‹ Louis de Gramont. Jules César, de William Shakespeare, traduction intégrale en 4 actes et 17 tableaux, musique de scène de M. Gustave Doret. Édition conforme aux représentations du Théâtre de l'OdéonChapitre 15 sur 22 · TROISIÈME SOLDAT · texte numérisé non relu

TROISIÈME SOLDAT

Halte!

CASSIUS

Vous avez envers moi des torts, très noble frère!

BRUTUS

Jugez-moi, Dieux ! N’ayant envers mes ennemis aucun tort, en pourrais-je avoir envers un frère?

CASSIUS

Votre austère maintien, Brutus, cache des torts, et quand vous en avez...

BRUTUS

Du calme, Cassius ! Parlez sans violence! Oh! je vous connais bien. Lorsque nous sommes sous les yeux de nos armées, qui ne devraient voir entre nous qu'affection, ne nous querellons point. Eloignons nos soldats et venez dans ma tente exposer vos griefs : je vous écouterai, Cassius.

CASSIUS

Pindarus, ordonnez à nos chefs de conduire leurs troupes à distance de cet endroit.

BRUTUS

Lucilius, faites de même, et que nul ne pénètre dans ma tente, tant que durera notre entretien. Lucius et Titinius, gardez l’entrée.

Tous sortent, excepté Brutus et Cassius.

CASSIUS

Les torts que vous avez envers moi, les voici. Quand Lucius Pella, qui m’était bien connu, eut reçu de l’argent des habitants de Sardes, vous l'avez condamné, flétri, sans tenir compte des lettres que j’avais pour sa défense écrites...

BRUTUS

Les torts étaient à vous qui m’écriviez pour lui !

GASSIUS.

Sied-il, en ce temps-ci, qu’avec sévérité l’on scrute de la sorte une faute légère ?

BRUTUS

Savez-vous, Cassius, qu’on vous accuse aussi d’avoir au bout des doigts une démangeaison qui fait que pour de l’or vous vendez vos emplois à des gens sans valeur ?...

CASSIUS

Une démangeaison, moi?... Oui, c’est vous, Brutus, qui me parlez ainsi ! Tout autre, par les dieux I se tairait pour toujours !

BRUTUS

Le nom de Cassius couvre tous ces trafics, aussi le châtiment n’ose montrer sa face !

CASSIUS

Le châtiment !

BRUTUS

Mars! Les Ides de Mars! Rappelle-toi ! Le sang du grand César coula, pourquoi? Pour la justice. Quel infâme eût touché son corps, l’eût poignardé, sinon pour la justice ? Eh ! quoi, nous dont les mains frappèrent le premier des humains pour avoir seulement protégé des larrons, irons-nous souiller nos doigts par des concussions infâmes? vendre le vaste champ de notre gloire immense pour un tas vil qui tient dans une paume avide? Ah! plutôt être un chien aboyant à la lune qu’un semblable Romain ! Ne me harcelez pas, je ne puis l’endurer. Vous vous oubliez en me contraignant ainsi. Je suis un soldat, moi; plus vieux dans le métier, j’ai plus d’expérience et de discernement.

BRUTUS

Oh ! que non, Gassius!

CASSIUS

Si fait.

BRUTUS

Non pas, vous dis-je !

GASSIUS.

Ah! ne me poussez pas! Je pourrais m’oublier! C’est dans votre intérêt : cessez de m’irriter.

BRUTUS

Arrière, homme de rien I

GASSIUS.

Est-il possible?

BRUTUS

Ecoutez-moi, je veux parler! Dois-je céder devant votre absurde colère? Vais-je avoir peur d’un fou fixant sur moi les yeux?

GASSIUS.

O Dieux! O vous, Dieux! Dois-je entendre tout ceci ?

BRUTUS

Tout ceci? Beaucoup plus. Enragez, jusqu’à faire éclater votre cœur superbe. A vos esclaves, montrez votre colère et faites-les trembler. Dois-je humblement vous rendre hommage et m’incliner, moi, devant votre humeur morose? Par les dieux! Vous digérerez tout le fiel de votre bile, dussiez-vous crever, car, à dater de ce jour, je veux à vos dépens me dilater la rate, quand vous serez maussade ! En sommes-nous donc là ?

BRUTUS

Vous vous flattez d’être un meilleur soldat que moi? Bien. Prouvez-le. Justifiez vos vantardises. Cela me plaira fort. Je serai très heureux de prendre des leçons de nobles personnages!

CASSIUS

Injuste à tout propos, oui, vous l’êtes, Brutus. J’ai dit un plus ancien soldat, non, un meilleur. Ai-je dit un meilleur?

BRUTUS

Il ne m’importe guère.

CASSIUS

César n'eût pas osé m'irriter de la sorte.

BRUTUS

Paix, donc! Vous n’auriez pas osé le braver, vous!

CASSIUS

Qui, moi? Pas osé?...

BRUTUS

Non.

CASSIUS

Pas osé le braver?

BRUTUS

Non, vous ne l'auriez pas osé, sur votre vie!...

CASSIUS

Ne vous fiez pas trop à mon affection : je puis faire ce dont j’aurais regret ensuite...

Que ne regrettez-vous ce que vous avez fait? Je n’ai point, Cassius, crainte de vos menaces, car je suis armé d’une honnêteté si forte qu’elles glissent sur moi comme un souffle impuissant dont je n’ai point souci. J’ai vers vous envoyé vous demander de l’or : vous avez refusé. Jamais des moyens vils ne m’en procureront. Par le ciel, j’aimerais mieux monnayer mon cœur et changer tout mon sang en drachmes qu’arracher des mains rudes du paysan son humble épargne par une iniquité. Vous m’avez refusé l’or nécessaire pour payer mes légions. Ce refus était-il digne de Cassius? Aurais-je à Cassius répondu de la sorte?Lorsque Marcus Brutus deviendra ladre au point de refuser ces vils jetons à ses amis, soyez prêts, justes Dieux, à lui lancer vos foudres. Broyez-le sous vos coups !

