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« A moins donc, — je raisonne ici sur les événements annoncés par votre lettre, — à moins que le mouvement des province n'ait lieu, qu'il n'en résulte le rejet populaire définitif de toute intervention étrangère dans les affaires belges, et qu'ensuite de cela le peuple à\m commun accord ne me rappelle, je ne reparaîtrai plus sur la scène. Mais au cas contraire, quelque poste que le peuple m'assignât, je m'empresserais d'aller le remplir, jusqu'au moment, bien entendu, où il n'y aurait plus de danger à courir et plus que du profit à faire; et jamais au delà.
« Car, et je désire que vous en soyez bien convaincu, de même que pour fonder la vraie liberté je suis prêt à tout, de même, je me refuse à tout lorsqu'il n'est question que d'établir une domination quelconque ou de l'exploiter.
« Du reste, monsieur, je crois fermement et la main sur le cœur que vous n'avez besoin là-bas que d'union, de constance, d'énergie et de courage, pour vous tirer du pas où vos intrigants avides et ambitieux vous ont engagés : n'ayez peur de quoi que ce soit, et tout tremblera autour de vous. Cela fait, des hommes nouveaux, que le pouvoir n'a pas encore usés et pourris, hommes, si vous en trouvez, mus par la seule passion du bien public, le seul amour de leurs semblables, termineront facilement et glorieusement votre glorieuse révolution.
« Qu'après cela vous soyez gouvernés par M. Surlet de Chokier ou par un autre Belge, peu importe. Pourvu que vous soyez gouvernés le moins possible ; pourvu que les intelligences et les consciences demeurent positivement libres et au-dessus des lois; pourvu, enfin, que les communes, les provinces, l'État, ne soient administrés que par des autorités communales, provinciales et nationales,
choisis par tout le peuple, vous aurez, me semble-t-il, atteint le plus haut point où puissent parvenir la prudence et la sagesse humaine. »
De Potter prolongea son « exil » à Paris jusque vers la fin de 1838. Il était fort avant dans les confidences du parti républicain, lié avec le général La Fayette, avec l'abbé de Lamennais et autres chefs de l'opposition de cette époque. Le 16 octobre 1835, il écrivait à M. Berger, maire du deuxième arrondissement de Paris :
« ... Je suis Belge, monsieur. Les opinions politiques que je professe ouvertement chez moi, et que la loi française me défend, depuis quelques semaines, de qualifier, m'ont forcé à établir ma famille à Paris, puisque enfin il fallait bien l'établir quelque part. Pour moi, je séjourne tantôt ici, tantôt à Bruxelles, en attendant que des circonstances plus favorables me permettent de m'y fixer de nouveau.
« Voilà, monsieur, la principale raison pour laquelle je vous prie de vouloir bien m'exempter du service de la garde nationale.
« 11 en est une autre encore, mais qu'il serait fort difficile d'exprimer sans employer le mot propre. Votre gouvernement fait de l'ordre public précisément contre les hommes qui
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pensent comme moi. Je ne l'en blâme point.
Cela ne m'appartient en aucune manière.
Étranger, je me conforme aux lois du pays qui m'accorde l'hospitalité, et je me tais.
« Mais j'en appelle à vous-même, monsieur :
puis-je, la main sur la conscience, faire du zèle actif contre ma conviction (') ? »
Après s'être définitivement fixé à Bruxelles,
(') M. Jottrand a énuméré les travaux politiques et littéraires qui occupèrent de Potter pendant son séjour à Paris. « Ils ont, dit-il, consisté principalement d'abord en sa collaboration assez assidue, de 1831 à 1834, au journal l'Avenir, publié alors par le célèbre abbé de Lamennais. — En 1835, il publia plusieurs articles dans le journal républicain le Réformateur. Il n'abandonnait pas pour cela la publication de brochures sur plusieurs questions importantes relatives principalement à la situation de la Belgique. C'est ainsi qu'il fit paraître diverses » Lettres à Léopold, » à partir de 1832; qu'il livra successivement à la librairie une brochure : De la révolution à faire d'après l'expérience des révolutions avortées, Paris, 1831; une autre : Éléments de tolérance à l'usage des catholiques belges, Paris, 1834; une autre encore : Questions aux catholiques belges sur l'encyclique de M. de Lamennais... De Potter s'occupait aussi, pendant son séjour à Paris, d'une nouvelle édition de ses deux ouvrages sur les conciles qu'il refondit en un seul et qui parut à Paris en 1 836 et 1 837 en huit volumes, sous le titre de : Histoire du christianisme. »
de Potter y publia en 1839 l'ouvrage ayant pour titre : Souvenirs personnels (1828-1839). L'ancien membre du gouvernement provisoire n'y est pas toujours équitable à l'égard de ses collègues; il ne leur pardonne pas les différends qui l'ont éloigné de la scène politique ; il a de l'amertume, parfois de l'aigreur. Quoiqu'il en soit, cet ouvrage sera toujours recherché comme un document de haute valeur où la révolution belge de 1830 est noblement justifiée.
