DEUXIÈME SOLDAT
Place! Brutus est pris! Avertissez Antoine.
Entre par la droite Antoine, suivi de quelques soldats.
PREMIER SOLDAT
C'est moi qui le dirai. Voici le général. Brutus est pris, oui, monseigneur, Brutus est pris.
ANTOINE
Où est-il?
LUCILIUS
En sûreté. Brutus est sain et sauf, Antoine : et j’ose t’assurer que jamais ennemi ne s’emparera du noble Brutus vivant. Le préservent les Dieux d’une si grande honte ! Quand vous le trouverez, mort ou vif, il sera toujours Brutus, toujours identique à lui-même!
ANTOINE
Ce n’est pas là Brutus, ami, mais sa capture n’a pas moins de valeur. Veillez à son salut, entourez-le d’égards. Des hommes tels que lui, je les aimerais mieux alliés qu’adversaires. Allez voir si Brutus est vivant ou bien mort, et revenez nous dire à la tente d’Octave comme tout s’est passé.
Ils sortent. — Les bruits de la bataille s’éteignent peu à
peu. La nuit tombe. — Entrent par la gauche Brutus,
Dardanius, Clitus, Straton et Volumnius.
BRUTUS
Mes pauvres, mes derniers amis, reposons-nous quelques instants.
CLITUS
On a bien vu briller au loin la torche de Statilius. Mais il n’est pas revenu, monseigneur. Il est captif o j mort.
BRUTUS
Assieds-toi là, Clitus. Mourir est le mot d’ordre. Aujourd’hui c’est la mode. Ecoute-moi, Clitus.
Il lui présente son épée.
CLITUS
Qui, moi, monseigneur? Non, pas pour le monde entier.
BRUTUS
Chut! Tais-toi!
CLITUS
J’aimerais mieux me tuer moi-même.
BRUTUS
Dis-moi, Dardanius..
Môme jeu.
DARDANIUS
Faire cela? Jamais!
CLITUS
O Dardanius!
DARDANIUS
O Clitus!
CLITUS
Quel service effrayant t’a demandé Brutus ?
DARDANIUS
De le tuer, Clitus. Tiens, regarde, il médite.
BRUTUS
Viens, bon Volumnius, approche. Écoute un mot.
VOLUMNIUS
Que me dit monseigneur?
BRUTUS
Ceci, Volumnius : Le spectre de César m’est apparu, la nuit, à deux reprises. La première fois à Sardes, et la dernière nuit ici même, à Philippes. Mon heure, je le sais, est venue.
VOLUMNIUS
Oh! que non, monseigneur !
BRUTUS
Si. J’en suis certain, Volumnius. Tu vois, Volumnius, comment le monde va. Nos ennemis nous ont acculés à l'abîme. Il est de notre part plus digne d’y sauter que d’attendre qu’on nous y pousse. Ami, tu sais que nous étions ensemble à l’école, tous deux... Au nom de notre vieille amitié, je t’en prie, offre-moi mon épée, afin que je m’y jette.
VOLUMNIUS
Ce n’est pas, monseigneur, l’office d’un ami.
Alarme lointaine.
CLITUS
Fuyez, seigneur, fuyez, ne restez pas ici.
BRUTUS
Adieu, vous tous. Et vous aussi, Volumnius... Et toi, Straton, toi qui tout ce temps as dormi, je te fais mes adieux, Straton. Compatriotes, je pense avec fierté que, dans toute ma vie, tous ceux qui m’ont aimé me sont restés fidèles. Je puiserai dans mon désastre plus de gloire qu’Octave et Marc-Antoine en leur triomphe abject. Encore adieu, vous tous. La langue de Brutus a presque terminé l’histoire de sa vie. La nuit voile mes yeux ; mes os réclament l’heure du repos pour laquelle ils ont tant travaillé.
Violente alarme.
CLITUS
Fuyez, seigneur, fuyez !
BRUTUS
Partez, je vais VOUS Suivre. (Tous sortent, excepté Straton qui vient de se réveiller.) Toi, Straton, viens aider ton seigneur, je te prie. Tu fus un compagnon honnête ; et de ta vie s’est toujours dégagé comme un parfum d’honneur. Tiens-moi donc cette épée et détourne ta face, tandis que je m’y jetterai. Veux-tu, Straton ?
STRATON
Donnez-moi votre main d'abord. Adieu, mon maître.
BRUTUS
Adieu, mon bon Straton... César, sois apaisé. Je ne t’ai pas tué moitié d'aussi bon cœur.
Il se jette sur son épée et meurt.
Alarme. Retraite. Entrent Octave, Antoine, Messala, Lucilius et des soldats portant des torches.
OCTAVE
Quel est cet homme-ci ?
MESSALA
C’est l’un des serviteurs de mon maître. Straton, qu’est devenu ton maître ?
STRATON
Il échappe à votre esclavage, Messala. Les vainqueurs ne pourront en faire que des cendres. Car Brutus seul a su triompher de lui-même et nul autre que lui n’a l’honneur de sa mort.
LUCILIUS
On devait le trouver ainsi. Merci, Brutus, d’avoir montré que Lucilius disait vrai !
OCTAVE
Ceux par qui Brutus fut servi, je les recueille. L’ami, veux-tu passer ta vie auprès de moi?
STRATON
Oui, si Messala veut vous répondre de moi.
OCTAVE
Parlez, bon Messala.
MESSALA
Comment est mort mon maître ?
STRATON
J'ai tenu son épée, il s’est jeté dessus.
MESSALA
Alors, Octave, prends à ta suite cet homme, puisque, jusqu’à la fin, il a servi mon maître.
ANTOINE
Celui-ci, de tous les Romains, fut le plus noble. Tous les conspirateurs, excepté lui, lui seul, contre le grand César agirent par envie. Mais lui, c'est en pensant loyalement au bien public qu’il fut l’un d’eux. Sa vie était sereine; les éléments étaient si bien mêlés en lui que la Nature aurait le droit de se lever pour dire au monde entier: « Celui-ci fut un homme ! »
OCTAVE
Il a, par sa vertu, mérité qu’on le traite avec res» pect, suivant les rites consacrés. Ses os demeureront cette nuit sous ma tente, dans le noble appareil que mérite un soldat. Et nous, quand le repos succède à la victoire, allons de ce beau jour nous partager la gloire I
Imprimerie Générale de Châtillon-s-Seine. — A. PICHAT.