MONSEIGNEUR DE TOURAINE
II est bien vray que j'ay servy De cuer, de corps, très loiaument.
Une dame que j'ayme sy :
Plus n'en diray, quant à présent; Mais aucuns si m'en vont blasmant, Disans que plus seroie eureux Se de beaucop fusse amoureux.
Mais, par mon sérement, je tien Que ce n'est pas très bon conseulx, Car il n'en peut venir nul bien.
Par Dieu! je suis bien esbay Comment tel manière de gcnt,
Sont devant bonne gent oy, Quant vont Amours si desprisant De mentir leur foy si souvent, A prier puis une, puis deux !
Tel conseil est bien dangereux A donner ; mais créez le mien.
Ne crées l'autre gracieux :
Car il n'en peut venir nul bien.
Prenez à vostre cuer l'autrui.
Je vous en pri très chièrement, Se vostre dame par ennuy En prenoit xx ou xxx ou cent L'ameriez-vous? Trop mescliant Vous tendroie s'esfiez tielx.
Je n'en tien nul si fol, pirbleux.
Qui de ce faire face rien; Nul ne croie ces faulx jengleurs :
Car il n'en peut venir nul bien.
Sy n'ay pas tort donc, se je di Que ceulx qui vont toutes priant, Sont des bonnes loiaux hay.
Et pour ce, tout vray cuer d'amant Doit bien estre considérant Qu'il ne veuille point croire ceulx Qui d'autrui bien sont envieux :
Car s'ilz les croient, point ne cricn Qu'au derrain n'en soient honteux :
Car il n'en peut venir nul bien.
Et pour ce, de bon cuer vous pri, Chambrillac, Regnault, humblement.
Que ne soustenez point cecy Qu'avez soustenu ça devant :
Car grans maulx de cela deppent:
L'en en est tenu convoitcux Et haïs en beaucoup de lieux.
Ne n'est pas gracieux maintien.
LOUIS d'ouléans. 13
No le faictes plus, c'est Ict jeux :
Car II n'en peut venir nul bien (1).
Cette protection toute particulière, bien justement méritée, que se concilièrent spécialement Eustache Des Champs et Christine de Pisan, ne doit pas étonner de la part d'un prince élevé sous l'influence des idées du roi Charles V. Ce monarque considérait et honorait les écrivains de son temps, et il ne cessa d'accorder une très large part, dans ses bienfaits, aux hommes utiles à son gouvernement ou qui aidaient à relever l'éclat de son règne.
Louis d'Orléans, dit Christine de Pisan, « entre les autres « grâces qu'il a, est certes de belles parleures, aorné natu- « rellement de rhétorique, en laquelle nul ne le passe. Car « devant lui furent faites maintes cotations de grant congré- « gation de saiges docteurs en sciences et clercs solenmels ; « aussi au conseil et ailieur, ou maints cas sont proposés. »
Doué de ces qualités si nécessaires a un personnage de son rang, ce prince fut plus en état d'apprécier le mérite des écrivains de son siècle, dont quelques-uns occupaient une place éminente dans les conseils du roi son père, et dans l'intimité même du monarque. La plupart avaient été encouragés, protégés et largement récompensés par Charles V. « Ce
(1) Nous avons publié cette ballade d'après le manuscrit n» 8047-1, dans lequel nous avons nouvellement reconnu le texte du Livre des Cent Ballades. Ce volume est le plus ancien de tous ceux qui contiennent le même texte. La pièce y est en effet sous le nom de monseigneur de Tuuraine qui, dès l'année 130] , fut monseigneur d'Orléans.
"ÏSÔ PREMIÈRE PARTIE.
fut peut-être le premier roi de France qui ail su préparer de loin un succès , le premier qui ait compris Tinflueuce lointaine et lente, mais dès lors réelle, des livres sur les affaires (I). y> Aussi le progrès de la langue française fut-il immense au xiv*^ siècle. Les collections de livres faites par ordre du même monarque y contribuèrent puissamment, au dire même des écrivains du temps. On lit en effet, dans une dédicace k ce roi : « La grant et copieuse multitude de livres « de diverses sciences que vous (Charles V) avez assemblez « cliascun jour, par vostre fervente dilligence, esquels livres « vous puisez la profonde eau de sapience au seau de vostre « vif entendement, pour la espandre au conseilz et aux ju- « gemens, au proufiit du peuple que Dieu vous a commis « pour gouverner. »
Un autre écrivain réputé, Honoré Bonnet, s'empressait aussi de rappeler, au commencement de l'un de ses ouvrages, les noms des princes qui, comme Louis d'Orléans et avant lui, avaient accueilli d'une faveur particulière les gens lettrés de leur temps. Il s'exprime ainsi : t Si a bien grant temps que ly monde n'ot princes qui gnerez s'adonnassent a estude de sçavoir : car puys que mourut ly bons roys Robers de Cecille, qui fut de vostre sang et fut moult grant clerc, nous avons eu pour prince qui bien amassent science, fors vostre père, qui Dieu face mercy, car il l'ania, et sy fist-il les bons
(I) Michelet, Histoire de France, tome 3.
LOUIS d'orléans. 137
clers, et ly roys de Navarre derrenier trespassé fit plusieurs choses en sciences, et ama les hommes estudians; et monseigneur Beniaho de Melan les ama fort toute sa vie et leur fist plusieurs biens; mais combien qu'il leur fist escripre plusieurs beaux livres, il avoit son estude plus en or qu'en science (I). »
Louis d'Orléans n'avait donc pas pu négliger des écrivains dont la réputation était assez bien établie alors, pour qu'elle soit arrivée jusqu'à nous, et que leur mérite personnel avait approchés du roi et des princes ses fils, ou avancés dans leur intimité.
Ici les faveurs des grands ne sont que des témoignages d'un véritable mérite, et tous les genres de talents eurent leur part de ces faveurs. En jetant un coup d'œil rapide, mais attentif, sur ceux des ouvragrs français de cette époque qui nous restent, on voit d'abord que les travaux de ces hommes, recommandables par leur savoir et par leur esprit, peuvent se partager en trois classes, déterminées par l'influence spéciale que chacune d'elles exerça sur le mouvement et la direction des idées dans le xiv" siècle. On trouve, en effet, en première ligne, 1° les traducteurs en langue française des ouvrages de l'ancienne latinité; 2° viennent ensuite les poètes et moralistes formés a l'école du roman de la Rose : et en troisième lieu les chroniqueurs.
(I) Manuscrit; n" 7202, Épilrc à monseigneur d'Orléans.
138 PREMIÈUE PARTIE.
Eli rappelant très sommairement les compositions marqnantes dans chacune de ces différentes classes, et les opinions qui y dominent, nous ne ferons que rapprocher, pour ainsi dire, et mettre ensemble les traits les plus caractéristiques de l'esprit et des mœurs du xiv® siècle. Les manuscrits que nous avons sous les yeux seront a la fois nos guides et nos témoins ; et, quoique réduits a glaner sur ce sujet, il est cependant assez étendu et assez varié, et des études persévérantes nous ont révélé assez de particularités inaperçues ou négligées, pour nous laisser l'espérance d'ajouter quelques nouveautés a tout ce qu'on a dit de la littérature française du xiv** siècle. Nous serons très court sur ce qui a déjà été publié.
Les traductions en langue française furent très nombreuses sous le règne du roi Charles V. Ce monarque y voyait un moyen d'instruction pour son peuple; elles exercèrent, comme cela se voit aux premiers temps de toutes les littératures, une grande influence sur l'état des connaissances à la fin du xiv^ siècle, et plus encore sur le siècle suivant.
Un savant homme du dernier siècle, a qui l'histoire et la littérature française sont fort redevables, l'abbé Lebœuf, étendant le travail déjà fait par un de ses prédécesseurs, Falconnet, a résumé dans un bon mémoire ses recherches sur les plus anciennes traductions en langue française. Dans la deuxième partie , l'abbé Lebœuf s'occupe plus spécialement des traductions du xni^, du xiv" et du xv*^ siècle; et si je reviens sur les traductions du xiv^ siècle, contemporaines du
LOUIS d'orléans. 139
duc Louis d'Orléans, ce ne sera pas sans ajouter aux excellentes recherches de l'abbé Lebœuf quelrjues noms et quelques faits qui appartiennent aussi h l'histoire de notre ancienne littérature.
Belet (Jean) traduisit la Légende dorée de Jacques de Voragine, vers le milieu du xiv" siècle ; sa traduction est plutôt une paraphrase du texte latin, car il ajoute a ce texte beaucoup de ses propres réflexions, et cet usage n'était pas nouveau. Les traducteurs des chroniques ne se faisaient point un scrupule d'introduire, dans leurs versions, des histoires qui n'étaient point dans les textes originaux, des miracles surtout. Un tel usage, fort commun dans le xiv" siècle, pourrait peut-être servir a l'examen critique de l'ancienneté et de l'autlieniicité d'un texte. La traduction de Jean Belet nous a été conservée par trois manuscrits contemporains du traducteur. Ils ne sont pas d'une identité parfaite ; mais celui qui porte le n" 6845 est l'un des plus beaux ; il est écrit sur trois colonnes, ce qui est un signe d'ancienneté.
Benoist (Thomas) nous apprend que, de son temps, les prêtres n'entendaient pas très bien le latin, et que ce motif le décida a traduire la Régie de saint Jugustin. Avant lui , Guillelinus Durandus, surnommé Speculator , déclarait avec douleur que déjà (xiii^ siècle) les prêtres ne savaient pas toujours le sens des choses saintes. Cette traduction de la Règle de saint Augustin, par Thomas Benoist, fut faite en vers :
110 rnEriiii-KE pâTjTîiî.
« Pour moinx desplaire à vostre eslude, »
dit Fauteur. II y ajoutait aussi uu commentaire : « Pour eslre à l'entendre moins rude.»
Cette traduction précéda celle de « l'ordonnance du service de l'église Saincte-Geneviève au monlt de Paris, en la forme et manière que on en use par le présent » , qui fut faite par le même écrivain, en l'année ^1592 ; mais ce second ouvrage n'est pas arrivé jusqu'à nous. Le manuscrit le plus ancien de la traduction de la Règle de saint Augustin porte le n" 95 de la collection Saint- Victor.
Bercheure (Pierre). La plus grande partie de ses traductions sont aujourd'hui perdues ; on n'a de lui que le Tite-Live. On voit, par cette traduction, ce que Ton possédait au temps du roi Jean de Fillustre historien romain , savoir : la première, la troisième, et les neuf premiers hvres de la qualrièjne. Cette traduction fut en grande réputation pendant les xiv" et xv^ siècles, et les copistes s'empressèrent de la reproduire. Pierre Bercheure, dans son prohème, se déclare l'auteur de cette traduction. La Bibliothèque royale possède plus de quarante manuscrits de ce texte : les numéros -180 N. Dame, C747, 6717-5, 6717-5.5, sont contemporains du traducteur.
Quatre autres ouvrages du même écrivain sont inconnus; leur mérite, s'ils en avaient, ne les a pu sauver de l'oubli. Celaient 1" le Réductoire moral, 2" le Répertoire
moral, 3" le Bréviaire moral, 4" la Mapemonde et la Restriplion. Ce dernier titre de Mapemonde a été quelquefois donné h un onvrage tout a fait différent, de Gauthier de Metz, et qui a pour véritable titre V Image du Monde.
Bouchant (Jacques) a traduit le Livre des Voix de DieUy dont le texte latin existe dans le volume latin n° 5279 de la Bibliothèque royale. On a aussi de lui la traduction du de Remediis fortuilorum de Sénèque. Ces deux traductions furent offertes au roi Charles V : la seconde seulement est parvenue jusqu'à nous.
CoivTY (Evrard de) était médecin de Charles V. Il a traduit les Problèmes d'Arislote. On a remarqué que l'inventaire de la bibliothèque de Charles V, fait en 4375, ne mentionne pas cet ouvrage d'Evrard de Conty. On pourrait peut-être conclure de ce fait et de VexpUcit du manuscrit numéroté 70G4, qui est le plus voisin du temps où vivait le traducteur, qu'il n'acheva son œuvre que longtemps après la mort du roi Charles V. L'expUcit porte, en effet : « Le livre des prohèmes d'Aristote, translaté de latin en françois par maistre Evrard de Conty, jadis phisicien du roi Charles le Quint. »
CoRBECiioN (Jean), en l'année 1572, traduisit le Livre des Propriétés des choses , de Bariholomeus Anglicus, et dédia ce travail a Charles V, qui le lui avait commandé. Le plus ancien manuscrit de celte traduction paraît être celui qui porte le n° G8C9-2.2. Le travail de J. Corbechon fut en grande vogue dès qu'il parut. On doit cependant remarquer
que ce n'est pas par la fidélité au texte original qu'il se recommande , le traducteur ayant donné libre carrière a ses propres idées et h ses opinions, en les introduisant sans réserve dans le texte même de Bartliolomeus Angiicus.
Dandin (Jehan) a été mal à propos qualifié, par Tabbé Le « bœuf (Mémoire sur les traductions du xiv*' siècle), d'officier du dauphin ; il était orateur du roi Charles V (1), « indigne chanoyne de la Saincte Chapelle royale a Paris, et non moins insouffisant bachelier en théologie. 5 lia iradini les Remèdes de Vune et de l'autre Fortune de Pétrarque^ et par l'ordre de Charles V. Un seul exemplaire de ce texte existe a la BibUothèque royale; il est du xyi'^ siècle, et porte le n° 75G8.
On a aussi de Jehan Dandin, selon l'abbé Lebœuf, la traduction d'un livre latin du xm'^ siècle, ayant pour titre de Eruditione puerorum nobiliorum.
Enfin, il nous paraît que Jehan Dandin peut être considéré comme l'auteur d'une autre traduction du latin, que personne encore ne lui a attribuée. Son nom ne se trouvait, en effet, dans aucun des manuscrits qui nous ont transmis ce texte français ; mais des indices suffisants nous semblent autoriser notre opinion.
