‹ Louis de Gramont. Jules César, de William Shakespeare, traduction intégrale en 4 actes et 17 tableaux, musique de scène de M. Gustave Doret. Édition conforme aux représentations du Théâtre de l'OdéonChapitre 6 sur 22 · TRÉBONIUS · texte numérisé non relu

TRÉBONIUS

Il s’est sauvé chez lui, tout tremblant. Hommes, femmes, enfants, courent, les yeux fixes, et font des cris comme si nous étions au jour du Jugement.

BRUTUS

Destins! Nous connaîtrons votre arrêt! Nous devons mourir, nous le savons. Mais l’heure de la mort, le nombre de nos jours nous tiennent anxieux.

CASGA.

Donc, vingt ans qu’on retranche à l’existence humaine, c’est autant qu’on retranche à la peur de mourir.

BRUTUS

La mort est un bienfait à ce compte, et nous sommes les amis de César: nous avons abrégé son temps d’appréhender la mort. Mais baissons-nous, Romains: baignons nos mains dans le sang de César jusqu’au coude, et teignons de ce sang nos épées. Puis sortons, allons jusqu’à la place publique, et brandissant sur nos têtes nos fers rougis, crions tous: Paix! Indépendance et Liberté!

CASSIUS

Baissons-nous et teignons nos mains! Combien de fois, par la suite des temps, notre action sublime sera représentée en des pays à naître dans des langues que l’on ne connaît pas encore !

BRUTUS

Que de fois on verra saigner sur un théâtre ce César que voici, plus vil que la poussière, étendu le long du piédestal de Pompée!

GASSIUS.

Et chaque fois que l’on jouera ce même drame, on dira de notre groupe: Voilà les hommes qui donnèrent à leur pays la liberté !

DÉGIUS.

Eh bien, partirons-nous?

GASSIÜS.

Oui, tous, l’un après l’autre. Et Brutus doit ouvrir la marche, ayant pour suite les cœurs les plus vaillants et les meilleurs de Rome.

Entre un serviteur.

BRUTUS

Doucement! Qui vient là? C’est un ami d’Antoine.

LE SERVITEUR

Brutus, mon maître Marc-Antoine m’ordonna de fléchir le genou, de tomber à vos pieds, et m’étant prosterné, de vous dire ceci : « Brutus est noble, sage, honorable et vaillant; César était puissant, hardi, royal, aimant. Disque j’aime Brutuset le tiens en estime ; que je craignais César, l’estimais et l’aimais. Si Brutus donne à Marc-Antoine l’assurance qu'il peut aller vers lui sans crainte et qu’il saura pour quoi César a mérité d’être abattu, Antoine n’aimera pas César mort autant que le noble Brutus vivant. Même il suivra les intérêts et la fortune de Brutus à travers les hasards de son nouveau chemin, fidèlement. » Ainsi parla mon maître Antoine.

BRUTUS

Ton maître est un Romain aussi vaillant que sage. C’est mon opinion, je n’en eus jamais d’autre. Dislui que, s’il lui plaît de venir en ce lieu, il sera satisfait, et nul, sur mon honneur, ne l’osera toucher.

LE SERVITEUR

Je cours le prévenir.

Il sort.

BRUTUS

Je sais que nous l’aurons pour ami dévoué.

GASSIUS.

Je le désire aussi, bien que j’aie en l’idée qu’il faut le craindre... Et ma méfiance y voit clair et toujours est d’accord avec l’événement.

BRUTUS

Antoine vient. Sois le bienvenu, Marc-Antoine.

ANTOINE, entrant par le fond.

O tout puissant César, es-tu tombé si bas ? Tant de conquêtes, tant de gloire et de triomphes sont donc réduits à ce petit espace? Adieu! Je ne sais pas, messieurs, ce que vous projetez, quel autre a la pléthore et doit être saigné. Si c’est moi, nul moment ne m’est plus opportun que cette heure où mourut César; nul instrument ne vaut, même à moitié, ces armes enrichies par le plus noble sang qui fût dans l'univers. Exaucez-moi, si mon existence vous pèse, cependant que le sang tiédit vos mains fumantes : suivez votre désir! Quand je vivrais mille ans, je ne serais jamais aussi prêt à mourir. Rien ne saurait me plaire autant que de périr ici, près de César et, comme lui, par vous, vous, l’élite et l’honneur des esprits de cet âge.