CASSIUS

Je n’ai pas refusé.

BRUTUS

Si fait.

CASSIUS

Point. C’est un sot qui vous a rapporté ma réponse... Brutus a déchiré mon cœur. Un ami devrait être indulgent aux faiblesses de son ami : Brutus exagère les miennes.

BRUTUS

Nullement. Je les vois quand j’en suis la victime.

CASSIUS

Ah ! vous ne m'aimez pas I

BRUTUS Je n’aime pas vos fautes.

L’œil d’un ami pourrait ne pas les voir, ces fautes. e==****

-=5s yam 90 JULES CÉSAR

BRUTUS

L’œil d'un flatteur plutôt, encor qu’elles paraissent, comme le haut Olympe, énormes.

CASSIUS

Venez, Antoine, et vous, jeune Octave, venez : vous-mêmes vengez-vous sur le seul Cassius. Car Cassius est las du monde, étant haï par un homme qu’il aime, insulté par son frère, traité comme un esclave : on observe ses fautes, on les note avec soin, on les apprend par cœur, on les lui jette au nez! Oh! je voudrais pleurer mon âme par mes yeux ! — Tiens, voici mon poignard, voici mon sein. Dedans bat un cœur, précieux plus que l’or et plus que les mines de Pluton. Es-tu Romain? Arrache-le de ma poitrine! J’ai refusé de l’or, je te donne mon cœur. Frappe ainsi que tu fis à César, car je sais que, quand tu nourrissais pour lui le plus de haine, tu l’aimais encor mieux que tu n’aimas jamais Cassius.

BRUTUS

Remettez ce poignard au fourreau. Emportez-vous quand vous voudrez, vous le pouvez, et vos injures passeront pour des caprices. Vous avez un agneau pour compagnon de joug : sa colère est comme le feu dans un caillou. Quand on le heurte, il jette une brusque étincelle, et, sur le champ, se refroidit.

CASSIUS

Ai-je vécu pour servir de jouet, de risée à Brutus, quand j’ai l’humeur chagrine et que mon sang s’échauffe?...

BRUTUS

Tout à l’heure, j’avais aussi l’humeur chagrine. Vous le reconnaissez? Donnez-moi votre main. Et mon cœur avec elle.

CASSIUS

O Brutus!...

BRUTUS

Qu’y a-t-il?.,.

CASSIUS

Ne m’aimez-vous donc pas assez pour m’excuser, quand l’irritable humeur que je tiens de ma mère me fait m’oublier?

BRUTUS

Si, Gassius. Désormais, lorsque vous vous emporterez, votre Brutus supposera que c’est votre mère qui gronde et se taira.

UN POÈTE, à l'entrée de la tente, en dehors.

Laissez-moi voir les généraux. De la brouille s’élève entre eux. Il n’est pas bon qu’ils restent seuls.

LUCILIUS, de même.

Vous ne pouvez entrer près d’eux.

LE POÈTE, de même.

La mort seule pourra m’arrêter.

CASSIUS

Qu’est-ce donc?

Le poète entre, suivi par Lucilius, Titinius et Lucius.

LE POÈTE, déclamant.

Par pudeur, généraux, que prétendez-vous faire? — De tels hommes sont faits pour se tendre la main. — Car j’ai vécu plus d’ans que vous, j’en suis certain.,.

Ahl comme ce cynique est un méchant rimeur !

BRUTUS

Va-l’en! Hors d’ici| Drôle! Insolent! Hors d’ici !

CASSIUS

Excusez-le, Brut us, c’est sa manière d’être.

BRUTUS

Je la prendrais moins mal, s’il prenait mieux son temps. En guerre, a-t-on besoin d’absurdes rimailleurs? Hors d’ici, compagnon!

CASSIUS

Dehors! dehors! Allez!

On le chasse.

BRUTUS

Lucilius, Titinius, dites aux chefs de préparer les logements pour cette nuit.

CASSIUS, à Titinius.

Et vous-même venez, amenez Messala sur-lechamp.

Lucilius et Titinius sortent.

BRUTUS

Lucius, une coupe de vin !

Lucius sort.

CASSIUS

Je ne vous aurais pas cru si fort irritable.

BRUTUS

O Cassius! J'ai sur le cœur bien des tristesses!

CASSIUS

Votre philosophie, à quoi donc vous sert-elle, que vous êtes troublé par les maux d’ici-bas?

BRUTUS

Nul ne supporte mieux la douleur. — Portia est morte.

CASSIUS

Portia, dites-vous?

BRUTUS

Elle est morte.

CASSIUS

Et vous ne m’avez pas tué, quand tout à l’heure je vous exaspérais? Perte affreuse ! accablante! —Mais quelle cause?

BRUTUS

Elle souffrait de mon absence, et puis de voir le jeune Octave et Marc-Antoine accroître leur pouvoir, ce dont avec sa mort j’eus la nouvelle. — Bref, sa raison s’égara ; ses gens étaient absents, elle avala du feu.

CASSIUS

El c’est ainsi...?

BRUTUS

Vous l’avez dit.

CASSIUS

Dieux immortels!

BRUTUS

N’en parlons plus! (A Lucius qui reparaît avec du vin et un flambeau.) Que l'on me donne un bol de vin. — Ici j'ensevelis ma rancœur, Gassius.

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