L'ouvrage latin dont nous parlons est celui de Petrns de Crescenliis; il a pour titre : Libri ruralium commo-
(1) Nous reviendrons sur ce titre de Jehan Dandin,
LOUIS d'op.lk.vns. l/to
dorum ; il fat composé en latin et dédié au roi Ciiarles II de Naples et Sicile, de la maison d'Anjou, a la fin du xin'^ siècle. Charles V, roi de France, en ordonna la traduction des Tannée 4575, comme nous l'apprenons par le titre suivant : « Ce livre est nommé Rustican, lequel parle du labeur des cliamps , que fist translater le très noble roy de France Charles le Quint de ce nom. Tan mil ccc soixante treize. » Et le traducteur, dans son prologue, se fait reconnaître par la qualité qu'il prend. On y lit, en effet, « a très excellent prince, très liault, puissant et redoubté seigneur le très crestien des roys catholiques Charles, de ce nom cinquième, roy de France, le voustre petit et humble orateur, soy et tout ce qu'il plaira a. Dieu faire par luy aggréable. »
Or, nous venons de voir que dans sa traduction des Remèdes de l'une et de l'autre fortune, Jean Dandin prend expressément cette qualité d'orateur du Roy ; cette similitude de titres nous semble indiquer une identité d'auteur. Cette opinion ne peut pas être combattue par la rubrique suivante du manuscrit n** 4346 du supplément français, qui porte : « Cy commence le livre des profiz champestres et ruraux , lequel compila raaistre Pierre des Croissans, bourgeois de Bouloigne, à la requeste de très noLle et excellent prince le roy de France Charles Quint. » Car on ne peut croire que Pierre de Crescentiis, qui composait son ouvrage à la fin du xm® siècle pour un roi de Sicile, et étant déjà âgé, puisqu'il parle de sa longue expérience dans la pratique des champs,
ii4 PREMIÈRE PARTIE.
soit venu en France, 75 ans plus tard, traduire ce même ouvrage en français par ordre de Charles V. Il y a donc une lacune, une omission dans cette rubrique, et en lisant : Mis en français a la requeste de très noble et excellent prince le roy de France Charles Quint, l'opinion que nous énonçons devient de plus en plus probable. Disons aussi que, traduisant lui-même son ouvrage, Pierre de Cresccntiis n'aurait pas ajouté dans son prologue (comme Ta dit Jehan Dandin): « J'ay prins hardiesce du livre translater de latin en françois en ensuivant le latin au plus près que je pourroy sans desvoyer» , car personne n'aurait pu mieux ni plus sûrement que l'auteur traduire sa véritable pensée. ]Mais cette méprise ou omission du manuscrit n° 4546 n'existe pas dans les autres (I), et notre opinion tire de celte circonstance une certitude de plus.
Ferron (Jean) et Jean de Vignay. Ces deux écrivains ont traduit a peu près en même temps, vers 4547, le texte latin du Jeu des Échecs de Jacques de Césoles. Mais la traduction de Jean de Vignay, qui vient après celle de Ferron, fut en grande réputation pendant le xiv^ siècle, et fit bientôt oublier la première.
Il arriva cependant que vers le milieu du xv" siècle, l'œuvre des deux traducteurs ayant été comparée et étudiée, il survint un compilateur anonyme qui, choisissant dans les
(1) Manuscrits n° 7473, n» 1031 Saint-Germain.
LOLis d'oiiléans. 115
(îcux traductions les exemples nouveaux les plus beaux ou les mieux racontés, composa aux dépens d( s deux preuiiers traducteurs un troisième ouvrage qui l'ut bientôt généralement répandu, et sous le nom de Jean de Vignay seulement : Jean Ferron fut dès lors oublié.
Cette troisième version française appartenant a l'un et h l'autre des deux premiers traducteurs, ne paraît pas avoir été distinguée des deux autres par deux savants critiques, MM. Leber et P. Paris, qui se sont occupés du texte lalin du Jeu des Echecs et de ses traducteurs. Des copies de ce troisième travail sur le Jeu des Echecs se trouvent parmi les manuscrits français de la Bibliothèque du Roi, Nous transcrivons le prohème qui constate le mélange d'un choix de passages, fait dans les deux premières versions pour composer la troisième :
€ Cy commence le livre moral du Jeu des Eschaz qui est fait des meurs et offices de toutes gens, tant nobles comme populaires, translaté de latin en françois par double translacion, l'une faicte par frère Jehan de Vinay, hospitalier de l'ordre du Hault-Pas, et l'autre faicte par frère Jehan Ferron, de l'ordre des frères Prescheurs de Paris, comme cy après apperra par les deux prologues d'iceulx translateurs. Et combien que les dictes translacions soient différans souvent, tant en langaige comme en substance, toutes foiz pour ce que aucunes fois l'une d'icelle est plus prouffilable en substance et plaisant en langaige que l'autre, ce présent livre est coni'
pilé dHcelks deux Iranslacions en prenant puis de l'ime,
puis de Tautre, ainsy que bon a semblé au compilateur. Toutes foiz, il ensuit plus communément la translation du dit de Vinay pour ce qu'elle semble plus clere en langalge ; et aussi elle contient aucunes histoires belles et notables, combien qu'elles ne soient pas en latin , si comme Tistoire de Néron. »
De cet ouvrage nouveau il résulta une confusion habituelle du nom des deux traducteurs primitifs pendant le xv^ siècle : celui de Jean de Vignay fut cependant moins oublié, a cause peut-être de ses défauts que l'usage avait, il est vrai, accrédilés ; car Jean de Vignay ne s'est pas dispensé d'introduire dans sa traduction des fragments étrangers au texte lalin. Ceci fut de très bon aloi depuis le xiv'^ siècle. Le compilateur du xv® siècle fait un grave sujet de reproche a Jean Ferron de n'avoir pas eu la même hardiesse. La traduction de Jean Ferron est donc réellement plus fidèle au texte; mais celle de Jean de Vignay l'emporta toujours par le mérite littéraire et la clarté de la narration.
Parmi les additions que l'on doit attribuer a Jean de Vignay, nous citerons, d'après le compilateur du xv^ siècle, le sommaire suivant : « Si comme aussi l'istoire des François et de leur franchise, dont elle leur vint, comment ilz sont exemps de la subjection de l'Empereur, et leurs manières d'avoir acquis leurs franchises ; et aussi qui fut premier seigneur de Bretaingne, d'Angleterre, de Normandie et d'Irlande, et pourquoy sont icculx pays ainsi appeliez; laquelle histoire
LOUIS U'ORLÉANS. i-47
est touchée par le dit de Vignay ou cliappitre de la Royne, ja soit ce que point ne soit en latin, et prinse es croniqiics de France. Et le dit Presclieur n'en fait aucune mencion. >
Jean Ferron ne figure pas dans la liste des traducteurs du XIV*' siècle, donnée par l'abbé Lebœuf.
Les autres traductions de Jean de Vignay sont : \° le Miroir hislorial, de Vincent de Beauvais, vers 4327, et par ordre de la reine Jeanne de Bourgogne ; 2" les EpUrcs et Evangiles selon V usage de Paris (manuscrits 7858, et 505 de Saint-Victor) ; 3° le Miroir de l'Eglise ; 4° la Légende dorée (manuscrits C888, exécuté en l'année 1548) ; 5° enfin, le Jeu des Esches moralisé^ et dédié a Jean, duc de Normandie (plus lard le roi Jean II ; mss. n''7C90.)
GouLAiN (Jean) a dépassé de beaucoup les autres traducteurs de son temps sous le rapport de la trop libre interprétation des textes latins. Il y montre plus d'imagination que defidélité. Onadelui les traductions suivantes : 4 "l'ouvrage de Guillaume, évêque de Mende, ayant pour titre Ralionale divinorum offîciorum, entrepris par ordre de Charles V, et dont le volume 7031 est l'exemplaire même qui fut offert au roi. 2" En l'année 1570, les Institutions monastiques, et la Conférence des Pères, ouvrage de Cassien (manuscrit 6859). 3" Le De fiegimine principum, de Giles de Rome (Egidius Columna). 4" Les compilations de Bernard Guidon, 5" La Chronique de Guillaume, évêque de Burgs ou de Burgos.
ils PREMIÈUE PARTIE.
Dans la première de ces traductions, Ton trouve de très curieux détails sur l'état et la splendeur des églises de France au xiY^ siècle.
Jean d'Apîtioche a traduit, en 1585, la Rhétorique de Cicéron , la Bibliothèque n'en possède pas de manuscrits ;
Jean de Vignay (Voyez ci-dessus l'article Ferron.)
Lefèvre (Jean) a traduit en vers français le texte latin de VEclogue Theodulus^ les Distiques de Calon, déjà traduits avant lui ; le poème faussement attribué a Ovide, et qui a pour litre De Vetula. Cet écrivain, procureur au parlement, n'a pas toujours pris dans ses traductions cette qualité ni le prénom de Claude, que l'on trouve dans quelques manuscrits. Mais on les remarque dans le prohème de son dernier ouvrage. Ce prohème montre aussi qu'on a dit sans fondement que ces traductions de Jean Lefèvre t\u'cnt l'effet des ordres du roi Charles V.
Lelong (Jean) a traduit en 1550 « le Traictié de l'Estat et des conditions des xiiii royaumes d'Asie, et du passage d'oultremerh la Terre-Sainte, écrit en latin par Aycone, seigneur de Coucy en •1551 », l'Itinéraire du frère prescheur Bicult ; le voyage d'un frère mineur nommé Odericus de Forojulio, composé en 1550 ; le Traictié de Testât de la Terre- Sainte et aussi en partie de la Terre d'Egypte de Guillaume de Bouldeselle ; enfin, la lettre du grand Caan de Cathay au pape Benoît XII, et l'état et gouvernance du grand Caan de Cathay.
Unniamiscrit ilc la Bibliothèque du roi tV Angleterre attribue quelques-unes de ces traductions a. Jean de Vigna3\ Deux manuscrits de la Bibliothèque royale de Paris contiennent les traductions de Jean Lelong; le n" 8502 est le plus beau des deux.
Macé a traduit la Bible en vers français, vers Tannée 45^3. Un manuscrit contemporain du traducteur a conservé ce texte; il porte le n" 70\ 1-7, et provient de Colbert.
Nicolas de Gonnesse. (Voyez Simon de Hesdin.)
Oresme (iNicolas), en Tannée Ao7\ , a traduit les Politiques et les Economiques d'Aristote. La liste des traductions faites par ce précepteur de Charles V se trouve dans l'histoire du collège de Navarre par Lannay; plusieurs de ces ouvrages sont perdus.
Raoul de Presles a traduit , pendant les années ^574 à -1575, la Cité de Dieu de saint Augustin, et, en Tannée ^577, le texte de la Bible.
Celte dernière traduction a passé assez longtemps pour être perdue ; elle était cependant mentionnée, comme existant alors, dans un mémoire lu à TAcadémie des inscriptions et belles-lettres, par Lancelot, en Tannée \ 753. Ce savant donna même quelques fragments du prohème du translateur, mais d'après un manuscrit aujourd'hui inconnu, et qui, après a^oir fait partie de la librairie de Jean, duc de Berry, avait ensuite appartenu au chancelier d'Aguesseau. Le père Lelong, dans sa Bibliotheca sacra, rapportait aussi divers passages de cette
traduction, suffisants, du reste, pour faire distinguer Tœuvre de Raoul de Presles de celle des autres traducteurs moins anciens que lui ; toutefois, le manuscrit sur lequel reposait l'opinion de ces savants écrivains, ayant depuis entièrement disparu, des doutes nouveaux s'étaient élevés, et quelques érudits avaient hésité à reconnaître Raoul de Presles comme l'auteur d'une traduction sans nom qui se retrouvait dans quelques manuscrits de la Bibliothèque royale. (Voyez les Manuscrits français de la Bibliothèque du roi, par M. Paulin Paris, tome II , page 6.)
Dernièrement, nous avons eu occasion d'examiner parmi les manuscrits de la Bibliothèque de Grenoble une Bible en français, grand in-folio, sur vélin, ornée de miniatures, d'arabesques, de lettres capitales historiées, et que tout annonce avoir été exécutée par les écrivains et les enlumineurs ordinairement au service des rois Charles V et Charles VI ; elle a pour litre : « Cy commence la Bible translatée de latin en françois par révérend maistre [sic) Raoul de Praeles, jadis maistre de requestre du roy Charles, roy de France. » Ce volume est certainement contemporain du traducteur, dont on fixe la mort h l'année -1582.
^ Le manuscrit de la Bibliothèque de Grenoble, qui porte le nom de Raoul de Presles, vient donc a propos corroborer l'opinion du père Lelong et de Lancelot, et lever toute indécision a ce sujet. En effet, quoique l'on ne retrouve pas dans le manuscrit de Grenoble le prohème du translateur, on lit
Loiirs d'orléans. 151
cependant, dans la rubrique qui précède le livre Je la Genèse, le nom même de Raoul de Prestes, et le chapitre trois de la traduction de la Genèse dans le livre qui nous occupe est conforme en tous points au texte de ce même chapitre imprimé par le pèreLelong, d'après le manuscrit de d'Aguesseau .
Enfin, le même volume de Grenoble nous a permis de reconnaître aussi d'une manière certaine que le manuscrit numéroté G8 1 8-2 de la Bibliothèque du roi contient cette traduction de la Bible par Raoul de Presles, le texte de Paris étant le même que celui de Grenoble. Toutefois, le manuscrit de Grenoble l'emporte de beaucoup sur celui de Paris pour Tanciennelé, le premier étant contemporain de la mort du traducteur (!382), tandis que celui de Paris ne peut être attribué qu'a la seconde moitié du xv« siècle.
Le volume de la Bibliothèque de Grenoble, comme celui de Paris, finit avec la traduction du Psautier, d'où nous avions cru pouvoir tirer la conséquence que Raoul de Presles, qui entreprit cette traduction de la Bible sur ses vieux jours, et après sa traduction de la Cité de Dieu de saint Augustin, ne conduisit pas son œuvre dernière au delà du texte du dernier des Psaumes. Mais un autre manuscrit de la Bibliothèque du roi, qui est malheureusement en fort mauvais état, et couvert d'une ancienne reliure en parchemin, nous prouve que Raoul de Presles a au moins conduit sa traduction jusqu'à la fin de r Ancien- Testament .
