‹ Louis de Gramont. Jules César, de William Shakespeare, traduction intégrale en 4 actes et 17 tableaux, musique de scène de M. Gustave Doret. Édition conforme aux représentations du Théâtre de l'OdéonChapitre 12 sur 22 · VOIX DIVERSES · texte numérisé non relu

VOIX DIVERSES

Reculez-vous! Place! En arrière!

ANTOINE, il a descendu quelques marches pour se placer auprès du corps de César. La foule se presse autour de lui. Si vous pouvez pleurer, tenez vos larmes prêtes. Vous connaissez tous ce manteau: je me rappelle la première fois que César le revêtit. C’était un soir d’été, nous étions dans sa tente. Ce fut ce même jour qu’il vainquit les Nerviens. Là, voyez, le poignard de Cassius frappa. Par l’envieux Casca fut faite cette fente. Le bien-aimé Brutus par celle-ci plongea son arme. Quand il retira le fer maudit, voyez comme le sang de César le suivit, s’élançant au dehors pour voir s’il était sûr que Brutus pût frapper si cruellement : car Brutus, vous le savez, fut l’ange de César ! Jugez, ô dieux I combien César avait pour lui de tendresse ; ce coup fut de tous le plus rude. Quand le noble César vit qu’il frappait aussi, l’ingratitude, plus forte encor que les traîtres, l'abattit, et ce cœur si vaillant se brisa ; alors, dans son manteau s’enveloppant la face, devant le piédestal du marbre de Pompée, que son sang inondait, le grand César tomba ! Quelle chute ce fut, ô mes concitoyens ! Alors moimême et vous, et nous tous, nous tombâmes, tandis que triomphait la trahison sanglante. Ah l vous pleurez enfin : je vois que la pitié vous émeut... Ce sont là de généreuses larmes, bonnes âmes ! Mais quoi, pleurez-vous en voyant ce vêtement blessé? Regardez donc ici César lui-même par les traîtres déchiré !

Il enlève le manteau et l'on voit le corps ensanglanté de

César. — Grand mouvement dans la foule.

PREMIER PLÉBÉIEN

O pitoyable spectacle !

DEUXIÈME PLÉBÉIEN

O noble César !

TROISIÈME PLÉBÉIEN

O jour malheureux !

QUATRIÈME PLÉBÉIEN

O traîtres ! Scélérats !

PREMIER PLÉBÉIEN

O très sanglante vision !

DIVERS

Nous nous vengerons! Vengeance ! En avant ! Cherchez! Brûlez! Incendiez! Tuez! Massacrez! Que pas un traître ne vive !

ANTOINE

Arrêtez, citoyens 1

PREMIER PLÉBÉIEN

Paix là : écoutez le noble Antoine.

DEUXIÈME PLÉBÉIEN

Nous l’écouterons, nous le suivrons, nous mourrons avec lui.

ANTOINE

Mes bons, mes chers amis, que ce ne soit pas moi qui déchaîne un torrent si soudain de révolte. Ceux qui firent cette action sont honorables. (Protestations ironiques dans la foule.) Quels griefs personnels les ont poussés, hélas ! je n’en sais rien. Ils sont honorables et sages, et, sans doute, ils sauront vous donner des raisons. Je ne viens pas, amis, pour séduire vos cœurs. Je ne suis pas un orateur comme Brutus, mais, vous le savez tous, un homme sans malice, et j’aime mon ami. Ceux-là le savent bien qui m’ont permis de vous parler ici de lui. Car je n’ai point d’esprit, de voix, aucun mérite : ni gestes, ni débit, ni puissance oratoire pour remuer le sang des hom* mes. Je vous dis tout simplement ce que vous savez bien vous-mêmes; et je vous montre ces pauvres bouches muettes, les blessures du doux César, en les chargeant de vous parler pour moi. Mais si j’étais Brutus, et si Brutus était Antoine, — Antoine alors saurait vous secouer et mettre en chaque plaie de César une langue; et les pierres de Rome se soulèveraient vite et se révolteraient I

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