BRUTUS

Antoine, non, ne nous demandez pas la mort ! Nous devons vous sembler cruels et sanguinaires. Nos mains et l'action accomplie à vos yeux nous font paraître tels. C’est que vous ne voyez que nos mains et l’œuvre saignante que voici : mais vous ne voyez pas nos cœurs pleins de pitié. Notre pitié pour le malheur public de Rome (car souvent la pitié chasse la pitié, comme une flamme chasse une autre flamme) a commis sur César l’action dont il est la victime. Mais nos armes pour vous ont des pointes de plomb, Marc-Antoine ; et nos bras, que la colère rend terribles, et nos cœurs fraternels vous accueillent avec tendresse, avec estime et déférence.

CASSIÜS.

Votre voix et la nôtre auront même influence dans l’attribution des dignités nouvelles.

BRUTUS

Laissez-nous seulement le loisir d’apaiser la foule, que met hors d'elle-même la crainte. Ensuite, nous vous apprendrons pour quel motif, moi dont le cœur aimait César, je l’ai pourtant frappé.

ANTOINE

Je ne mets point votre sagesse en doute. — L’un après l’autre, donnez-moi vos mains sanglantes. Marcus Brutus, je veux d’abord serrer la vôtre. Puis, Caïus Cassius, je prendrai votre main; la vôtre, Décius ; puis Métellus, la vôtre. Cinna, la vôtre, et la vôtre, vaillant Casca. La vôtre enfin, bon Trébonius qui n’est pas la moins aimée. Hélas! messieurs, que vous dirai je? Ma renommée est sur un terrain si glissant que je suis devant vous dans cette alternative de passer pour un lâche ou bien pour un flatteur. Que je l’aimais, César! Oh! c’est la vérité. Si donc ton âme nous contemple maintenant, doit-elle pas souffrir plus que de la mort même, de voir que ton Antoine avec tes ennemis a fait la paix et qu’il serre leurs doigts sanglants, mon noble maître! en présence de ton cadavre? Si j’avais autant d’yeux que ton corps a de plaies, versant des larmes comme elles versent ton sang, cela me siérait mieux, certes, que d’échanger avec tes ennemis d'amicales paroles ! Pardonne, Julius I C’est ici, brave cerf, que, cerné, tu tombas; et voici tes chasseurs parés de ta dépouille et rougis de ta mort. O monde ! C’était toi, la forêt de ce cerf, et l’univers entier était serf sous sa loi. Maintenant, comme un cerf frappé par plusieurs princes, te voilà renversé !

CASSIUS

Marc-Antoine.-.

ANTOINE

Pardon, Cassius. Ces éloges, que feront de César ses ennemis eux-mêmes, de la part d’un ami, sont froids et modérés.

CASSIUS

Je ne vous blâme point quand vous louez César. — Mais quel pacte avec nous prétendez-vous conclure ? Voulez-vous être inscrit au rang de nos amis ? Ou, sans compter sur vous, suivrons nous notre route?

ANTOINE

Je viens de vous serrer les mains. Mais mon regard, s’abaissant sur César, m’a distrait un moment. Oui, je vous aime et vous êtes tous mes amis, en attendant que vous me donniez les raisons pour lesquelles César devenait dangereux.

BRUTUS

Autrement, ce serait un spectacle sauvage ! Mais nos raisons vous paraîtront si bien fondées, que, fussiez-vous le fils de César, Marc-Antoine, vous seriez satisfait I

ANTOINE

C’est ce que je souhaite. — Je dois solliciter encore cette grâce de présenter son corps sur la place publique, et de monter à la tribune et de parler à ses obsèques ; c’est le devoir d’un ami.

BRUTUS

Vous le pouvez.

CASSIUS, l'entraînant à l’écart.

Brutus, un mot. — Vous ne savez ce que vous faites ! Gardez-vous de consentir qu’Antoine parle aux funérailles de César. — Qui sait combien les assistants seront émus par les paroles qu’il leur dira ?