Ce volume, ou plutôt ce fragment de volume, est de for-
l S2 PREMIÈRE PARTIE ,
mat in-folio, sur vélin, a deux colonnes ; il est du xiv^ sicde, porte le n" 6818-5, et provient de la bibliothèque de Ealuze. Le premier feuillet contient la fin de la traductioa française du x*' psaume. La ressemblance parfaite de son texte français des psaumes avec celui du volume de Grenoble et de l'aris, ne permet pas de douter que ce manuscrit ne contienne aussi la version de Raoul de Presles; toutefois, il y manque 70 psaumes qui occupaient des feuillets aujourd'hui arrachés. Dans ce mêuie manuscrit, on lit après la fin du Psautier : « Cy «îommeuce les cantiques» , puis viennent, après une lacune de quelques feuillets, « les Paraboles, PEcclésiaste. » Celte traduction est continuée jusqu'au livre des « Machabiens, chap. de Judas Machabeus et de chevaliers qui furent veus en Taira cheval par xl jours. »
C'est tout ce que nous avons pu reconnaître de cette traduction jusqu'à présent. Ainsi, trois manuscrits existant 'a Grenoble et a Paris nous rendent le texte de Vy^ncien Testament, mis en français par Raoul de Presles. Ajoutons que de ces trois manuscrits, deux sont certainement contemporains du traducteur.
Celte version de Raoul a été souvent attribuée 'a Nicolas Oresme : c'est une erreur qu'il n'est plus possible de souleuir aujourd'hui. Il ne paraît pas non plus que l'on puisse partager l'opinion de M. P. Paris (Manuscrits de la Bibliothèque du roi, tome II, page G), qui voit dans le manuscrit u" 6701 une version française rajeunie, mais semblable à
LOUIS d'orléans. 1o3
celle (lu iiiamiscrit 6818-2. Ce dorniei* texte, comme nous l'avons dit, contient la traduction de Rioul de Prcslcs, et la traduction française delà Bible que renferme le n<' 6701 est tout a fait différente dans son texte français, dans la distribution des livres et même des chapitres de chaque livre. Ou peut s'en assurer en lisant les premières lignes des deux manuscrits.
Quelques feuillets manquent a la fin du volume de la Bibliothèque de Grenoble. Il s'arrête en effet vers la fin de la traduction du psaume cxvui, paragraphe res, et les trentedeux derniers psaumes manquent. Cette lacune n'existe pas dans le manuscrit de Paris. Ce dernier volume l'emporte en ce point sur celui de Grenoble, mais celui de Paris ne donne pas le nom de l'auteur de la traduction.
Enfin, pour faciliter la distinction que l'on devra désormais toujours faire de la traduction de la Bible par Raoul de Prcsles, de celle des traducteurs moins anciens que lui, nous citerons divers fragments de sa version française, tirés du manuscrit de Grenoble :
P Chapitre premier de la Genèse (premières lignes du manuscrit de Greno1)le) :
« Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre, laquelle par avant estoit vuide et vainne, et estoient ténèbres sur toute abisme. Ou premier jour il fist lumière, et pour ce qu'il la vist bonne, il la devisa de ténèbres, et appella la lumière jour et les ténèbres nuvt. »
2" fragment : Prologue sur le livre de Job :
« Cy commence le prologue du translateur sur le livre de Job:
« Aucuns ont fait question ce Fistoire de Job estoit vraie.»
5° fragment : Livre de Job.
« Cy après commence le premier cbapitre snr le livre
« Un liounce fii de la terre de Hus appelle Job, qui estoit simple et droiturier, et craingnoit nostre Seigneur et le déportoit de tout mal. II ot vu filz et m îilles ; et estoit merveilleusement riche en possessions : car il avoit vu m. brebis et III m. chameux. j
4^ fragment. Tiré des dix dernières lignes du manuscrit de Gi'enoble. (Psautier.)
« Vide humilitatem meam. — Voy mon humilité et me délivre, car je n'ay pas oublié ta loy. Juge mon jugement et me racheté ; vivifie moy par ta parole.
« Le salut est loings des pécheurs , car il n'ont pas euquis ces justificacions. Sire, tes miséricordes sont plusieurs : vivifie moy selon ton jugement. »
5'' fragment, tiré des quatre dernières lignes du manuscrit de Paris, G8I8-2. (Fin du Psautier.)
« Louez le en cymbales bien sou vans, louez soy en cymbales de jubilacion, tout esperit loué nostre Seigneur !
« Cy fine le Psautier. »
G" fragment, tiré du manuscrit G8 18-5.
« De Judas Machabeus et de chevaliers qui furent veus en
LOUIS n'ORLÉANS. 155
Tair a cheval par xl jours, I. — En ce temps il avint seconde foiz en Egypte et mesmement en la cité de Jheriisalem que l'en vit par xl jours chevaliers qui couroient par l'air et avoient rohes dorées. »
Raoul de Prestes a encore traduit le livre du Rex pacificus, un livre sur la Question des deux puissances (manuscrits Saint- Victor 267, et N.-D. 250, Bibliothèque du Roi (1).
Un savant et très curieux mémoire de Lancelot sur Raoul de Presles se trouve dans le recueil de l'Académie des Inscriptions, tome xiir.
Saoul de Saint-Marcel est Tauteur de la traduction du livre intitulé : De la Connoissance des corps humains. Il la fit en l'année 1396 (mss. 7474).
Simon de Hesdin et Nicolas de Gonesse ont traduit Valère Maxime. Le premier , par ordre du roi Charles V , le commença en l'année 1575 et poursuivit son travail jusqu'au vu" livre, chapitre vu (mss. n° 2794 S. F.). La mort l'interrompit; Nicolas de Gonesse fut le continuateur de l'œuvre de Simon de Hesdin, a Tinsligation de Jean, duc de Berry, et l'acheva en -1401. Le manuscrit 691 1 contient le meilleur texte de cette continuation, et sert a déterniiner l'é-
(l) Voyez à ce sujet le Mémoire de M. P. Paris sur le véritable auteur du songe du P^ergier (Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, nouvelle série, tome XV, page 357). — M. P. Paris croyait alors que l»aoul de Presle n'avait traduit le texte de la Bible que jusqu'aux psaumes de David. {Idem, page 300).
i56 PREMIÈRE PARTIE.
poque où le dernier traducteur acheva son travail (I).
SoïLECHAT (Denis) a mis en français un ouvrage de Jehan de Sarisheri , qui a pour titre de Nugis curialium ou PoUcraticon.
Sy (Jehan de) commença a traduire la Bible sous le règne du roi Jean.
Ypkrius, auteur de la chronique de Saint-Berlin, est le même personnage que J. Lelong. Quelques manuscrits en font deux personnages différents. (Voyez ci-dessus, page 448.)
Il faut aussi ajouter a ces noms de traducteurs ceux que Louis d'Orléans employa pour traduire la Bihle (voyez cidessus page i 25), et qui furent les continuateurs delà traduction entreprise par Jehan de Sy.
D'autres textes latins fcn-ent également nùs en français pendant la seconde moitié du xiv^ siècle; mais les noms des traducteurs ne sont pas toujours arrivés jusqu'à nous. Parmi les ouvrages traduits on connaît encore : saint Augustin , Cassien, Boëce, saint Grégoire-le-Grand , les homélies elles dialogues du pape Grégoire , les sermons de Jacques de Yoragine, la vie et les miracles de saint Bernard (1396) ; im opuscule de Vincent de Brauvais ayant pour titre : Livre de Consolation, et qui avait été présenté par l'auteur au roi saint Louis ; la traduction est de l'an 1574 ; le traité de Henri de Souauhe, qui a pour litre . Horologium sapienliœ (1589). Le Romuléon,
(1) Voyez aussi P. Paris, les Manuscrits fr^nçoix^ t. Il, p. 302.
LOUIS d'ouleans. 157
composé en 1537, fut traduit par l'auteur même de cette couiposition dont le nom est resté inconnu. On lit encore les traductions de Salluste, de Liicain, de César, celle de la conquête de la Terre-Sainte, de divers livres d'astrologie, entre autres, le Quadripartitum Ptolemei, le Centiloque, Guida Bonati, Aben Ragcl, l'astrologie de Plolémée (uiss. 7483-2), et nn traité des planètes.
JNons n'avons pas compris dans cette liste Christine de Pisan qui , au dire de M. Paulin Paris {\ ) , traduisit , par l'ordre d ii roi Charles V, les stratagèmes de Frontin , n'ayant trouvé l'indication de ce fait ni dans les œuvres de cette femme célèbre, ni dans les manuscrits qui renferment l'ouvrage de Frontin,
Telles sont les traductions françaises exécutées depuis le règne du roi Jean (2). Nous avons fait remonter cette partie
(1) Mémoire sur l'auteur du Vfrgier, p. 388, et déjà cité. (Académie des Inscriptions et Belles-Lettres.)
(2) Les traductions faites au commencement du xiv^ siècle, sont : 1° la Consolation de la philosophie de Boëce, par Jean de Meung (en vers) ; 2° le même ouvrage, traduit en prose (vers 1336); il le fut, plus tard, encore une fois en vers, par Renaud de Louens. Vers le même temps, le Commentaire de Nicolas Treveth sur Boëce. Le pape Jean XXII chargea Gautier de Dijon de traduire les livres de l'Ecriture- Sainte. Jean de Précy traduisit la règle de saint Benoit. Enfin, la vie de saint Louis, de Guillaume Nangis; le Traité de spirituelle amitié du moine anglais Aëlrèd (attribué à Jean de Meung) ; les Merveilles d'Irlande ; les Métamorphoses d'Ovide ; les Fables d'Esope (par Marie de France); le Cœur des secrets de philosophie ; le Livre de Tanerède, contenant un commentaire sur les ordonnances; le Traictié de Végèce, sur la chevalerie (par Jean de Meung), et les Epîlres d'Eloïse et d'Âbeylard. Toutes ces traductions ont été faites avant le règne du roi Jean.
158 PREWIÈUE PARTIE.
de notre travail jusqu'à cette époque, quoiqu'elle dépasse de beaucoup la période qui nous occupe, et nous nous y sommes déterminés afin de faire apprécier plus exactement les influences qui purent agir secrètement sur l'esprit et l'éducation du prince Louis d'Orléans, et pour désigner en même temps les honnnes d'étude qui purent être en rapport avec lui, par l'effet de la protection particulière dont le roi Charles les honora.
L'influence que ces traductions exercèrent sur la marche de la littérature a la fin du xiv® siècle, et surtout au xv« siècle, se montre dans les habitudes des écrivains de ces temps-lh, qui empruntent assidûment les idées et les maximes de l'antiquité, et font tous leurs efforts pour les appliquer a leur époque. Affectant de grandes prétentions a ftt science des textes latins, bientôt après ils surchargent leurs compositions littéraires de citations textuelles tirées des écrivains de l'antiquité classique. Enfin, les traductions libres s'accréditent, et elles engendrent ces paraphrases moralisées des auteurs profanes, dans lesquelles, à force d'explications plus inventives que raisonnées, on parvient a retrouver, par exemple, dans les Métamorphoses d'Ovide, les personnages et la morale de la religion du Christ.
Après les traductions du latin en français (car on ne peut presque point citer de traduction du grec), le genre de littérature le plus en vogue durant l'époque dont nous nous occupons, lut celui qui comprend les fictions morales, les allégories et les dialogues religieux. Sous ces formes inolfensives, les écri-
LOUIS d'orléans. 159
vains se livraient cependant a des critiques amèrcs contre les seigneurs, à des déclamations vigoureuses contre des mœurs et des habitudes justement réprouvées, trop communes en ce temps. Le gouvernement des princes n'était pas plus épargné.
Deux classes marquantes de la société d'alors y sont plus spécialement attaquées, les gens d'église et les dames. La direction politique donnée au gouvernement de l'état dès le commencement du xiv"^ siècle, inspire en quelque sorte l'esprit de ces écrivains : alors les grands vices se révélaient tout en haut de l'échelle sociale ; les exemples de la plus grande dépravation étaient donnés par les plus illustres personnages, et ils n'étaient pas tous étrangers a l'église. D'im autre côté, les procès en dissolution de mariage, les informations et les procédures rendues trop publiques, nuisirent singulièrement a la bonne renommée des femmes.
Philippe le Bel avait aussi entrepris de guerroyer contre les gens d'église, car seuls, au sein de la France ruinée de toutes parts, ils possédaient de riches trésors, et ils refusaient d'aider la couronne dénuée de toutes ressources; ils s'efforçaient au contraire de s'en servir à son détriment. L'abaissement de la puissance temporelle de l'Eglise fut un parti pris par le pouvoir royal dès le commencement du siècle, et les attaques contre un corps si forteiiient constitué, protégé par une immense influence et d'inépuisables richesses , se trouvèrent tout h fait du goût des plus puissants seigneurs, alors fort pauvres et vivant pour la plupart de rapines et d'extorsions.
160 PUEMIÈRE PARTIE.
Un ouvrage dont la réputation a survécu a tous les autres de lamême éjjoque, du même genre, et s'est transmise de bouche en Louche plutôt qu'elle ne s'est renouvelée a la faveur du charme qu'on suppose traditionnellement être attaché à sa lecture, cet ouvrage dont le titre est universellement connu nous paraît avoir fourni l'exemple et le modèle de ces anonymes satires, innocemment déguisées sous le masque de personnages sacrés qui sont tous au service des entreprises passionnées de ces singuliers moralistes. Ces exemples et ces modèles, ils les avaient trouvés dans le célèbre roman de la Rose de Guillaume de Loris, dont le continuateur est ordinairement désigné sous les noms de Moine de Poligny, Jean de Meung, Jean de Langres, Jean Clopincl.
Nous ne parlerons ici que de la continuation de ce roman par Jean de Meung, parce qu'elle appartient au xiv*' siècle et qu'elle abonde, bien plus que la première partie, en mordants propos, en sanglantes récriminations contre les grands d'alors, et que tant de hardiesse eut de nombreux imitateurs dans la période littéraire que nous envisageons ici.
