde, le" mystère du confessionnal. Il suffira de dire que cette influence (il l'écrivait un jour au comte Albert de Mun) est, avec celle de Mun luimême, la seule qu'il reconnaisse avoir reçue
1. Exactement le septième de la promotion, et le second de la cavalerie.
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iluii homme. Il iliil à M. iJibildos sa vie momie et religieuse '.
Les huit ans que le jeune homme passe ensuite dans Tarmi^e, à Saint-Cyr, à Saumur, puisa Paris comme lieutenant au !2" cuirassiers, jusqu'à l'époque de son mariage, eurent aussi leur part d'influence. A Tarmée, il sut gré de lui offrir un pied dans le monde des vivants, une manière de rentrer dans l'existence active. L'armée lui présentait ses cadres, cette image d'un ordre puissant, d'une société selon son cœur, où la hiérarchie des grades correspond aux services. 11 aima cette vie militaire où l'honneur de commander se lie étroitement à l'honneur d'obéir, il achève d'y contracter cette passion du métier, ce sens de l'organisation, ce culte de la responsabilité qui seront ses idées maîtresses ; il en rapporte enfin ce profond amour du peuple que l'on prend au contact des humbles, quand on a charge d'ùmes. L'armée est peut-être l'école la mieux faite pour
l. « Jo n'ai jamais accepté que deux inlluences, la vôtre et celle d'un prêtre auquel je dois ma formation religieuse et vioralc, l'actuel directeur de l'Kcole Uossuet. » (Lettre à M. de Mun, 25 décembre 1912.)
apprendre le prix de la vie, précisément parce ■ qu'elle enseigne à en faire le sacrifice. Ce n'est ^ pas par hasard que plus d'un des esprits directeurs de ce temps, depuis un Albert de Muni jusqu'à un Ernest Psichari, ont passé par l'armée. De la crise effroyable que la France achève de traverser, Tinstitution militaire est: peut-être la seule qui sorte raffermie, la seule qui ait permis de vivre et de durer. Au milieu de la révolution qui accompagne fatalement une guerre comme celle-ci, et qui exige la | refonte de presque tout le système social, elle montre la supériorité d'une organisation et d'une discipline. Cette terrible leçon des chose est le triomphe des gens de métier.
Ce n'est pourtant pas faute qu'on eût fait tout ce qu'il fallait pour les en dégoûter. Les années que Clermont Tonnerre passa sous le dolmaii furent celles du ministère André. Pour un retour d'émigration, ce n'était pas de chance ! L'armée était la bête noire des maîtres de la République. Du reste, les guerres étant impos siblesdans un état de progrès aussi avancé que le nôtre, elle devenait un luxe, une sur
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vivance d'un autre i\ge. Dans ces conditions, le travail dans l'armée se faisait trop dilTicile; il y avait mieux à faire au dehors. L'état même du pays, cet état de paix i\ ontrance où se rouillaient les àmcs, tout ce malaise dont le moins (juon puisse dire est qu'il était le produit d'une détestable hygiène, montraient la tâche urgente. Ce rôle social dont rêve Clermont-Tonnerre, dont l'armée lui a donné le désir plus impérieux, ce n'est plus dans l'armée qu'il sera à môme de l'exercer ; puisqu'on ne se battrait pas, ce n'est plus sous l'uniforme que les vertus militantes trouveront leur emploi. Pendant que le dégoût de l'inaction vide les cadres au profit de l'industrie et des affaires, c'est pour suivre son idéal que le lieutenant de Clermont-Tonnerre décide de quitter les rangs. La volonté de servir la France, qui l'avait poussé à Saint- Cyr, l'engage maintenant k reprendre sa liberté. Son séjour à l'armée a achevé de le mûrir. Il a vu de près le peuple, la misère des grandes villes, les maux dont périssait la France. C'est pour guérir ces maux, c'est par amour du peuple qu'il choisit à présent un
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nouveau champ d'aclion. 11 demeure fidèle ù lui-même.
Sans doute, ce n'est pas sans chagrin qu'on se sépare des bons camarades avec qui à vingt ans on partait pour la gloire. ïl est triste de s'apercevoir qu'on est entré dans une impasse, plus triste d'y laisser derrière soi des amis qui vous suivent des yeux avec reproche. On a peidu des illusions, il faut se jeter i'i l'aventure dans des voies inconnues. Maislaraisonleveut.La démission de Clermont-Tonnerre n'est pas un acte de découragement ni une désertion. D'abord, il a besoin de réflécjjir, d'étudier. Il s'aperçoit qu'à vingt-cinq ans, pour agir sur le monde, il a tout à apprendre. Et il demande un congé de ', trois ans pour voyager.
Alors commence une période d'études et d'investigations où il complète son expérience • et qui précède le court espace de l'action publique. Il commence par faire le voyage d'Ame- ■ rique; il veut voir la démocratie chez elle, voir fonctionner l'immense machine et juger comment se crée un ordre social. Puis il séjourne en Angleterre, pour y apprendre comment les
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liherU's modernes se concilient avec le sens des hiidilioiis. I)c plus en plus il est frappé par deux faits : l iniporlance croissante des questions sociales, les progrès accomplis par le catholicisme. La l'Vance seule, si longtemps à la tête de la chrétienN", demeurera-t-elle retardataire, devancée par le monde entier sur le terrain social, poiidatit qu'elle se consume en vaines querelles d idées ? Des deux systèmes qui restent en |)résence pour organiser le monde nouveau, le système socialiste et le système catholique, lequel remportera? Le conflit se réduit au duel de ces deux forces. Un pape de génie Ta compris, et a saisi d'une main hardie le gouvernement social; il relève la mission apostolique de TÉglise, il prend en main la cause immense des petits, la plainte des faibles du troupeau. De ce jour Taiitorité de T Église est redevenue universelle ; son magistère s'étend sur des millions d'àmes ; le pape redevient le chef spirituel. La France des cathédrales restera-t-elle seule en dehors de la grande unité? Sera-t-elle la branche morte qui veut ignorer le printemps
et s'obstine dans Torgueil de ses stériles chimères ?
