‹ Louis de Gramont. Jules César, de William Shakespeare, traduction intégrale en 4 actes et 17 tableaux, musique de scène de M. Gustave Doret. Édition conforme aux représentations du Théâtre de l'OdéonChapitre 11 sur 22 · VOIX DIVERSES · texte numérisé non relu

VOIX DIVERSES

Silence! Ecoutez-le.

ANTOINE

Amis, Romains, concitoyens, prêtez l’oreille! Je viens ensevelir César, non l’exalter. Le mal qu’un homme a fait vit encore après lui; le bien est enterré souvent avec ses os. Traitons ainsi César. Le très noble Brutus vous a dit que César était ambitieux. S’il en était ainsi, c'est une faute grave : aussi César l’a-t-il gravement expiée. Parla permission de Brutus et par celle des autres, — car Brutus est un homme honorable, et tous les autres sont des hommes honorables.— (Applaudissements.) je viens parler aux funérailles de César. Il fut mon ami, juste et fidèle envers moi. Cependant Brutus dit qu’il fut ambitieux et Brutus est un homme honorable. César a souvent ramené bien des captifs à Rome; leur rançon remplissait les coffres de l’Etat. Est-ce là ce qui semble ambitieux chez lui? Quand les pauvres pleuraient, César versait des larmes : l’ambition serait d’une étoffe plus rude. Cependant Brutus dit qu’il fut ambitieux, il le dit, et Brutus est un homme honorable Vous l’avez tous pu voir : trois fois aux Lupercales, je lui vins présenter un royal diadème qu’il refusa trois fois: était-ce ambition? (une voix dans la foule: Non!) — Cependant Brutus dit qu'il fut ambitieux et, l’on n’en peut douter, c’est un homme honorable. Je ne conteste pas ce que Brutus a dit, mais je viens pour vous dire ici ce que je sais. Naguère, vous aimiez tous César, non sans cause. Quelle cause défend que vous pleuriez sur lui? O jugement, chez les bêtes tu t’es enfui, les hommes ont perdu leur raison. — Pardonnez... Mon cœur est là, dans ce cercueil avec César; je m’arrête et j’attends qu’il me soit revenu.

PREMIER PLÉBÉIEN

Il y a bien du vrai dans ce qu’il vient de dire.

DEUXIÈME PLÉBÉIEN

A bien considérer la chose, on a traité César inj ustement.

TROISIÈME PLÉBÉIEN

Oui, n’est-ce pas, mes maîtres? Moi, j’ai peur qu’à sa place il n’en arrive un pire.

QUATRIÈME PLÉBÉIEN

Il nous l'a dit : César n’a pas pris la couronne. Donc c’est bien sûr qu’il n’était pas ambitieux.

PREMIER PLÉBÉIEN

Si c’est prouvé, certaines gens le paieront cher.

DEUXIÈME PLÉBÉIEN

Pauvre homme ! Il a les yeux rouges du feu des pleurs !

TROISIÈME PLÉBÉIEN

A Rome, il n’y a pas plus noble cœur qu’Antoine.

QUATRIÈME PLÉBÉIEN

Ecoutez-le, voici qu'il se met à parler.

ANTOINE

Hier encor. César aurait pu maîtriser d’un mot le monde... Il est là, gisant devant vous : nul, si pauvre soit-il, ne vient lui rendre hommage. Mes maîtres ! si j’étais d’humeur à soulever vos cœurs et vos esprits de révolte et de rage, je pourrais messervir Brutus et Cassius, qui sont, vous le savez, des hommes honorables. Je ne veux leur causer aucun dommage, et j’aime mieux nuire au mort, nuire à moimême et nuire à vous, que de nuire à des gens à ce point honorables ! (Montrant un rouleau de parchemin.) Ce parchemin, trouvé chez César, où son seing est apposé, contient sa volonté dernière. Si le peuple entendait lire ce testament, — pardonnez-moi, je n’ai nul dessein de le lire, — tous baiseraient les blessures de César mort et mouilleraient un linge avec son sang sacré. C’est à qui mendierait, en mémoire de lui, un seul de ses cheveux, et dans son testament, mourant, le léguerait, précieux héritage, à sa posté-

QUATRIÈME PLÉBÉIEN

Nous voulons vous entendre lire le testament. Lisez-le, Marc-Antoine !

DIVERS

Le testament ! Lisez ! César ! Ses volontés !

ANTOINE

Soyez plus patients. Je ne dois pas le lire. Pourquoi montrer combien César vous chérissait? Vous n’êtes pas du bois, vous n'êtes pas des pierres, mais des hommes... En écoutant ce testament, vous vous enflammeriez, vous deviendriez fous... Vous apprendre que vous êtes ses héritiers ? Non. Si vous le saviez, oh! qu’arriverait-il?

DIVERS

Lisez le testament! — Nous voulons l’entendre, Antoine. Vous devez nous le lire ! Les volontés de César I

ANTOINE

Mes amis, voulez-vous patienter un peu? Je suis allé trop loin en vous parlant ainsi. J’ai peur de faire tort aux hommes honorables qui frappèrent César de poignards ; j’en ai peur !

QUATRIÈME PLÉBÉIEN

C’étaient des traîtres! Eux, des hommes honorables!

DIVERS

La volonté ! Le testament !

DEUXIÈME PLÉBÉIEN

C’étaient des scélérats ! Des assassins ! Le testament ! Lisez le testament !

ANTOINE

Vous voulez me contraindre à vous le lire? Alors, faites un cercle autour du cercueil de César. Laissezmoi vous montrer Fauteur du testament. Dois-je descendre? Voulez-vous me permettre?

DIVERS

Oui, venez.

DEUXIÈME PLÉBÉIEN

Descendez.

TROISIÈME PLÉBÉIEN

Nous vous le permettons.

QUATRIÈME PLÉBÉIEN

Un cercle... Mettez-vous en rond.

PREMIER PLÉBÉIEN

Eloignez-vous de la bière, éloignez-vous du corps.

DEUXIÈME PLÉBÉIEN

Place à Antoine, au très noble Antoine.

ANTOINE

Ne vous pressez pas tant sur moi. Reculez-vous.

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