Dans ce roman, en effet, l'esprit de satire domine toute sa composition ; les mœurs du temps y sont stigmatisées avec une énergique audace. Les prêtres et les fennnes y sont outrageusement traités ; et si Jean de Meung, qui a continué l'ouvrage, est plus sévère que Guillaume de Loris qui l'avait commencé de longues années auparavant, c'est que le siècle de Jean de Meung est plus dépravé que celui de Loris : cha-
LOUIS d'ouléans. IGl
cun d'eux était ainsi inspiré par sou époque et leurs satires en sont la véritable liistoire. Les successeurs Je Jean de Meung conlinuaient son école, en continuant de cliâtier, dans leurs poésies, les méchants de leur temps.
Le premier dans Tordre successif de ces écrivains, celui dont l'ouvrage s'offre ainsi d'abord a notre examen , se nommait Jean Dupin, L'époque 'a laquelle il composa son livre en prose et en vers, et qui a pour titre Mandevie,j)eut l'avoir préservé de l'influence qu'exercèrent les traductions en français faites durant le règne du roi Charles V : aucun ouvrage de l'antiquité classique n'est cité dans le livre de Mandevie, et son auteur se complaît à déclarer qu'il ne sait ni l'hébreu, ni le grec, ni le latin. Il ajoute qu'il n'a rien imité, rien emprunté des écrivains qui l'ont précédé dans les lettres françaises : ce serait donc par l'effet d'une pure inspir<ation que Jean Dupin, sans imiter Jean de Meung, aurait composé lin livre très curieux à consulter pour la critique pleine de vigueur et de vérité qu'il dirige contre les personnages de son temps; et si l'on rapproche de l'histoire les traits principaux de la critique protégée par la fiction dans l'œuvre de Jean Dupin, on est tout près de reconnaître que tout y est en effet justice et vérité.
Jean Dupin commença son livre en l'année -1540 ; la corruption pubhque l'irritait et il osa s'essayer à la corriger. Il divisa son ouvrage en viii branches « et en brief forme et brief < sens » . Le dernier chapitre du troit^ième \l\re se distingue
des autres par une satire on ne peut plus ai! ère contre la noblesse seigneuriale de cette époque, et le moindre défaut qu'il lui reproche c'est que « si par adventure elle feist rien sans « loyer, leur cueur lui faudroit et mourroit de deuil » . Depuis -1558, en effet, les nobles avaient demandé a être payés toutes les fois qu'ils se dérangeraient pour le service du roi, et qu'il leur fût assuré une solde fixe. Le portrait que trace Jean Dupin des ministres qui gouvernaient le roi, paraîtra très judicieux, lorsque l'on se souviendra que, depuis quelques années, plusieurs de ces hauts et puissants personnages avaient obtenu, pour prix de leurs services, une place aux fourches patibulaires de Montfaucon. Enguerrand de Marigny fut pendu en i 31 5, Gérard de La Guette, son successeur, le futen 1 552, Pierre Rémy, seigneur de Montigny , eut le même sort un peu plus tard.
Mais la partie la plus remarquable de cette troisième branche de Mandevie, est sans contredit la satire fine et vraie qui s'y trouve de la chevalerie. Bien avant Cervantes, des écrivains s'étaient attaqués aussi a cette puissante institution, et si l'on tient compte de la différence des époques, l'on trouveia peut-être que le moraliste français n'est pas resté trop au-dessous de l'écrivain espagnol qui porta le dernier coup a cette romanesque association, et l'écrasa du poids de tous les ridicules dont il a doté son dernier défenseur.
Jean Dupin nous apprend aussi par ses satires qu'il était né de son temps une industrie nouvelle : celle des < faux no-
f taires, contrefacteurs de seaulx et de coings de monnoyes. » Vers ce temps-la de même eut lieu le fameux procès de Robert d'Artois, qui étonna plus encore par le nombre prodigieux de pièces falsifiées produites en justice, que par l'audace avec laquelle ce seigneur disputait une possession territoriale ausbi importante que le comté d'Artois.
Les dames ne sont pas mieux traitées dans le livre de Mandevie : leurs vêtements de « courtes robes et de demi man- « telet », l'habitude « de parler très laidement quand elles < sont entre elles seules, de se farder et paindre pour leurs t amis, et de mesparler contre leurs voisins, de rire et de « moquer » sont les moindres des défauts que reprend l'humoriste romancier. De plus sévères réprimandes sont réservées à celles que Mandevie désigne sous le nom de < déable figuré t en char de famé. »
La cinquième branche est appelée le Miroir de saincte église, et ce qu'il reflette n'est pas gracieux. La, Jean Dupin donne pleine carrière à sa verve satirique ; et nonobstant qu'il soit aussi d'église, il dénonce le relâchement général du clergé, et va jusqu'à faire savoir a ses contemporains que le palais du chef même de la chrétienté est « horrible et tourné en vices; a tout son estât est dissolu , taint et obscur : Ta estoit le prince t des prélatz qui avoit changié ses conditions, quar de son t premier estât n'avoit-il que l'abit tant seulement. »
Le livre de Mandevie est terminé par la Voie de paradis et d'enfer. Enfin dans un vin" livre qui a pour titre : la
Somme de la vision Jehan Dupin, Tauteiir f enregistre en f brief forme riniée l'autorité des vu livres devant nonnnés. »
La critique des usages de son siècle est certainement la partie la plus importante du livre de Mandevie ; ce sont autant de traits dignes de Tliistoire. La fiction sous laquelle Jean Dupin cache les fonctions et le rang des personnages dont il attaque la conduite, est à la fois originale et significative. On en saisit facilement l'application. La lucidité, la concision même, et surtout le choix habituellement heureux des dénominations qu'il invente pour ses personnages, rendent cet ouvrage digne en tout point de l'attention des historiens du xiv^ siècle.
La Croix du Maine et plusieurs autres bibliographes diflèrent entre eux sur l'époque où fut commencé le livre de Jehan Dupin , et sur le nombre d'années qu'il employa a le composer. Tous sont d'accord sur l'année \ 540 comme celle pendant laquelle l'ouvrage fut terminé. Cette diversité de dates a pour cause réelle les mauvaises leçons des manuscrits, elles se sont multipliées par la succession des copies, et a mesure qu'elles se rapprochent davantage des temps modernes. Au xv" siècle, un des copistes ajouta, en tête du livre de Mandevie, un court prohème où il assigne a l'auteur un âge en contradiction formelle avec le texte même qu'il copie immédiatement après. Mais les anciens manuscrits donnent les véritables dates de l'ouvrage de Jean Dupin. Tel est le volume numéroté 7379-5 de la Bibliothèque royale, provenant de Colbcrt : on n'y
LOUIS d'orléans. ICr»
trouve pas le prohèiiie dont nous avons parlé, et ce volume annonce que ce fut a Yage de trente-sept ans que Jean Dupin commença son livre (I). Le manuscrit 7058, qui est daté de Tannée ^14 H , contient le prohème, et c'est la qu'on dit, par une méprise insigne , que l'auteur commença son livre eu 'i5i4, en l'âge de douze ans, et qu'il le finit en 1340 ; tandis que le texte de Mandevie transcrit par l'auteur même du prohème annonce que ce fut a l'âge de trente-sept ans que Jean Dupin commença sa vision, qu'il la finit h l'âge de trentehuit ans, en \ 540, comme le dit aussi formellement le manuscrit précité, le numéro 7379-5. Les deux plus anciens manufcrits sont donc d'accord sur cette indication de l'âge de trentesept ans, et elle doit en effet être considérée comme exacte. Voici maintenant comment elle a été faussée par les copistes subséquents :
Le manuscrit de Colbert, n° 7313-3, qui est du milieu du xv*^ siècle, contient le prohème que nous avons signalé dans le manuscrit n" 7058, et il y est dit que Jean Dupin commença son livre a l'âge de vingt-deux ans, et en l'an 'ISS^. Mais un des trois chiffres x a été effacé ultérieurement, et la date de m cccxxxiiii n'est plus que ^324, le copiste ayant aussi transformé vu en un, et l'œil a pu facilement s'y méprendre.
Celte même erreur se retrouve aussi dans le texte, et on
(\) Un autre exemplaire de la même époque existe à la Bibliothèque royale, sous le n" 7G20 et n» 7621, mais les quatre premiers livres manquent.
d66 PREMIÈRE PARTIE.
lit : « Au départ de ma jeunesse, en l'âge de xxxiin (au lieu de xxxvii).
En examinant ce manuscrit avec quelque attention on ne peut s'empêcher d'y remarquer l'extension que reçut le prohème qui n'est point l'œuvre de Jean Dupin, et que Ton ne trouve que dans les manuscrits du xv^ siècle. La peine que le copiste s'est donnée est h bonne intention, sans doute, car c'est pour y introduire la relation de trois miracles opérés par la cliâsse de saint Claude, en l'année 4542, comme aj^ant été vus et certifiés par l'auteur de Mandevie, qui n'en dit pas un mot dans son livre. Répétons ici ce que nous avons dit dans une autre occasion, que l'altération des textes primitifs français, par des copistes, est d'ordinaire contemporaine de l'introduction de quelque miracle dans uh texte où il n'en existait pas d' abord.
Le manuscrit n" 25, fonds Lancelot, paraît n'être qu'une copie de celui qui provient de la Sorbonne, et qui porte le 11'' 1 43 1 . Ce dernier est sur vélin, orné de 83 miniatures, et a été exécuté en 1 469. Ce vol unie renferme aussi dans leprohème la date de ^1524, et assigne a l'auteur l'âge de 22 ans, ce qui n'empêche pas de lire dans le texte « au départ de ma jeunesse, 'a l'âge de xxxim ans. »
On peut donc regarder le manuscrit de Colbert , n" 73 1 3-3 , comme étant celui qui a propagé avec les miiaclos la fausse date de \ 524, car le copiste qui avait d'abord écrit mcccxxxiiii, a effacé un chiffre x. Cette date inexacte a clé ainsi repro-
LOUIS d'orléans. 407
cluile dans tous les autres manuscrits et avec la nouvelle leçon tlu texte de Mandevie « au départ de ma jeunesse, k l'âge de xxxiiu (au lieu de xxxvii ans).
La strophe suivante, tirée du viii*' livre, indique la patrie de Mandevie, et peut aider a expliquer certaines locutions du texte dont nous nous occupons, et que l'on ne peut s'empêcher d'y remarquer :
^ Je suys rude et mal courtoys ; Si j'ay dit mal pardonnez-moy :
J'ay fait par bonne intention.
Je n'ay pas langue de françois ; De la duchlé de Bourbonnoys Fut mon lieu et ma nation.
Les manuscrits qui nous ont conservé les écrits de Jean Dupin sont au nombre de six h la Bibliothèque royale. C'est de celui qui porte le n° 7058 que nous nous sommes servis ( I ) .
Jean Dupin entreprit son livre par ordre du comte Etienne de Montbéliart ; quelques manuscrits attribuent au même écrivain ÏÊvangile des Femmes, pièce satirique d'une centaine de vers, composés par un moine de Vaucelle, maison a laquelle Jean Dupin appartenait aussi. Mais l'ancienneté d'un manuscrit où l'on retrouve cette pièce, et qui remonte au XIII® siècle, prouve suffisamment que notre moine Jean, mort en 1372, ne peut pas en être l'auteur.
Jean de Venette. Le récit des miracles dans V Histoire des
(1) C'est un volume in-folio, sur vélin, à deux colonnes, d'une belle écriture, et le plus complet de tous.
trois Maries, est sans contredit la partie la moins importante de son livre. Jean de Venette, surnommé Filions, était religieux carme ; il écrivait vers -I 357. Son livre reflète aussi les tfndances intellectuelles et les idées dominantes de son siècle. Tout en laissant percer son goût pour le vin , et l'ennui que lui causent les lonrs offices de l'Eglise , il s'abstient de mal parler des darnes et des ecclésiastiques ; mais il les compromet quelquefois par les singulières conversations qu'il place dans la bouche des saints personnages dont il écrit l'histoire. Les rubriques suivantes de son livre en donneront une idée suffisante (I) :
A° i Comment Joseph espousa Nostre Dame, les raysons pourquoy Dieu ordena qu'elle fust espousée et ot mary ; et après, comme Joseph en fu jaloux et la voult laissier quant il la vit ençainte.
2° « Comment Joseph l'espoux Nostre Dame, quant il retourna de Betliliem, fu esmerveillez de ce que il la trouva ençainte, et cuida que ce fust d'aucun homme, si en fu moult doulens et la cuida laissier, et pensa qu'il s'en fuiroit hors du pais pour celle cause ; et le grant dueil que pour ce fist. Mais Dieu lui transmit son ange qui le reconforta et lui revella tout l'affaire, et que c'estoit œuvre de Dieu et non pas œuvre d'omme. »
(1) Jean de Venelle nous apprend aussi que la reine Jeanne d'Évreux fit exécuter de 1res belles peialurcs sur l'aulcl des Trois-Marics, au nionaslère des Carmes à Paris.
LOUIS d'orléans. 169
Enfin , les divisions de l'œuvre de Jean de Venotte, et répoque a laquelle il Tacheva, sont indiquées dans les passages suivants de ce texte, où il s'en déclare l'auteur :
L'an mil ccc vu et cinquante, En may que ly rossignol chante, Un pou de temps devant complie, Fu cesie heuvre toute acomplie.
C'est l'ystoire des m Maries ; Les hautes suers très bien meries ; La matère est belle et honnesle.
Frère Jehan dit de f^enetle.
Nommé Filions, l'a ordonnée ; De Dieu soit s'ame couronnée.
Qui nous doint paix et paradis :
Dites amen, adieu vous dis.
« Explicit l'istoire des trois Maries, c'est de Nostre Dame la haute dame Vierge, mère de Nostre Seigneur Jésus Christ, et de ses deux suers, dittes Marie Jacobée et Marie Solomée, tontes filles à madame sainte Anne, et aussi l'histoire de sainte Anne, et de touz leurs maris et leurs enfans, et de leur Irespas de toutes et de touz, et moult d'autres belles narracions touchans et appartenans 'a elles. Fait et accompli 'a Paris par un frère des Carmes , Fan mil m'' lvii du moys de may. Priez pour lui. Amen. »
L'idée première de ce poème n'appartient pas en propre 'a Jenn de Venette. C'est une imitation d'un texte latin traitant aussi du même sujet, et dont les manuscrits sont fort rares, La Bibliothèque du Vatican en possède un seul : l'auteur lui-même nous avertit de l'origine de son ouvrage.
