‹ Louis de Gramont. Jules César, de William Shakespeare, traduction intégrale en 4 actes et 17 tableaux, musique de scène de M. Gustave Doret. Édition conforme aux représentations du Théâtre de l'OdéonChapitre 22 sur 22 · DEUXIÈME SOLDAT · texte numérisé non relu

DEUXIÈME SOLDAT

Place! Brutus est pris! Avertissez Antoine.

Entre par la droite Antoine, suivi de quelques soldats.

PREMIER SOLDAT

C'est moi qui le dirai. Voici le général. Brutus est pris, oui, monseigneur, Brutus est pris.

ANTOINE

Où est-il?

LUCILIUS

En sûreté. Brutus est sain et sauf, Antoine : et j’ose t’assurer que jamais ennemi ne s’emparera du noble Brutus vivant. Le préservent les Dieux d’une si grande honte ! Quand vous le trouverez, mort ou vif, il sera toujours Brutus, toujours identique à lui-même!

ANTOINE

Ce n’est pas là Brutus, ami, mais sa capture n’a pas moins de valeur. Veillez à son salut, entourez-le d’égards. Des hommes tels que lui, je les aimerais mieux alliés qu’adversaires. Allez voir si Brutus est vivant ou bien mort, et revenez nous dire à la tente d’Octave comme tout s’est passé.

Ils sortent. — Les bruits de la bataille s’éteignent peu à

peu. La nuit tombe. — Entrent par la gauche Brutus,

Dardanius, Clitus, Straton et Volumnius.

BRUTUS

Mes pauvres, mes derniers amis, reposons-nous quelques instants.

CLITUS

On a bien vu briller au loin la torche de Statilius. Mais il n’est pas revenu, monseigneur. Il est captif o j mort.

BRUTUS

Assieds-toi là, Clitus. Mourir est le mot d’ordre. Aujourd’hui c’est la mode. Ecoute-moi, Clitus.

Il lui présente son épée.

CLITUS

Qui, moi, monseigneur? Non, pas pour le monde entier.

BRUTUS

Chut! Tais-toi!

CLITUS

J’aimerais mieux me tuer moi-même.

BRUTUS

Dis-moi, Dardanius..

Môme jeu.

DARDANIUS

Faire cela? Jamais!

CLITUS

O Dardanius!

DARDANIUS

O Clitus!

CLITUS

Quel service effrayant t’a demandé Brutus ?

DARDANIUS

De le tuer, Clitus. Tiens, regarde, il médite.

BRUTUS

Viens, bon Volumnius, approche. Écoute un mot.

VOLUMNIUS

Que me dit monseigneur?

BRUTUS

Ceci, Volumnius : Le spectre de César m’est apparu, la nuit, à deux reprises. La première fois à Sardes, et la dernière nuit ici même, à Philippes. Mon heure, je le sais, est venue.

VOLUMNIUS

Oh! que non, monseigneur !

BRUTUS

Si. J’en suis certain, Volumnius. Tu vois, Volumnius, comment le monde va. Nos ennemis nous ont acculés à l'abîme. Il est de notre part plus digne d’y sauter que d’attendre qu’on nous y pousse. Ami, tu sais que nous étions ensemble à l’école, tous deux... Au nom de notre vieille amitié, je t’en prie, offre-moi mon épée, afin que je m’y jette.

VOLUMNIUS

Ce n’est pas, monseigneur, l’office d’un ami.

Alarme lointaine.

CLITUS

Fuyez, seigneur, fuyez, ne restez pas ici.

BRUTUS

Adieu, vous tous. Et vous aussi, Volumnius... Et toi, Straton, toi qui tout ce temps as dormi, je te fais mes adieux, Straton. Compatriotes, je pense avec fierté que, dans toute ma vie, tous ceux qui m’ont aimé me sont restés fidèles. Je puiserai dans mon désastre plus de gloire qu’Octave et Marc-Antoine en leur triomphe abject. Encore adieu, vous tous. La langue de Brutus a presque terminé l’histoire de sa vie. La nuit voile mes yeux ; mes os réclament l’heure du repos pour laquelle ils ont tant travaillé.

Violente alarme.

CLITUS

Fuyez, seigneur, fuyez !

BRUTUS

Partez, je vais VOUS Suivre. (Tous sortent, excepté Straton qui vient de se réveiller.) Toi, Straton, viens aider ton seigneur, je te prie. Tu fus un compagnon honnête ; et de ta vie s’est toujours dégagé comme un parfum d’honneur. Tiens-moi donc cette épée et détourne ta face, tandis que je m’y jetterai. Veux-tu, Straton ?

STRATON

Donnez-moi votre main d'abord. Adieu, mon maître.

BRUTUS

Adieu, mon bon Straton... César, sois apaisé. Je ne t’ai pas tué moitié d'aussi bon cœur.

Il se jette sur son épée et meurt.

Alarme. Retraite. Entrent Octave, Antoine, Messala, Lucilius et des soldats portant des torches.

OCTAVE

Quel est cet homme-ci ?

MESSALA

C’est l’un des serviteurs de mon maître. Straton, qu’est devenu ton maître ?

STRATON

Il échappe à votre esclavage, Messala. Les vainqueurs ne pourront en faire que des cendres. Car Brutus seul a su triompher de lui-même et nul autre que lui n’a l’honneur de sa mort.

LUCILIUS

On devait le trouver ainsi. Merci, Brutus, d’avoir montré que Lucilius disait vrai !

OCTAVE

Ceux par qui Brutus fut servi, je les recueille. L’ami, veux-tu passer ta vie auprès de moi?

STRATON

Oui, si Messala veut vous répondre de moi.

OCTAVE

Parlez, bon Messala.

MESSALA

Comment est mort mon maître ?

STRATON

J'ai tenu son épée, il s’est jeté dessus.

MESSALA

Alors, Octave, prends à ta suite cet homme, puisque, jusqu’à la fin, il a servi mon maître.

ANTOINE

Celui-ci, de tous les Romains, fut le plus noble. Tous les conspirateurs, excepté lui, lui seul, contre le grand César agirent par envie. Mais lui, c'est en pensant loyalement au bien public qu’il fut l’un d’eux. Sa vie était sereine; les éléments étaient si bien mêlés en lui que la Nature aurait le droit de se lever pour dire au monde entier: « Celui-ci fut un homme ! »

OCTAVE

Il a, par sa vertu, mérité qu’on le traite avec res» pect, suivant les rites consacrés. Ses os demeureront cette nuit sous ma tente, dans le noble appareil que mérite un soldat. Et nous, quand le repos succède à la victoire, allons de ce beau jour nous partager la gloire I

Imprimerie Générale de Châtillon-s-Seine. — A. PICHAT.

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