Déjà les idées de Léon XIH avaient fait leur chemin. Réconcilier l'Église et la France moderne, ramener au Christ le monde ouvrier, tel avait été depuis longtemps le sens de la croisade menée par le comte de Mun. On n'a pas à revenir sur l'incomparable orateur, sur ses discours encore présents à toutes les mémoires. 11 faut pourtant noter ce trait : son talent oratoire ne fut peut-être pour M. de Mun qu'un moyen secondaire ; son œuvre féconde est la création de ses Cercles d'études. Ancien soldat, avec cet instinct pratique qui est la condition de toute action utile, il avait donné à son œuvre une organisation et une discipline toutes militaires. Je ne puis dire exactement à quelle date le grand catholique rencontra Louis de Clermont-Tonnerre; ce dut être peu après le retour des voyages, aux environs de 1905. Les deux hommes devaient s'aimer ; à trente ans d'intervalle, le maître retrouvait dans ce jeune frère sa propre image. Le jeune homme crut avoir trouvé auprès de M. de Mun ce qu'il cher-
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cliail depuis le collèp^c, une place clans un ordre aclit', dans une sorte de milice clirélienno. 11 tut avec bonheur le lieutenant d'un tel chef et pendant six nouvelles années, à la tête d'un des services de IVHùivre, demeura son collaborateur le plus dévoué et le plus immédiat.
r.ependant ses idées se fixent : d'expérience en expérience il trouve enfin son équilibre. D'abord il se marie, et dans ce mariage, qui unit sa maison aux maisons de Kergorlay et de laHochefoucaud, il rencontre ce charme intime de la vie, cette douceur de la tendresse féminine, que n'avait pas connue sa jeunesse sans mère. 11 revient désormais plus souvent à Bertangles, et avec cette énergie prudente, cette méthode qui le caractérisent, il entreprend d'y exercer cette action sociale qu'il rêve d'étendre à toute la France. Conquérir la France n'est pas un songe au-dessus de ses forces ; mais cela, c'estl'avenir; ce qui dépend de lui, c'est d'agir sur les choses présentes et la réalité concrète. Comme il a fondé une famille, il fonde un syndicat agricole. C'est une première cellule, c'est un germe bien
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humble, mais un germe vivant. Il a sur les grandes théories cette supériorité immense d'exister. Et voici que peu à peu, sa création s'empare de lui. Elle se développe, elle rayonne, elle ouvre devant son auteur des exigences infinies. Elle l'absorbe tout entier. Ce n'était d'abord qu'un essai, et voilà la vie engagée. Toutes les passions commencent ainsi : chacune veut son homme. A partir de ce moment, Glcrmont- Tonnerre a découvert sa formule; il est devenu indépendant. Il ne trouve plus ce qu'il lui faut chez autrui, il est chef à son tour. Dernière crise de la jeunesse, où le disciple se dégage et brise les liens. Clermont-Tonnerre diffère longtemps le moment de la rupture; sa noblesse supporte mal l'idée de l'ingraliludc et de l'infidélité. Telles sont les épreuves de la vocation'.
i. C'est à la fin de 1012 que Clermont-Tonnerre donna sa démission de la « première section » de l'Œuvre des Cercles et c'est à cette décision que se borna la « rupture ». Entre M. de Mun et lui, les rapports demeurèrent très afFectueux. Leur correspondance en témoigne. Je me bornerai à en citer un extrait qui montrera leurs sentiments, et en quelle estime M. de Mun tenait le talent de Clermont-Tonnerre. Il lui écrivait de Sattelot, le 3. janvier 1913.
« Mon cher Louis, votre détermination ne me surprend pas, je la pressentais. Votre long silence ne me l'avait fait
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II rautalleroùiidéemèiie, jusqu'au bouldes forces et lie la vie. Pouvail-il s jiLtendrc à moins de l)eine, cet être singulier, ce jeune revenant qui arrivait de si loin pour devenir citoyen de la démocratie? Fallail-il s'étonner qu'aune situation si étrange ne pût être trouvée qu'une solution originale? Il la possède désormais. Il a trentedeux ans, il est homme, il est père, il a trouvé sa voie: il s'est frayé la route par où il va maintenant r|)ancher ses idées.
que trop prévoir. Elle m'aiïlige Irès vivement, non pas au point de vue personnel, car je sais que voire amitié me "reste très (iilèle. mais à cause du désaccord d'idées et de tendances qu'elle accuse entre nous. Je ne chercherai pas à préciser ce désaccord, n'ujjaiU jamais bien sai^i votre poisée en ce (|ui regarde l'orientation que vous auriez voulu donner à r(H-]uvre des Cercles. iMais il suffit (jue ce désaccord e.xiste et i|uil vous paraisse rendre impossible notre collaboration, pour que j'en soisattristé.
« Je souhaite que vous trouviez dans d'autres groupements un terrain propre à satisfaire toutes vos conceptions et à faire valoir plus librement les dons magnifiques que vous 'irez rcçm et quo vous employez si généreusement. »
CHAPIÏKE IV