Les singulières conversations que Jean de Venette fait tenir aux personnages dont il a écrit la vie nous amènent à mentionner un antre écrivain un peu plus ancien que Jean de Venette, d'une imagination plus dissipée encore, et dont les écrits servent aussi a caractériser les opinions du xiv*' siècle. Les plus singuliers rapprochements entre le christianisme et le paganisme dominent dans son ouvrage. Il est sans doute intéressant de ne pas délaisser inaperçues les idées de cet ordre, mélange assez confus de croyances et de souvenirs.
Ces rapprochements bizarres se trouvent surtout dans la traduction moralisée des Métamorphoses d'Ovide, par Philippe DE ViTRY, Cet écrivain, que Pétrarque regardait comme le seul poète de la France, d'abord chantre de la cathédrale de Paris ou de Meaux, mourut en ^561 . On croit que cVst par ordre de la reine Jeanne, fennne de Philippe-le-Long, qu'il entreprit son travail sur Ovide, et il paraîtrait Tavoir achevé avant 4528 (I). On a heu de croire, d'après certains vers de son texte, qu'il ne fut pas le premier a tenter ce rapprochement de la fable avec le christianisme. Quoi qu'il en soit, il suffira d'indiquer certaines rubriques des principales fables moralisées, pour donner une idée des explications ingénieuses de notre poète. On y trouve, de plus, quelques comparaisons que l'auteur a évidemment amenées dans l'intention de les appliquer aux vices de son siècle et d'en faire la critique indirecte.
(1) Voyez les Manuscrits fra^içais, par M. Paulin Paris.
LOUIS d'orléans. 17i
Pliilippe (le Vitry mit a côté de la tradiiclion en vers français le texte latin de la fable d'Ovide; puis viennent € Talégorie et exposicion de la fable. » Elle est souvent suivie d'une « autre manière d'exposicion de la dicte fable. > A propos de celle d'Actéon dévoré par ses chiens, Philippe de Vitry trouve d'abord l'occasion de moraliser contre les seigneurs de son temps qui trop s'adonnaient h la chasse ; et ensuite, dans une « autre exposicion, selon la divine Escripture, on voit comment Acttéon signifie Jesus-Christ; l'exposicion de Diane, qui signifie la nature divine; l'exposition des chiens qui mesconnoissent leur maistre, ce sont les Juifs qui mesconnoissent Nostre Seigneur. »
« L'exposicion de la mort Sémélé signifie les mors et maladies qui viennent de gloutonnie. Juno est dicte marastre de Bachus, car les froideurs gastent les vignes. » Ilâtonsnous d'ajouter que la morale que Philippe de Vitry professe, a la suite de sa traduction libre des Métamorphoses d'Ovide, vaut habituellement mieux que ses rapprochements du paganisme et du chrislianisme.
Les manuscrits qui nous ont conservé ses ouvrages sont au nombre de quatre a la Bibliothèque royale. Celui dont nous nous sommes servi , qui provient de la librairie de Jean , duc de Berry, est le plus riche et le plus beau de tous. Il porte le n" 6986.
Jean Lefevre, que nous avons déjà cité comme traducteur d'un poëme faussement attribué h Ovide , est ici
nommé de nouveau comme auteur d'une satire contre les femmes, connue sous le titre de Matheolus. Plus que tout autre écrivain, il s'est inspiré aux doctrines du roman de la Rose. Il le déclare lui-même ainsi :
Au jour que je me maiiay, Si avoie des lors veuz Plusieurs volumes et leuz, Tant verciûés comme en prose, Neiz le romant de la Rose.
La manière dont Jean Lefevre traite les femmes n'appartient qu'a un homme exposé aux plus cuisants cliogrins et aux plus affligeantes tracasseries. Les gi-aves occupations d'un procureur en cour de parlement et d'un référendaire en la chancellerie de France convenaient peu, ce semble, avec les goûts poétiques de cet auteur.
Nous ne rapporterons pas ce qu'il dit des dames veuves; son texte alors manque d'élégante retenue. Il en est de même, lorsqu'il parle des dames qui, de son temps, fréquentaient habituellement les églises; et, h ce sujet, il nomme toutes les églises qui existaient alors dans Paris, notion utile a l'histoire lopographique de cette même ville.
Dans les autres parties de son livre, Jean Lefèvre ne se départ nullement de son système de dénigrement contre le sexe. A l'appui de ses assertions, il tire des exemples de l'histoire ancienne, toutefois arrangés 'a la française. Enfin, il ne peut assez en dire, vu que :
LOUIS d'orléans. 473
La femme scct l'art pour atlraire Et pour les hommes attraper.
Il avait néanmoins compris l'exagération de sa critique, et il jugea nécessaire de s'en excuser, en déclarant qu'il n'entend parler que des mauvaises femmes. Vers la fin de son travail , Fauteur raconte un songe qu'il a eu , et pendant lequel, transporté en Paradis, il y voit tous les maris victimes de leurs femmes. Les chagrins qu'ils avaient ressentis leiu' avaient fait obtenir, dans l'autre monde, la demeure des bienheureux. Jean Lefèvre est reçu dans le céleste empire par le fils de Dieu , qui , après lui avoir montré la nombreuse légion des bienheureux mortels, octroie aussi à Jean Lefèvre une place parmi eux. Le livre qu'il a écrit contre les femmes est considéré comme une bonne action , et il en reçoit la récompense en Paradis : il paraît qu'il l'avait bien méritée.
Malgré l'approbation que Jean Lefèvre reçut des amis à qui il communiqua son ouvrage, il ne s'en déclara cependant point l'auteur; il dit, au contraire, qu'il n'en est que le traducteur. Mais, dans V Jnti-MatheoluSj il se trahit lui-même, et on voit qu'il est de toute équité de lui attribuer celle composition satirique. Il la termine en invitant ses amis a ne point se marier.
A l'égard du Livre de Léesse ou l'Anti-Matheolus, les reproches et même, disent quelques traditions, les mauvais traitements que le Matheolus attira a Jean Lefèvre, le déterminèrent bjenlot a faire amende honorable aux dames. Il
comprit aussi que le portrait qu'il avait fait de leurs habitudes était par fois un peu exagéré, et c'est dans le but de le faire oublier qu'il entrepiit le Livre de Léesse.
Dans un chapitre de ce nouvel ouvrage, il excuse le prétendu maître JNIathieu de la mauvaise opinion qu'il avait donnée des femmes veuves, lui qui s'était remarié étant déjà vieux. Il laisse voir aussi qu'il avait essayé de cacher l'auteur derrière une prétendue traduction française d'un texte latin qui n'a jamais existé ; et , comme pour faire oublier les injures qu'il a débitées dans son Malheolus, il entreprend, dans V Anti-Matheolus , l'éloge de plusieurs dames de son temps, de la belle comtesse d'Alencon, de la femme de Guillaume de Sens, président au parlement, etc. Il le termine en essayant de prouver que la femme est l'être le plus accompli de la création, et que l'homme lui est singulièrement inférieur. Autant le Matheolus exagère la critique, autant le livre de Léesse exagère les éloges : le lecteur pourra choisir.
Le nom de Jean Lefèvre est quelquefois accompagné de celui du heu de sa naissance, Thérouane, ou de son titre de procureur en parlement ; et, par erreur, on en a fait deux personnages distincts. Mais il suffit de lire le Matheolus pour s'assurer que Jean Lefèvre de Thérouane est le même que le procureur en parlement qui porta le même nom, et qui a traduit le traité faussement attribué a Ovide. Cet ouvrage a pour titre : Ovide, de la Vielle.
Les manuscrits du Matheolus sont au nombre de six : nous
LOUIS d'orleans. 175
nous sommes servi de celui qui provient de l'ancienne collection de La Vallière, où il porte le n° 54.
Le Respit de la Mort est nn autre ouvrage en vers qui est encore de Jean Lefèvre. Il l'adresse a ses amis ou à ceux qui, exerçant la même profession que lui, fréquentaient le palais. Dans cette nouvelle composition poétique, Jean Lefevre s'abandonne de nouveau a la mordante critique qui lui inspira son Matheolus. Cette fois seulement, au lieu de la diriger exclusivement vers les femmes , il la déverse sur les différentes classes de la société, dont il examine les tribulations. Celle des hommes d'étude mérite quelque attention ; elle renferme des renseignements curieux sur les infortunes des écrivains du xiv^ siècle, et dont le destin n'a pas entièrement délivré les lettrés du xix®.
C'est aussi, dans cet ouvrage, qu'il déploie toute son érudition de l'antiquité. Il cite Pythagore, Caton, Platon, Ovide, Diogène, Aristote, Ptolémée, Macrobe, saint Paul, saint Jacques, saint Grégoire, Donat, etc. Les écrivains modernes ne lui sont pas moins familiers : Abeilard (du Libre Arbitre), Boëce, Jean de Meung. Par la description astronomique d'un zodiaque, par les détails anatomiques du corps humain, on prend quelque idée de l'état de ces deux sciences ; des renseignements précieux sur les instruments de musique alors en usage s'y trouvent aussi.
Jean Lefèvre composa cet ouvrage dans un âge déjà avancé. Il est incontestablement le meilleur de cet écrivain, par sa
i76 PREMIÈRE PARTIE.
remarquable concision. La crainte de la mort, son âge et ses infirmités déterminent seuls Jean Leiêvre "a l'écrire. 11 raconte qu'étant allé consulter un prêtre et un médecin, le peu de confiance qu'il avait a la science du dernier ne le rassura pas sur les conseils du premier, qui lui indiquait comme soulagement un pèlerinage. L'on voit, a ce propos, que l'auteur du Bespit de la Mort préfère la bonne chère et le bon vin aux privations que lui promettait une dévote et lointaine pérégrination. Cependant le désir de prolonger ses jours le préoccupait. Après avoir reconnu que toutes les classes de la société sont également accablées de peines et de soucis pendant leur vie, après en avoir retracé un bien sombre tableau, il ne se détache point pour cela de ce monde; et, tout considéré, malgré même ses terreurs pour l'avenir, il conclut au Respit de la Mort. Implacable dans ses haines, il mêle encore a ses lamentations sur sa fin prochaine de nouvelles déclamations contre le mariage, conm;e pour ne pas s'exposer au reproche de s'être amendé sur les faux préceptes de Matheolus.
L'année où Jean Lefèvre commença a. écrire ce dernier ouvrage est ainsi indiquée par lui-même :
L'an mil ccc soixante-seize, le roy Charles régnant l'an treize De son règne très eureux, Si com j'estoie paoureux En disant hélas ! Hemi !
Huit jours après la saint Rémi Me doublai de la mort première Estaindre vouloit ma lumière, etc.
LOUIS d'orléans. 477
Philippe de Maizières, conseiller de Charles V el chancelier du royaume de Chypre, (ut l'un des hommes les plus avancés dans la confiance du roi. Lorsqu'il se retira du monde, il s'enferma aux Célestins de Paris. Le roi et son lils le duc Louis d'Orléans se rendirent souvent dans ce monastère pour prendre l'avis de Philippe de Maizières dans des circonstances difficiles (i). Cette supériorité de vues, que le sage monarque lui reconnaissait tout le premier, doit encore ajouter a Timporlance des textes que nous possédons de cet écrivain, et leur étude doit naturellement fournir a l'histoire des données plus authentiques que ne le sont les satires des poètes ses prédécesseurs dans la carrière des lettres. On est oLligé de convenir cependant que les observations critiques de Philippe de Maizières ne diffèrent pas sensiblement de celles que nous avons déjh signalées dans les écrivains ses devanciers. On les lit fort au long dans son ouvrage du Songe du vieil Pèlerin (2) , qu'il acheva, après s'être retiré dans un monastère, en 1579. Il y composa aussi un livre "a la louange de la Vierge (5), puis
(1) Il conserva néanmoins le liU'e et les fonctions de conseiller du roi, jusqu'après la mort de Charles V. Mémoire sur l'auteur du songe du Vergier (Académie des inscriptions, tome XV), par M. Paulin Paris.
(2) Il a également écrit le Pèlerinage du pauvre pèlerin. Cet ouvrage, qui existait encore en 1790, au monastère des Célestins de Paris, a disparu depuis cette époque. Un autre de ses ouvrages, concernant l'établissement d'une chevalerie de la Passion, lui coûta quarante ans d'étude.
(3) On en trouve le texte dans le manuscrit de Saint-Victor, n" S-iS, fol. 19. (Mémoire de M. Paris, déjà cité.)
ils PREMIÈRE PARTIE.
deux autres ouvrages en latin. Enfin, en ^1592, il écrivit son Testament.
Dans le Songe du vieil Pèlerin, outre les défauts que Philippe de Maizicres reproche a son siècle, et qui sont déjà énuniérés par les ouvrages dont nous avons parlé, on remarque l'ardeur avec laquelle cet écrivain judicieux s'élève contre les physiciens trop en crédit de son temps. Mais les dépenses exorbitantes et le luxe des seigneurs excitent encore plus ses récriminations.
