‹ Louis de Gramont. Jules César, de William Shakespeare, traduction intégrale en 4 actes et 17 tableaux, musique de scène de M. Gustave Doret. Édition conforme aux représentations du Théâtre de l'OdéonChapitre 14 sur 22 · ANTOINE, OCTAVE, LÉPIDE · texte numérisé non relu

ANTOINE, OCTAVE, LÉPIDE

ANTOINE

Donc, tous ceux-là mourront dont les noms sont pointés?

OCTAVE

Et votre frère aussi, si vous y consentez, Lépide?

lépide.

J’y consens.

OCTAVE

Pointez son nom, Antoine.

LÉPIDE

A la condition que Publius non plus ne vive pas, — le fils de votre sœur, Antoine.

ANTOINE

C’est entendu. Voyez : d’un trait je le condamne. Lépide, à la maison de César, allez prendre son testament et le rapportez. Nous verrons à rayer quelques legs qui sont trop onéreux.

LÉPIDE

Où vous retrouverai-je? Ici?

OCTAVE

Soit ici, soit au Capitole.

Lépide sort.

ANTOINE

Cet homme nul et dépourvu de tout mérite n'est bon qu’à faire les commissions. Sied-il, quand le monde en trois lots se divise, qu’il soit un des trois partageants?

OCTAVE

Vous en jugiez ainsi : vous l’avez consulté sur les noms pour la mort marqués au noir décret de la proscription.

ANTOINE

Mes jours, Octave, sont plus nombreux que les vôtres... Si nous avons placé ces honneurs sur cet homme, c’est pour nous décharger d’un poids trop odieux. Il ne les portera que comme un âne porte de l’or, en gémissant et suant sous le faix, et conduit ou chassé par nous dans notre voie. Qu’il porte où cela nous convient notre tiésor, et puis, enlevons-lui sa charge et l’envoyons — tel l’âne débâté — secouer ses oreilles et paître au pré commun.

OCTAVE

Faites à votre guise. C’est pourtant un soldat éprouvé, courageux.

“P-Mseost* . --- eupone------ « ---

ANTOINE

On en peut dire autant de mon cheval, Octave. C’est pourquoi je lui donne une bonne provende. J’apprends à cette bête à combattre, à tourner, à s’arrêter, à s'élancer droit devant elle. Ses mouvements sont gouvernés par mon esprit. Et Lépide, à tout prendre, est fait de même. Il faut l’instruire, le dresser, le pousser en avant. Compagnon à l’esprit stérile, il s’assimile en fait d’usages, en fait d’arts, ce qui déjà passe de mode, dédaigné des autres hommes. Il l’adopte aussitôt. N’en parlez donc que comme d’un vulgaire instrument. — Et maintenant, Octave, écoutez bien ceci : Brutus et Cassius lèvent des troupes ; nous devons leur tenir tête. Donc combinons notre alliance; assurons-nous de nos meilleurs amis, déployons nos ressources. Et sur l’heure, en conseil, examinons comment nous pourrons découvrir ce qu’on trame en secret et sûrement répondre aux périls manifestes.

OCTAVE

Allons ! car désormais, attachés au poteau, nous sommes entourés d’ennemis aboyants ; et beaucoup qui sourient ont au cœur, je le crains, des millions de perfidies. — Allons !

Le double rideau s’est refermé. — On entend des sonne-

ries de trompettes, une musique militaire. — Le ri-

deau se rouvre. La tente de Brutus près de Sardes. Au fond, à gauche, l’en-

trée de la tente. — A droite, une table et des sièges.

Entrent BRUTUS, LUCILIUS et LUCIUS ; puis

TITINIUS; puis PINDARUS.

BRUTUS

Halte-là!

LUCILIUS

Donnez le mot d’ordre ! Holà ! Halte !

BRUTUS

Eh bien, Lucilius, Cassius est-il proche?

LUCILIUS

Il est tout près d’ici. Pindarus le précède et vient vous saluer de la part de son maître.

BRUTUS

Sa démarche me plaît. — (A Pindarus, qui vient d’entrer.) Pindarus, votre maître (a-t-il changé? ses officiers sont-ils mauvais ?) m’a donné de justes motifs de déplorer certaines choses... Mais, s’il est tout près d’ici, nous nous expliquerons.

PINDARUS

Je ne saurais douter qu'ici mon noble maître à vos yeux paraîtra tel qu’il est, tout rempli de prudence et d’honneur.

BRUTUS

Nul ne doute de lui. — Lucilius, un mot. — Je veux savoir de vous comme il vous a reçu.

LUCILIUS

Avec assez de courtoisie, assez d’égards, — mais non plus avec cet abandon familier et cette allure franche et ce ton amical dont il usait jadis.

BRUTUS

Tu me peins un ami de qui l’ardeur se refroidit. Lucilius, quand l’amitié commence à languir, à dé* croître, elle devient cérémonieuse à l’excès. L’affection loyale est naïve et sans art : mais comme ces chevaux si fougueux sous la main, les hommes faux d'abord semblent tout feu tout flammes... A peine ont-ils senti le sanglant éperon, ils ne sont plus que de piteuses haridelles, l’épreuve les abat... Ses soldats viennent-ils ?...

Marche militaire à la cantonade.

LUCILIUS

Ils viennent et ce soir comptent camper à Sardes. Tout le gros de l’armée et la cavalerie sont avec Cassius.

BRUTUS

Ecoute : le voici. Avançons-nous tranquillement à sa rencontre.

Cassius suivi de soldats, paraît à l’entrée de la tente.

Brutus va à sa rencontre.

CASSIUS

Halte-là !

BRUTUS

Halte-là! Faites circuler l’ordre dans les rangs!

PREMIER SOLDAT

Halte 1

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