BRUTUS

Permettez: je vais d’abord monter moi-même à la tribune et montrerai pourquoi notre César est mort. Puis je déclarerai formellement qu’Antoine prend la parole avec notre permission, et que par notre aveu l’on décerne à César les funèbres honneurs et les rites prescrits. Cela ne peut nous nuire. Au contraire

CASSIUS

J’ignore ce qu’il en adviendra. Je n’aime pas cela

BRUTUS, haut, à Antoine.

Prenez ici le corps de César, Marc-Antoine. Ne nous blâmez point dans votre discours funèbre, mais dites de César le bien qu’il vous plaira. Et dites bien que nous l’avons permis ; sans quoi vous ne prendrez aucune part aux funérailles. Enfin, vous parlerez à la même tribune que moi, lorsque j’aurai terminé mon discours.

ANTOINE

Il suffit : je ne vous demande rien de plus.

BRUTUS

En ce cas, préparez le corps et suivez-nous.

Ils sortent. — Anto ne reste seul avec le cadavre de

' César.

ANTOINE

0 toi, pardon, morceau de terre ensanglantée, de me montrer avec ces bouchers humble et doux!

Voilà donc les débris du plus noble mortel qui jamais ait vécu dans la suite des âges ! Malheur à qui versa ce sang si précieux ! Ici, je le prédis sur ces blessures, bouches muettes, mais ouvrant leurs lèvres de rubis comme pour réclamer le secours de ma voix : la malédiction va fondre sur les hommes. L’intestine fureur, l’âpre guerre civile dans toute l’Italie étendront leurs ravages. Le massacre et le sang étant choses vulgaires, les spectacles affreux devenant familiers, les mères ne feront que sourire en voyant leurs enfants déchirés par les mains de la guerre; l’horreur, se répétant, détruira la pitié; et l’esprit de César, altéré de vengeance, avec Até, sortant brûlante de l’Enfer, viendra dans ce pays crier : Pas de quartier 1 d’une voix souveraine, et déchaîner les chiens de la guerre! Ainsi cet exécrable forfait fera flotter sur la terre une puanteur de charognes réclamant une sépulture. (Entre un serviteur d’Octave.) Vous êtes, n’est-ce pas, au service d’Octave César?

LE SERVITEUR

Oui, Marc-Antoine.

ANTOINE

Et César l'a mandé dans Rome par écrit?

LE SERVITEUR

Il a reçu sa lettre et s’est mis en chemin. Il m’a chargé de VOUS dire de vive voix... (Apercevant le cadavre.) O César !

ANTOINE

Tu te sens le cœur gros ? Vas à l’écart et pleure. — La douleur est contagieuse, car mes yeux, en voyant dans les tiens ces perles de tristesse, se mouillent à leur tour... Ainsi, ton maître arrive ?

LE SERVITEUR

Il vient et couchera cette nuit à sept lieues de Rome.

ANTOINE

Vas-y. cours, dis-lui ce qui se passe. Ici, c’est une Rome en deuil et dangereuse, une Rome qui n’est pas sûre pour Octave. Va le lui dire. Ou plutôt non : demeure encore. Tu repartiras quand j’aurai porté ce corps sur la place publique, où je haranguerai le peuple, pour tâcher de voir comment il prend la cruelle action de ces hommes sanglants. Et toi, de la façon dont tourneront les choses, tu pourras rendre un compte exact au jeune Octave. Maintenant aidez-moi.

Ils se penchent sur le corps de César.

La place publique.

Pour cet acte, le plancher de la scène a été enlevé, de façon à ce que le public aitl impression de voir le forum en contre* bas, du haut d’un édifice ou d’une terrasse. — A droite la tribune des rostres; plusieurs escaliers y accèdent, l’un venant de gauche, les autres faisant face au public. — A gauche, au fond, la statue de bronze de la Louve romaine, allaitant Romulus et Rémus. — Tout autour de la place ; des maisons, des terrasses, des palais, couverts d’une foule d’hommes, de femmes, d’enfants. — Au fond, on aperçoit le mont Palatin.

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