Il mourut en -i405. Tous les faits intéressants de la vie de Philippe de Maizières ont été analysés dans un long mémoire de l'abbé Le Bœuf, imprimé dans le recueil de l'Académie des Inscriptions et des Belles-Lettres (tome XVII, p. 491). Tout récemment, M. Paulin Paris a complété les recherches de l'abbé Le Bœuf dans un autre mémoire consacré spécialement a l'examen du véritable auteur du Songe du Vergier tome XV, nouvelle série), et d'après les recherches de ce savant académicien, on doit reconnaître aujourd'hui Pliilippe de Maizières comme l'auteur du Songe du Vergier ^ ouvrage dans lequel de hautes questions de paix, de guerre et d'administration sont discutées avec toute la supériorité d'un personnage éniinent, et qui avait vieilli dans l'étude des hommes et des choses de son siècle. Le sage roi avait pensé à organiser un système de défense contre la puissance ecclésiastique qui se montra habituellement envahissante a toutes les époques de notre histoire. Il avait ordonné dans ce but, de
mettre en français les anciennes thèses soutenues en faveur de rautorité des rois sur l'Eglise, et il voulut compléter celle bonne œuvre politique, en chargeant Philippe de Maizières de résumer dans un corps d'ouvrage les principales questions de souveraineté, d'administration et d'ordre public. Les embarras qui naissaient de l'excès de la domination temporelle de l'Eglise préoccupaient vivement le roi : depuis le commencement du xiv« siècle cette question était examinée par les meilleurs esprits. Elle se reproduisait sans cesse sous des formes diverses, mais toujours vives et menaçantes de la part du clergé, et ce ne fut peut-être pas sans y avoir pensé, que Charles V choisit pour éclairer cette discussion un homme qui avait quelque peu h se plaindre de la cour de Rome, et, par ses services, fidèle auxiliaire de la couronne. Le texte français du Songe du Vergier fut terminé en l'année -1 577 : il avait été d'abord écrit en latin. Le plus ancien manuscrit du texte français du Vergier se trouve dans le volume n" 70^8, qui a appartenu au petit-fils du duc Louis d'Orléans, Jean comte d'Angoulême ; il porte la date de 1 452 ( I ). Les manuscrits du fonds Sorbonne n° 523 et de Saint- Victor n" 999, contiennent, de l'un, le Songe du vieil Pèlerin , et l'autre, le Testament de Philippe de Maizières : ce sont les seuls volumes de ces deux textes qui existent "a la Bibliothèque royale. Ne doit-on pas s'étonner que les copies d'ouvrages aussi remarquables que
(1) L'écrivain reçut 15 escus d'or neuf pour ce volume. (Cédule du comte Jean.)
J80 rr.EMIÈRE PARTIE.
l'étaient ceux de Philippe de Maizières , et traitant des plus importantes questions du gouvernement, soient aussi rares aujourd'hui ?
Nicolas Oresme, dont nous avons déjh parlé comme traducteur, reparaît ici comme moraliste dans son livre des Divinations. On peut du moins regarder comme appartenant aux ouvrages de morale générale, un écrit contre la trop grande influence que les astrologues prenaient sur les décisions relatives aux affaires humaines , et considérer comme doué à\m esprit supérieur celui qui atfaqua sans hésitation cette manie de son siècle, à une époque où le plus sage monarque vivait entouré d'adeptes en astrologie et se gouvernait par leur influence. Ce traité a d'abord été écrit en latin, sous le titre de Contra astronomos Judiciarios ( mss. Saint- Victor n" 4000), et il a pour titre français le Livre des Divinations.
Thomas, MARQUIS de Sallces, termine la série des écrivains du xiv° siècle, qui , sous des fictions poétiques, ont caché la critique des mœurs contemporaines. Il met en scène des personnages mythologiques et historiques des temps anciens et modernes. Mais on voit qu'a l'époque où il écrivait, l'école du roman de la Rose n'était déjh plus florissante. Ce n'est plus cette satire amère qui s'attaque h tout et n'épargne personne. La morale de Thomas de Saluées est plus douce, et sa critique est moins audacieuse. Un changement complet s'opérait dans ce genre littéraire contemporain du marquis de Saluées. Déjà
LOLis d'ouléans. 181
avait commencé la vogue des ballades, chansons, virelais, rondeaux, el autres poésies renfermées dans un cadre étroit, et dont les règles pour fixer le rliy thme et le couplet étaient la plus grande difficulté; le mérite réel consistait a ne pas lesenl'rciadre.
Le marquis de Saluées écrivait vers 1395. Les fictions qu'il nous retrace, dans un texte écrit tantôt en prose et tantôt en vers, caractérisent assez les habitudes et les mœurs de la fin du XIV® siècle.
Cet ouvrage a pour titre « Le livre du Chevalier Errant. ^ Dans un prohème où l'auteur annonce le plan de son ouvrage, il indiqueaussi les sujets principaux dont il doit parler. Outre lesusages généraux de son temps, le marquis de Saluées nous raconte encore bien des particularités toutes locales , et fait la description de certaines villes d'Italie et des cérémonies célébrées dans des pays qu'il avait probablement parcourus en accomplissant sa chevalerie.
Ainsi lorsqu'il parle des fêtes données en Angleterre, il ne manque pas de décrire les courses de chevaux déjà fort à la mode a la fin du xiv" siècle, il s'exprime ainsi :
... Un jour li Roy une feste faisoit
De son filz qui chevalier faire vouloit,
Là, faisoieni courer les deslricrs,
Et si y avoit joiiulz chiers,
Qui dévoient estre cellui
Qui avoit meilleur cheval o lui,
Et qui mieulx seroit courant
Et aux joiaulz plus tost venant.
Là fuient assemblez
Tous les destriers de mains conlréez.
Le filz le Roy y fu mesmement, Qui bien cuidoit estre gangnant Car cuidoit avoir meilleur destrier Que on peust nulle part trouver ; Mais au derrain ce fu pour néant.
Que Bovez fut trestous passant Par la force de son destrier, Qui en mains lieux lui fu mcstier.
Ce fu Arondel le courant:
N'est meillieur ou firmament.
Si, au contraire, ce sont des princes de l'Eglise dont ils nous retrace lespassetemps, il les représente ainsi :
« Si trouvasraes les tentes et les logeiz des seingneurs de l'Eglise ainsi comme du pape et des cardinaulx , et ensievant de céeilz de l'Eglise [qui estoient assis establez, et tenoient encore leur mangier et leur parler. Après ce, aboient estéserviz à ce disner de maintes diverses manières de viandez, oultre ce que besoing leur estoit; et puis se levèrent des tables et firent leur collation par deux foys, et lors distrent : Quanta mala patimur pro sancla romana ecclesia ! »
On trouve à la suite de celte relation des passetemps ecclésiastiques, l'histoire de la mort du pape Grégoire XI et de l'élection de ses deux successeurs dont l'existence simultanée causa un long et douloureux schisme dans l'Eglise romaine.
Les récits que le marquis de Saluées fait aussi des querelles des Guelfes et des Gibelins ne manqueraient pas d'intéresser un historien qui voudrait raconter cette époque de trouble des petites républiques italiennes : Galéas Viscouti, ceredou-
^i.-.^x^" LOUIS d'ohléans. 183
table duc de Milan, grand vicaire duSaint-Empiie, ne pouvait manquer de figurer dans la relation. Enfin le noble chevalier s'applique à raconter les hauts faits de ses ancêtres, issus de la même race que les princes de la maison de Savoie , et dont la légitimité paternelle n'était pas plus authentique que celle des rois d'Ecosse, d'Angleterre, etc. L'histoire de Grisihdis, marquise de Saluées, y occupe aussi une place importante. L'origine fabuleuse des armes de l'Empereur est indiquée dans ce roman. Quelques petites histoires pathétiques, de chiens ou d'autres animaux domestiques (f. 114) , reposent le lecteur des narrations de combats a outrance et de scènes galantes, que l'on retrouve, a peu de chose près, les mêmes dans tous les romans.
Le marquis de Saluées avait pour son époque une grande instruction historique. Les romans de chevalerie, les chroniqueurs anciens et modernes étaient ses lectures favorites. Aussi nous parle- t-il souvent de tous les héros de la Table-Ronde et des autres personnages qui peuplent les volumineuses fictions en vers composées pendant les siècles précédents. Il indique encore avec beaucoup de soin le cérémonial entier obligé pour la création d'un chevalier (f. 180), expliquant en même temps la signification de ces cérémonies et la valeur qu'on y attachait en les désignant par des couleurs emblématiques d'une expression consacrée.
Pour les temps anciens, c'est Paul Orosequi est l'historien de prédilection pour le marquis de Saluées (f. 154). 11 le cite souvent , il aimait aussi singulièrement « un docteur poclc que
iSi PREMIÈRE PARTIE.
on appelle Omcre » ; ses ouvrages lui sont connus. 11 en est de même de saint Augustin et de plusieurs autres écrivains renommés.
Malgré tant d'érudition, on ne peut s'empêcher de remarquer qu'elle fut parfois insuffisante et qu'elle ne garantit pas le savant chevalier de certaines interprétations des usages de Rome, souvent fort hasardées, pour ne pas dire trop comiques. Sa manière d'écrire les noms historiques est trop sans façon. Ceux de Nyma Populo, Tarqui et Servituli sont les moins défigurés. Il n'oublie pas de dire, a propos du dernier personnage (folio 157) : « Il fist faire l'art pour jouer h Romme. » Il nous apprend aussi l'origine du nom du Capitole et du moi milites. Enfin le motif qu'il prête "a Dieu pour la création de l'homme n'est pas des moins étonnants : on voit que c'est pour faire enrager les diables. « Par orgueil, dit-il, vouldrent estre lez diablez semblablez a Dieu : et si pensent estre monté tanthault qu'ilz feussent en celle équalité. Lors voulzissent estre souverain a Dieu, et pour ce Dieu lez iresbucha en abisme d'enfer, qui est le plus baz lieu qui soit, et où il a plus de mal et de paine. Et pour ce Dieu a créé homme, et voult que par humilité monte homme en la gloire de la quelle sont cheuz les deablez. »
Le fragment le plus important de l'ouvrage du marquis de Saluées est, sans contredit, celui oii le Chevalier Errant a tracé le portrait satirique et moral des souverains de l'Europe, ses contemporains. Ce morceau est digne de fixer l'attention des
LOUIS U'OIILÉANS. 183
historiens du xiv* siècle, par la manière exacte et énergique dont il dépeint ces personnages. Les principaux sont : le grandmaître de Rhodes, Jean Fernandes de Hérédia; l'empereur Vinceslas; le roi de France, Charles VI ; le roi d'Angleterre, Richard II ; le roi d'Ecosse, Robert III ; le roi de Castille, Henri III; le roi de Portugal, don Juan ; le roi de Navarre, Charles III; le roi d'Aragon, Jean P""; Louis II, roi de Naples ; Lancelot, son compétiteur ; Sigismond, roi de Hongrie ; les rois de Sicile et Chypre ; les princes du sang de France : Jehan, duc de Berry (I); Philippe-le-Hardi ; Louis, duc d'Orléans ; Louis de Bourbon ; puis d'autres princes, lecomle de Savoie, Galéas Visconti, Gonzague de Mantoue, etc. Il parle ainsi du duc Louis :
« Après vy-je Louys, frère de Charles roy de France, lequel est duc d'Orliens. Cil estoit jeune chevalier et beaulz, d'aage de xxxiiii ans, et moult sage et entreprenant estoit, et bien taillez à soy faire un hauk pi'ince. C'est cil qui a la fille au seigneur de Milan à femme, qui Galeaz a nom. »
A la suite de ce roman, on trouve un traité sur les vices et les vertus, et l'histoire de l'Enfer et du Paradis.
Enfin, l'auteur termine son ouvrage, moitié romanesque
(I) 11 est ainsi caractérisé : « Il était en grande compagnie etannonçoit vouloir aller chez le roi son neveu pour se faire donner le gouvernement de Languedoc. 11 parloit encore, quand tout à coup entrèrent deux marchands vénitiens qui venoient lui montrer quelques pierres précieuses à acheter : car c'étoit ce qu'il aimoit le mieux. Alors il ne songea plus qu'aux pierres. »
186 HxEMIÈRE PARTIE.
et moitié véridique, par l'histoire en vers des trois marquis de Saluées, et il se déclare ainsi l'auteur du roman du Chevalier Errant :
Et moy tiers Tliomaz, ou tiers degré
Du second Thomas que je vous ay nommé.
Ma mère fu de Genève de la noble ligné
Le fort Olivier, le noble combatant,
Qui fu preuz en armez et fu cremuz tant,
Qui conquist Fierebraz le cremuz payn.
Qui aux gens Charlemaine menoit Telhutin.
En l'an mil cçc quatre et Lxxxxta
Fuz marquiz et lors passant ma meschance
Ce livre fiz et compilay voiremerit.
Désir et ennuy en furent le garant.
Cy fienist le livre au Chevalier Errant,
Qui maintez painez fu endurant.
Si soit fine à l'onneur de la Ternilc
Et individe unité,
Et son glorieux Tabernacle,
Ce fut la vierge de parage.
Les manuscrits du roman du Chevalier Errant sont extrêmement rares; nous n'en connaissons qu'un seul a la Bibliotlièque royale. Leur petit nombre accuse peut-être le peu de succès de cette fiction poétique, et peut-être aussi pourrait-on penser que le marquis de Saluées , qui n'y ménageait pas toujours ses contemporains, souverains, ducs ou chevaliers, ne permit pas qu'on en fît des copies. Dans cette supposition, l'ouvrage du marquis aurait été gardé dans sa famille comme souvenir et comme document de l'histoire de ses ancêtres. Un fait pourrait confirmer cette opinion , c'est que sur le feuillet qui suit l'histoire de Thomas de Saluées on a inscrit
LOUIS d'orléans. 187
la naissance ou la mort de ses fils et petils-fils. Les bouleversements occasionnés par les révolutions auraient donc seuls pu faire sortir ce monument de la famille de Saluées. 11 n'appartient, en effet, h la Bibliothèque royale que depuis les premières années de ce siècle.
Le format de ce manuscrit est l'in-folio; il est h deux colonnes, sur un parchemin assez blanc. De nombreuses et même assez belles miniatures décorent ce volume ; quelquesunes occupent toute l'étendue de la page ; des lettres capitales et des ornements en arabesques rehaussés en or complètent la riche décoration de ce rare et précieux manuscrit. 11 est de la fin du xiv*^ siècle, comme l'indique la date que nous avons citée. La Bibliothèque de Turin possède un manuscrit de ce roman, et M. le chevalier C. de Saluées a fait faire une belle copie du nôtre, comme monument de la vie de ses ancêtres.
Thonjas, marquis de Saluées, mourut en 1416. Legrand d'Aussy lui a consacré une notice très étendue dans le tome V des Notices des Manuscrits, page 561 .