De Potter considérait la publication de ses Souvenirs comme son testament. Ce n'est pas à dire qu'il se soit condamné dès lors à l'inactivité; comme on l'a déjà remarqué, il ne laissait passer aucune question philosophique ou politique, sans en dire publiquement son avis ; et, jusqu'à sa mort, il resta inébranlablement dans l'opposition. Le 23 mars 1839, il écrivait à Gendebien, son vieil antagoniste : « Des dissentiments graves nous ont presque constamment divisés pendant les quelques semaines que nous avons parcouru côte à côte la carrière politique, pour laquelle, vous devez en être convaincu maintenant, je n'ai jamais eu qu'une vocation de circonstance, véritable vocation forcée. Je n'admire pas moins vos généreuses paroles contre l'acceptation du traité des vingt-quatre
articles et votre belle retraite au moment où ce suicide national a été consommé... »
Dix ans après, lors de la discussion de la loi sur l'enseignement moyen, oubliant d'autres dissentiments, il se rapprochait aussi du comte Félix de Mérode. Il lui écrivait, le 26 avril 1850 : « En parlant devant la Chambre à propos de la loi en discussion, vous avez posé des principes : c'était ce qu'il fallait faire et surtout la seule chose qu'il fallait faire. — Il fallait se borner à dire : la loi est fondamentalement mauvaise ; donc aucun amendement ne peut la rendre bonne. Elle doit être acceptée, non-seulement avec tous ses articles, mais encore avec toutes les conséquences que son adoption entraînera, et qui sont la démolition de l'édifice de 1830; ou elle doit être rejetée purement et simplement, pour l'unique raison qu'elle est opposée à l'esprit et à la volonté qui ont fait éclore 1830 et la Belgique de 1830 »
Il est inutile de signaler l'exagération de ce jugement. De Potter était par-dessus tout un théoricien, absolu, entier, despotique. Ainsi qu'il le rappelait à Gendebien, il n'avait jamais eu pour la carrière politique qu'une vocation de circonstance. C'est cette raison encore qui lui faisait refuser en 1850 le mandat de représen-
tant. Des députés catholiques lui ayant offert une candidature, il répondit :
» 17 mai <8S0.
« Je suis vivement touché de la preuve de confiance que veulent bien me donner MM. les électeurs catholiques, en m'offrant la candidature à la Chambre des représentants. Dévoué comme eux aux principes de liberté pour toutes les opinions, justice pour tout le monde, je me consacrerai toujours sans arrière-pensée comme sans réserve à leur défense, dans les circonstances où je croirai pouvoir rendre mes services efficaces.
« Je pense que ma nomination actuelle ne produirait pas l'efifel que ces messieurs en attendent.
■ Il est vrai qu'elle serait une protestation vivante contre le système qui pousse le gouvernement à la démolition de l'œuvre de 1830, au moyen de mesures qui nous ramèneraient brusquement aux despotismes absorbants de l'Autriche, de la France et de la Hollande. Mais ce coup une fois porté, je ne serais plus qu'un représentant pour ainsi dire inutile.
« Homme de théorie plutôt que de pratique, accoutumé à embrasser.les choses dans leur généralité, sans m'arréter aux détails, je devrais inévitablement m'effacer dans toutes les questions spéciales dont la Chambre s'occupe. Je ne suis ni militaire, ni jurisconsulte, ni financier, ni administrateur; et les travaux législatifs, en temps ordinaire, roulent constamment sur les matières que ces branches renferment. « Je ne suis ni improvisateur ni orateur. Pour trouver, je ne dirai pas] l'idée qu'il] convient d'opposer à celle que je veux combattre, mais du moins les expressions qui
LOUIS DE FOTTER.
rendent cette idée frappante, saisissante, il me faut de la réflexion et du temps.
« Or, dans toute assemblée où le nombre décide, où par conséquent les passions régnent, il est indispensable de parler à propos et sans hésiter, et de remuer à défaut de pouvoir convaincre.
« Je passe à d'autres considérations, qui me semblent majeures.
« En France, une lutte se prépare de longue main, et sera, un peu plus tôt, un peu plus tard, temporairement définitive.