Les mystères, malgré la forme religieuse de ces sortes de jeux scéniques, et l'enseignement moral qui leur était en quelque SOI te réservé, empiétèrent parfois sur le domaine de la satire ; parfois , aussi , certaines parties de leurs dialogues sacrés renfermaient des applications directes aux événements contemporains de la mise en scène de l'ouvrage ; d'autres fois encore, le renianiement et des additions récentes, allégoriques ou satiriques, ajoutées a un thème ancien, en faisaient
pour ainsi dire un mystère nouveau, dont la forme et la moralité étaient par ce moyen appropriées a une circonstance toute mondaine ou toute politique. On a fait honneur de l'invention de ce système singulier d'opposition au bas clergé de France, qui, participant très peu aux faveurs de la cour réservées aux princes de l'Eglise, voyait avec peine les dérèglements tolérés et quelquefois parlagés par ces princes. De la son opposition, qu'il n'avait pas d'autre moyen de manifester, du moins sans danger, que sous forme de dialogue religieux. Le roi, les prélats, les grands seigneurs de la cour venaient assister a ces représentations : il n'y avait pas d'occasion meilleure de moraliser les grands de la terre.
Le théâtre prit k la fin du xiv® siècle une forme permanente par les lettres-patentes que Charles VI accorda aux confrères de la Passion pour la représentation des mystères. Les auteurs de ces ouvrages tirèrent plus d'indépendance de ces patentes royales et donnèrent dans leur dialogue une part plus large a la satire. On attribue aussi ce progrès important au développement qu'avait déjk pris l'opinion publique en France : n'est-ce pas plutôt l'effet des habitudes et de l'école littéraire du xiv" siècle, qui faisait de la critique mordante et audacieuse l'un de ses principaux mérites?
Au nombre des exemples les plus hardis d'une telle innovation dans l'économie morale des mystères, il faut remarquer surtout la deuxième partie du mystère de la Passion. On attribue l'apparition de cette nouveauté "a une influence poli-
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tique; on y a vu Jean-Sans-Peur préludant par ce moyeu déiournc a ses attaques envers son rival, le duc Louis d'Orléans ; préparant ainsi l'opinion publique a son propre bénéfice, et au moyen d'allusions frappantes à tous les bruits alors semés dans Paris contre la reine Isabeau et le duc d'Orléans. Plus lard, Jean-sans-Peur devait se débarrasser de ce rival par un assassinat.
Dans l'intention de mettre en évidence les rapports du tliéâtre avec l'histoire contemporaine en France, M. Onésime Leroy a exposé avec beaucoup de soin le système de ces ingénieux rapprochements, montrant aven certitude l'effet de ces représentations théâtrales sur l'opinion publique, 'a Paris surtout, pendant les époques de désordre et d'anarchie.
Avec ce genre de représentations publiques et religieuses, il en existait un autre plus spécialement destiné aux amusements intérieurs. Des grands seigneurs appelaient dans leurs palais des joueurs de personnages, et les chanteurs publics s'ils n'en avaient pas de particuliers appartenant a leur maison. Les poètes des princes avaient aussi la mission de composer des poésies dialoguées pour servir a ces représentations toutes divertissantes et de bouffonneries. La satire n'y figurait que rarement.
Le poète favori de Louis d'Orléans offre, dans le recueil de SCS œuvres, de nombreux exemples de ces sortes de représentations scéniques, que l'on doit ajouter 'a la série des faits qui se rattachent a l'histoire du théâtre en France. Du moins,
nous semhle-t-il que l'on peut regarder comme étant destinées a cet usage, celles des poésies d'Eustache Des Champs qu'il a intitulées lui-même : « Chansons a deux visages, à « jouer de personnages ; » ou encore « le Dit des iv offices « de l'ostel, h jouer par personnages, » et bien d'autres qui sont réunies dans le manuscrit du roi n° 7249.
Il y avait donc des petites scènes dialoguées destinées, comme nos proverbes, a varier l'emploi du temps dans le grand monde. Au milieu des fêtes pompeuses, au contraire, apparaissaient les grandes représentations théâtrales dans lesquelles les dialogues n'occupaient qu'une place très secondaire; les sièges sinnilés, les combats sur terre et sur mer en étaient la partie principale, et les Sarrasins ou les Turcs les victimes habituelles. Le manuscrit de la chronique de Saint-Denis, n° 8595, fol. 475, admirable volume de la fin du xiv*^ siècle, a reproduit dans l'une de ses belles miniatures le spectacle (1) d'un siège simulé donné à l'empereur d'Allemagne pendant un repas qu'il prit dans le palais du roi Charles V.
Le théâtre pieux s'associa donc aussi aux poètes de l'école du Roman de la Rose pour moraliser, sous forme de fiction dialoguée, les mœurs dépravées de l'époque : il s'y prit plus doucement, mais le but était semblable.
(1) On voit aussi en tête du manuscrit latin n" t 907-A, contenant le texte latin des comédies de Térence , un ancien tlicàlre probablement figuré d'après les formes qu'on lui donnait au xiv siècle.
LOUIS n'ORLÉANS. i9i
Après avoir sommairement analysé les ouvrages que nous venons de citer, et qui renferment tous la critique sévère de certains vices fort communs durant le xiv® siècle, si Ton voulait essayer de chercher les causes de ces mauvaises mœurs, on ne pourrait peut-être pas se dispenser de remarquer la fausse direction prise par les écrivains les mieux intentionnés, auteurs des livres d'éducation a l'usage des classes diverses de la société. Si Ton étudie ceux de ces livres qui sont parvenus jusqu'à nous, et les écrits où sont consignés les préceptes en vogue à cette époque, on ne sera peut-être pas éloigné d'y trouver la source indirecte de toutes les singularités de mœurs du XIV® siècle.
Les livres de morale chrétienne, composés pour la jeunesse des deux sexes, ne sont pas purgés entièrement d'exemples qui, quoique tirés de l'histoire, seraient de nos jours rejetés comme licencieux. Cet oubli des plus sages convenances se retrouve aussi dans la représentation des sujets de l'Histoire- Sainte, comme ornement des livres de prières, des Bibles, des Missels, etc., de la même époque. On ne peut pas dire que ceci se passait sans inconvénients pour les mœurs de ce lemps-lh.
L'ouvrage que le chevalier de La Tonr-Landry composa pour l'éducation des filles, rEnseigïiement des Femmes, mettra, nous le croyons, ces faits en évidence (I). Le cheva-
(1) La reine de Hongrie rédigea aussi un ouvrage semblable pour ses enfants.
lier de La Tour resta vingt ans à déplorer la mort de sa femme; mais, après ce temps, « Je vy, dit-il, mes filles venir ; des quelles je avoye grant désir que a bien et a honneur tournassent sur toutes riens, car elles estoyoient jeunes et petites, et de sens desgarnies ; si les devois l'en tout au commencement prendre a chastier courtoisement par bonnes exemples et par doctrines, si comme faisoit la Royne princesse qui royne fut de Hongrie, qui bel et doulcement sçavoit chastier ses filles et les endoctriner, comme contenu est en son livre. »
Le chevalier de La Tour nous apprend qu'il réunit dans son livre « les bonnes mœurs des bonnes dames et leurs bienfaiz, afin que ses filles y prennent exemple ; et aussi les ruses des mauvaises femmes que se mal usèrent et eurent blasmes, afin de s'en garder : car le monde est moult dangereux. Il avoit tiré ces exemples de divers livres, comme la Bible, les Gestes des rois de France, les Chroniques de Grèce et d'Angleterre et de maint autres estranges terres. » Mais le récit des mauvaises actions occupe une place trop étendue dans cet ouvrage, et il est probable que le chevalier de La Tour, pas plus que d'autres moralistes, n'atteignit pus le but qu'il avait en vue, en réunissant dans leurs livres d'éducation tant d'exemples de mœurs scandaleuses : ils oubliaient que le vice est plus contagieux que la vertu.
A l'exemple des moralistes dont nous avons déjà parlé, le chevalier de La Tour n'omettait pas les faits d'histoire cou-
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lemporaine, et il s'accorde avec eux tous pour en blàiuer les mœurs avec une grande énergie.
Le chevalier de La Tour composa aussi un livre d'éducation pour ses fils : ce livre n'est point arrivé jusqu'à nous.
II y a des études diverses h faire dans ces traités pour connaître l'histoire du temps ; et si le noble chevalier consacra un chapitre tout entier aux. femmes adonnées au vin, il faut bien en conclure que ce vice était assez fréquent h la fin du xiv** siècle. Ce n'est pas sans motif non plus sans doute que l'auteur décrit ^ en style fort animé , la punition des femmes coquettes, et sa verve est non moins féconde contre les pèlerinages fort a. la mode de son temps, mais dont le but, selon lui, n'était pas toujours aussi pieux que l'annonçait la dévotion qu'on y portait.
L'ouvrage du chevalier de La Tour lut composé en l'année ^571.
Gage de la Bigne a écrit un ouvrage en vers qui porte le litre de Déduits de la Chasse. 11 le composa lorsqu'il était « premier chapelain du très excellent prince le roy Jehan de France, que Dieu absoille, a Aheldefort en Engleterre, Tan mil ccclix, du commendement du dit seigneur, affin que messire Philippe son quart filz et duc de Bourgongne qui adont estoit jeune, aprist des déduits pour eschever le péché d'oisiveté, et qu'il en fust myeulx enseigné en mœurs et en vertuz; et depuis le parfit à Paris. »
En effet, l'auteur, sous apparence de fauconnerie, raconlc
id^ PREMIÈRE PARTIE.
au prince, a qui son livre était destiné, des histoires de chasse dont la moralité était une leçon pour le préserver ou corriger des défauts habituels de la jeunesse. Aussi commence- t-il par hii conseiller de suivre les avis qu'il lui donne :
Afin que ceulx qui entechiez En sont, s'en veuUent delaissier, Pour estre meilleur faulconniez.
Après avoir énuraéré tous les défauts contraires aux pratiques de la chasse, l'auteur parle du jugement porté contre ces défauts par la compagnie du déduit de la chasse, et de leur bannissement de ladite compagnie. Ce jugement est suivi d'un défi porté par les Péchés ou défauts, h dame Raison. Les deux parties, après de magnifiques soupers pompeusement décrits, rassemblent les divers corps des combattants, les organisent, et la guerre commence. Les combats successifs et variés sont rapportés par l'auteur ; et enfin, dame Raison triomphe de Péché.
Bientôt après, Gace de la Bigne nous met au courant des formalités judiciaires, comme il nous a raconté les règles et usages des combats en champ clos, à propos de son histoire de la chasse. Le traité de la vénerie ne commence réellement que vers le milieu de cet ouvrage, et après que l'auteur a entièrement épuisé la partie morale qu'il se proposait d'exposer a son élève.
Dans cette seconde partie, les différents genres de chasse sont discutés, et on expose tous les avantages et les désagré-
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inents qui les accompagnent, devant un lit de justice composé de hauts et puissants seigneurs.
Le débat s'agite alors entre déduit d'oiseaux et déduit de chiens, amour de chiens et d'oiseaux. Ejifin, l'auteur nous apprend comment l'on doit former les faucons, chasser le cerf, le sanglier, le renard, le lièvre, la loutre, etc.
Les préceptes de conduite d'un prince, soit au milieu de ses plaisirs, soit pendant la guerre, ou lorsqu'il assiste à des arrêts de justice, se trouvent donc répandus en grand nombre dans l'ouvrage de Gace de la Bigne, et il n'y a pas lieu de s'étonner que l'auteur ait choisi, pour les faire écouter d'un jeune prince, la forme du livre des Déduits de la Chasse. Il écrivait à une époque où ce plaisir était une des principales occupations des seigneurs. Les soins qu'ils se donnaient pour bien connaître cet exercice favori, le goût qui les y entraînait, devait aussi les porter a écouter, sans trop d'ennui, les préceptes de morale et de justice que l'auteur y développait sous les formes les moins dogmatiques, et les moins fastidieuses pour de tels auditeurs.
Un fait parmi bien d'autres sert a montrer que l'agrément extérieur dont Gace de la Bigne savait envelopper ses préceptes de morale n'était pas une précaution inutile, pour les faire goûter des jeunes seigneurs. Le manuscrit 7626 , qui est du commencement du xv^ siècle, contient des indications, en regard du texte moralisé, qui avertissent le copiste chargé de reproduire les Déduits de la Chasse, que les passages
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ainsi signalés doivent être omis dans la copie. Elle ne repro-^ duisait ainsi qu'un traité de la chasse dégagé des moralités, butprimitif de l'ouvrage. Quelques-uns des manuscrits modernes du texte de Gace de la Bigne ne contiennent, en effet, que ce même traité "a l'usage du chasseur.
Le livre des Déduits de la Chasse de Gace de la Bigne peut *donc, a juste titre, être classé parmi les ouvrages d'éducation et de morale en usage au xiv^ siècle, et mis à côté des Enseignements du chevalier de La Tour.
Après les traductions et les fictions morales, qui sont une partie considérable des productions littéraires du xiv® siècle, viennent les ouvrages purement poétiques et généralement d'une médiocre étendue. Alors, en effet, commence la vogue des ballades et virelais, rondeaux, chansons, fables, etc., ouvrages dont l'esprit et la grâce rachetaient souvent le vide du fond et la monotonie de la versification.
Les premières compositions d'un mérite réel en ce genre de littérature au xiv^ siècle sont dues, en France, a Eiistache Des Champs ; Froissart et Christine de Pisan le continuèrent ; le bon goût et le rang de Charles d'Orléans portèrent ce genre "a son extrême perfection .