■I N'importe le vainqueur, le résultat final sera identique; c'est-à-dire qu'on débutera par des mesures populaires, dans le but de se consolider, puis qu'on établira le même despotisme, exactement le même, qu'il soit exercé d'ailleurs au nom de la légitimité, ou de la monarchie de fait, ou de la république tricolore, ou de la démocratie rouge, ou enfin du socialisme.
« Si nous nous maintenons indépendants jusque-là, les libertés dont nous jouissons seront suffisantes pour conserver notre nationalité.
« Le passage difficile sera celui où nos voisins feront de la popularité, qu'elle parte soit d'en haut, soit d'en bas.
« Notre force est toute dans notre position, nos mœurs, notre caractère, nos antécédents, qui nous permettent d'être toujours un peu plus avancés que les autres peuples, sous le rapport, tant des réformes libérales, que des réformes sociales.
u Jamais je ne provoquerai, je n'invoquerai même les événements qui nous obligeraient à faire de nouveaux pas dans cette voie si pleine d agitation et de périls. Mais je
LOUIS DE POTTEK.
prévois que le moment arrivera et qu'il approche. Et je ne pense pas que la Chambre, telle que les élections vont la composer, me suivrait dans les propositions que j'aurais à lui soumettre :
« Sur le suffrage universel approprié à nos habitudes et à nos institutions ; sur les modifications profondes à introduire dans l'assiette des impôts; sur l'indépendance à assurer au clergé en réparant à son égard l'inique spoliation accomplie par l'invasion française, etc., etc., etc.
« Je termine en déclarant que si jamais, contre mes vœux les plus ardents et les plus sincères, le malheur des temps voulait que le pays crût encore avoir besoin de mes services réels, je ne reculerais devant aucun sacrifice, devant aucun danger, pour lui prouver mon inaltérable attachement. Je prie MM. les électeurs catholiques, qui représentent l'immense majorité de ce pays et envers lesquels je me tiens désormais pour engagé, de prendre acte de mes paroles.
« De Potter. »
Dans sa dernière et curieuse correspondance avec le noble Félix de Mérode, de Potter avait eu des paroles touchantes : « Je suis, moi aussi, disait-il, au terme de ma carrière ; essentiellement homme de famille, je sens la douleur des pertes qui vous ont affligé, et dont les traces ne s'effacent pas. » De Potter avait fait deux parts de son temps : l'une réservée à l'étude, l'autre consacrée à sa famille (>). C'est ainsi que nous
(*) Créateur d'un système philosophique, qu'il s'efforçait
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LOUIS DE POTTEK.
l'avons connu ; nous pourrions rappeler ici les qualités qui le distinguaient, la finesse de son esprit, la bonté de son cœur, le charme de ses entretiens. Mais nous aimons mieux reproduire le portrait tracé par un de ses plus anciens amis : « Il était, dit M. Jottrand, vif, gai, parfois jovial. Il avait bien son espèce particulière d'égoïsme dans lequel il ne fallait pas trop le déranger ; mais il était spontanément serviable envers tous ceux pour lesquels il avait de l'estime ou de l'affection. C'était, avant tout, l'homme de la règle ; et, sous ce rapport, comme sous celui de sa grande assiduité au travail, il avait, dans la vie du monde, beaucoup des qualités et des habitudes du cénobite. Son spiritualisme toutefois ne le portait pas à mépriser ni même à négliger les jouissances sensuelles. Seulement, chez lui la règle y présidait encore, comme en toute autre chose. Il avait un système réglant les fonctions de la vie organique, comme un système réglant sa con-
de propager, de Potter publia successivement : Études sociales, 1843, 2 vol. in-12; La justice et la sanction religieuse, 1846, in-12; La réalité déterminée par le raisonnement, 1848, in-8°; A. B. C. de la science sociale, 1848, in-8°; Catéchisme social, 1850, in-18; Catéchisme rationnel, 4854, in-8°; Dictionnaire rationnel, 1859, in-8°.
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duite morale. Il ne déviait pas plus aisément de l'un que de l'autre. Quoique sa constitution ne fût pas très-robuste, il était parvenu à la tenir en équilibre par l'ordre même qu'il observait dans son double régime physique et moral. »
Tombé malade à Blankenberghe, où il prenait les bains de mer, de Potter fut ramené à Bruges. C'est là, dans sa ville natale, qu'il s'éteignit le 22 juillet 1859. La dépouille mortelle du célèbre patriote belge a été dépogée-tstens le cimetière de Saint-Josse-Noode
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