EusTACHE Des Champs sert comme d'intemiédiaire entre les écrivains des longues fictions morales et ceux qui ne nous ont laissé que des pièces de poésie légère ou badine , comprises dans le genre ballade. Lui seul de ces derniers conserv quelque souvenir de l'école du roman de la Rose et de la
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mordante critique du M!ithéolus(l). On peut en juger par le titre des pièces suivantes, qui font partie d'un volumineux recueil de poésies manuscrites, conservé "a la Bibliothèque royale, et duquel nous avons déjà extrait plusieurs ballades inédites qui ont un rapport direct avec la vie du personnage dont nous nous occupons :
« Du mauvais gouvernement de ce royaume, selon ceste fiction que l'acteur adresce au lyon, en condescendant aux autres bestes par manière morale. »
« Comment les prélas d'aujourd'ui, en leur vie désordonnée, veulent estre appeliez très-sains. »
« Ce est prouvé par anciens philosophes que beauté de femme est commencement de toute raige et pervertissement d'homme. »
« Ci commence les rubriches du livre appelle le Miroer de mariage. »
« Comment enuies, haines et convoitises désordonnées régnent aujourd'ui par tout. »
« Balade sur Testât moyen . »
« Sur la court célestial. »
« Lettre d'un clerc qui se maria, lequel blasmoit moult mariage, et ou derrenier il prinst une poure femme et l'espousa. »
Eustache, dit Morel , avait reçu le surnom de Des Champs
(1) Cet ouvrage lui fut connu : il le cite dans une de ses ballades.
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de l'une de ses habitations, près de Vertuz, en Champagne, où il était né vers le milieu du xiv® siècle. Il fit ses études h Orléans : sa jeunesse fut assez dissipée, et ce ne fut qu'au retour de lointains voyages qu'il s'occupa de son avenir. Attaché dès lors "a la maison du roi Charles V, ensuite a celle de Charles VI, il eut la charge de bailli de Senlis, et fut enfin maître d'hôtel de Louis d'Orléans. Eustache Des Champs mourut vers ^422, ayant vécu h la cour et vu, au moins comme témoin, les dérèglements des grands seigneurs de son temps. Il avait aussi entretenu d'intimes liaisons avec Guillaume Machault, Christine de Pisan et autres écrivains, ses contemporains.
Ses poésies ne peuvent donc pas être sans quelque intérêt pour l'historien des mœurs de son temps. Elles en ont davantage encore pour l'histoire de la poésie et de l'art dramatique au xiv^ siècle. Un de ses ouvrages renferme en effet des règles de l'art des vers, comme on le voit par leurs titres : « Ci commence l'art de dictier et de faire chançons, ballades, virelais et rondeaux, et comment anciennement nul neosoit apprendre les VII ars libéraulx ci après déclarez, se il n'estoit noble. » « De la poelerie et fiction. » « Comment ceste balade se diversifie en viii ordres et se lit par viii manières différans l'une de l'autre, tout par bonnes rimes et toujours revenans a une meisme sentence et conclusion, si comme il apperra aux lisans n , etc.
Pour l'art dramatique, les ballades suivantes sont curieuses
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à consulter : « Sote chançon de cinq vers a deux visaiges, a jouer de personnaiges. » — « Cy commence un beau dit des iiii offices de Tostel du roi, c'estasavoirpannéterie, eschançonnerie, cuisine et sausserie, a jouer par personnaiges. — Chançon royal à deux visaiges, a une balade après, a jouer par personnaiges. »
Eustache Des Champs nous transmet aussi de curieux ren seignements sur la manière dont les vu arts libéraux étaient cultivés de son temps, et sur les personnes qui avaient science en despit.
Il suffit de lire les titres des différentes pièces de poésies de cet auteur pour connaître toutes les variétés et les genres divers de poésies alors fort en honneur h la cour de France. Quelques-unes de ces pièces retracent des événements historiques ; mais le plus grand nombre se rapporte a des circonstances particulières de la vie du poète.
On apprend aussi par une ballade, que notre poète composa autrefois un journal du règne de Charles V, qui, malheureusement, n'est pas arrivé jusqu'à nous. Voici les vers par lesquels ce fait important nous est annonce.
Je vueil cesser mon livre de mémoire Ou i'ay escript depuis xxx ans ' Du saige roy Charles le Quint l'istoire, Les prouesces que fit li bons Bertrans Connestable du Guesclin, qui engrans Fut de garder l'ulililé publique.
Un extrait du recueil des poésies d'Eustache Des Champs
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a été publié par M. Crapelel, en 1852 (un vol. in-4"). Dans la notice relative a cet écrivain, jointe au texte par l'éditeur, on trouvera quelques opinions qui ne nous paraissent pas suffisamment justifiées. Nous nous permettrons quelques observations qui ne nous semblent point déplacées ici.
« Les ballades, les cliants royaux, etc., dit M. Crapelet, furent soumis a des règles sévères et étroites, dont la première était une concision désespérante pour les trouvères du temps. Outre la concision, on prescrivait la division par couplets d'un nombre de vers déterminé, et le retour obligé du même vers ou de deux, a la fin de chaque couplet. La pièce n'était complète qu'au moyen de quatre ou six vers en forme d'envoi au prince. On donnait le nom de prince au chef ou président de sociétés qui se réunissaient dans plusieurs provinces pour entendre la lecture des pièces de vers qui leur étaient adressées par les membres mêmes ou par des poètes étrangers a ces sociétés.
« Quoique Eustaclie Des Champs se soit conformé a l'ancien usage en faisant l'envoi au prince, un grand nombre de ses ballades sont adressées réellement aux rois de France , Charles V et Charles VI, a des grands seigneurs de la cour et même au pape. >
Cette opinion sur l'envoi de ses ballades qu'Eustache Des Champs adressait au prince ou président de sociétés littéraires, nous paraît quelque peu erronée, et M. Crapelet se fût probablement garanti de cette fausse interprétation , si une
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circonstance de la vie de son poè'te lui avait élé connue.
Nous avons âéja eu l'occasion de défendre dans notre /n<roduction aux poésies de Charles duc d'Orléans une opinion relative à Venvoy des ballades, qui a rencontré des contradicteurs parce qu'elle était émise pour la première fois avec son application immédiate aux poésies du duc Charles. Eustache Des Champs, Christine de Pisan, nous fourniront de nouveaux faits k l'appui de notre proposition et nous les rappellerons chacun en leur lieu, comme preuve a l'appui de cette assertion.
Comme nous l'avons dit, Venvoy qui termine la plupart des ballades de cette époque doit être regardé comme la dédicace de cette œuvre au personnage, ou même au sujet personnifié (-1) qui est célébré dans la pièce même, et non pas, ainsi qu'on l'a soutenu, comme une simple fiction de poëte. C'est ce dont on peut se convaincre en parcourant les envoys des ballades d'Eustache Des Champs (2) . Lorsque le poëte adresse une ballade au saint-père et qu'il demande un canonicat pour son fils, Venvoy n'est pas adressé au prince comme il le devrait être selon l'opinion de M. Crapelet et d'autres, mais on y lit au contraire trés-saint-père ; lorsque Eustache célèbre les qualités que doivent avoir les rois a qui Dieu a
(1) On sait combien grande était, au xiv® siècle et au xv, l'habitude de personnifier Bon- acueil, Désir, le dieu d'araour, etc.
(2) Voyez aussi la mention ci-après de Christine de Pisan et de Charles d'Orléans (2^ partie de ce volume.)
donné les royaumes pour les gouverner, Tenvoy s'adresse aux princes et roys. Si le poëte décrit la cour de France, Tenvoy est adressé a mondaine cour. Si la ballade s'adresse k toutes personnes en général comme la « ballade qui dit que tout « homme qui va parmi le monde doit avoir en lui iv bonnes « condicions, » l'envoy commence ainsi : « Vous qui alez. » De même Eustache ayant écrit une ballade sur « l'étrangeté « de l'atour et du chief que plusieurs dames font a présent » , Tenvoy porte pour dédicace jeunes dames. Les exemples suivants ne sont pas moins concluants : dans la ballade, « Comment nostre poure charongne est orde et vile viande a « vers » ; Tenvoy est adressé a « corps doloreus » ; celui d'une fable par manière de ballade (fol. cxxxvi), porte à « noble € lyon > ; l'envoy de la ballade du mois de Mai porte « prince du mois » ; enfin des poésies adressées a des dames ont dans leur envoy « Dame pour Dieu entendez ; — jeunes belles ; — dame je suis votre serf ; — fille au départ etk vos bien « alée. » Si c'est a Dieu ou a ses saints que l'auteur s'adresse, on lit alors dans l'envoy : « Prince des cieuls, douce vierge « Marie (fol. xvi^^'v). Mais lorsque les compositions poétiques d'Eustache Des Champs étaient destinées a des cours d'amour ou h des présidents de sociétés littéraires, il a soin alors de composer ainsi l'envoy : « Prince d'amour, fol. 57, ^44, 445, ^72, etc.; prince du Puy, fol. ^27, etc. » Et comme ces réunions étaient parfois aussi présidées par des dames, l'envoy porte alors « Royne d'amour (fol. 202 et 205). >
On pourrait multiplier encore les exemples de notre opinion que l'envoy n'est autre chose qu'une dédicace ou adresse faite dans une intention courtoise. Cette même dédicace reçoit aussi quelquefois, mais dans de bien rares exemples, une forme de conseil ou d'avertissement habilement dissimulé. Ainsi dans la « ballade de la tyrannie du mauvais Noyron em- « pereur de Romme et de sa mauvaise fin, » l'envoy est ainsi conçu :
Prince^ bon fait gouverner justement Et craindre Dieu. Qui lefaitaultrement En la fin a toute destruction ; Les bons ont bien et perdurablement.
Et les tyrans meurent mauvaisement :
Tyran épuisé ne fut oncques en saison.
Celte manière de dédicace de ses diverses poésies par Euslache Des Champs prend encore un plus grand caractère de probabilité par la position particulière du poète dans la maison du duc Louis. Il était en effet son maître d'hôtel et il était habituellement admis dans l'intimité du prince. C'est ainsi qu'il assista aux parties de plaisir en compagnie des autres princes et grands seigneurs habitués avec le duc d'Orléans. Ce serait donc au duc Louis qu'il faudrait rapporter les envoys commençant par la qualification de prince, puisque pour les présidents de cours d'amour qui recevaient aussi cette désignation, le poète ajoutait a son envoy le titre de prince d'amour, et que pour les seigneurs qui n'étaient pas du sang royal , il ajoutait une désignation particulière
comme on le voit dans la ballade du feuillet xi"xix qui porte prince de Bar. Notre opinion nous paraît être justifiée aussi par la faveur dont Eustaclie jouit de fait auprès du duc d'Orléans ; par les bienfaits signalés que le poëte reçut du duc qui l'avait attaché a sa maison après qu'Eustache eut perdu son bailliage de Senlis ; enfin, par le résultat de l'examen même des envoys, où l'on peut remarquer qu'un grand nombre de ballades qui, selon nous, seraient ainsi adressées h Louis d'Orléans, font allusion aux circonstances même de la vie de ce prince (\).
Mais l'on doit remarquer aussi que Tenvoy est fiit au prince et aux princes ; dans ce second cas nous pensons qu'Eustache Des Champs s'adresse aux ducs d'Orléans, de Berry et aux autres princes du sang qu'il rencontrait aussi dans les plaisirs de la cour. Un grand nombre de ballades viennent encore a l'appui de cette observation et quelquesunes portent pour titre la dédicace formelle a ces personnages.
Dans cette même notice, M. Crapelet bîâme l'abbé Sallier de son jugement trop favorable sur Charles d Orléans, et il l'attribue a celle disposition habituelle chez ceux qui s'occupent de recherches difficiles de se passionner pour leurs découvertes. Il revendique en même temps la plus grande
(1) Dans une ballade, Eustache demande au prince un coursier. L'envoy commence par Prince. Nous avons vu dans un état des chevaux achetés pour le duc liouis (ci-dessus, pagcl 16), que la demande du poète ne fut pas infructueuse.
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parlie de ces éloges pour Eustache Des Champs, sans prendre garde que lui-même fournit des armes pour défendre la supériorité des poésies de Charles d'Orléans sur celles d'Eustache. L'éditeur des poésies d'Eustaclie convient en effet que le langage de son poète a une certaine rudesse dont celui du duc d'Orléans n'est point empreint (!) ; que les ouvrages de Des Champs ne sauraient soutenir la comparaison avec ceux du prince a l'égard de ces refrains d'amour bien rebattus, il est vrai, où le duc d'Orléans a su multiplier des formes neuves et gracieuses. Lorsque Eustache essaie de chanter l'amour, il est « froid, obscur, embarrassé, et ne reprend une allure 0 franche et animée que lorsqu'il tombe dans la licence et « l'obscénité. » Après un tel aveu, l'auteur de la notice sur Eustache Des Champs ne peut plus soutenir la supériorité des compositions de son poète sur celles du duc Charles. Il a prononcé lui-même le jugement qui condamne son protégé. Le même critique pense encore que le règne des ballades, virelais, etc., « permit à des princes, a des grands seigneurs, a des guerriers, de consacrer quelques loisirs a des muses qui étaient devenues plus sobres. » Il n'avait probablement pas remarqué ce passage des poésies d'Eustache, publié par lui-
(1) M. Ciapelet fait honneur de ce progrès dans la langue aux cinquante années écoulées depuis l'époque où Eustache Des Champs écrivait jusqu'à celle où Charles d'Orléans composa ses poésies. Mais il nous semble qu'il n'a pas remarqué qu'Eustache est mort en écrivant, en l'année 1422, et que c'est précisément l'époque où Charles d'Orléans composa ses meilleures poésies.
même et dans lequel le poëte dit, en parlant de Tart de faire des vers : « Comment anciennement nul n'osoit apprendre les <L VII arts libéraux se il n'estoit noble. » Et il ne se souvenait pas non plus combien turent nombreux aux xm^etxiv® siècles, les personnages de naissance illustre qui se distinguèrent eu s'adonnantkun tel délassement. Ils n'avaient donc pas attendu le renouvellement de la poésie pour se livrer a Tétude des lettres.
Divers extraits des compositions poétiques d'Eustache Des Champs se trouvent déjà cités dans notre volume ; ils pourront aider à juger du mérite réel de ses ouvrages. Nous ajouterons ici deux ballades qui se rapportent k une singulière circonstance de la vie du poëte. Lorsqu'il passa pour mort, la duchesse Valentine d'Orléans, qui l'avait pris sous sa protection, fit célébrer des messes pour le repos de son âme. A cette nouvelle, le poëte s'empressa de remercier la princesse et ses dames d'honneur par les ballades suivantes (I ) :