‹ Louis et Charles, ducs d'OrléansChapitre 28 sur 39 · AUTRE LETTRE · texte numérisé non relu

AUTRE LETTRE

ENVOYÉE AUX DAMOISELLES DE MA DITE DAME d'ORLIENS.

Je VOUS mcrcy dames et daraoiselles

Des prières que fait avez pour my

Quant l'en vous dist de ma mort les nouvelles

Qu'aucunes flrent, et si n'est pas ainsi ;

Mais en ce voy vo bien et honneur si

Qu'à tousjours mais toutes vous serviray

Et voz grans biens en tous lieux descripray,

Plus que ne fis onques jour de ma vie :

En tous cas ou faire l'esçaray :

Car je voy bien qui aime à tart oublie.

Et appercoy que pas n'estes de celles Qui sanz véoir mectent fort en oubli ; Mais vous souvient des morts, bonnes et belles, Là congnoist-on et amie et ami :

Se je vous ay en mes dictez chéri.

Après ma mort bien m'en perceveray Quant moy vivant vos prières en ay, Cuidans ma mort dont je vous regracie Tant qu'à tousjours vostre servent seray : Car je voy bien qui aime à tart oubUe.

Or vous suppli très humbles columbelles Qu'après ma mort aiez de moy mercy; Dictes pour moy pseaumes et miserelles Qu'à voz bienfaiz en pitié m'afy Moy trèspassé, et je prie à Dieu qui Garde vo corps de doleur et desmay.

En tout honneur, et après la delay De ce monde, qui chascun jour varie, Doint paradis à vous que j'y verray :

Car je voy bien qui aime à tort oubhe.

Dames d'onneur, damoiselies aussi, Eustace d'umble cuer vour mercie De bien faiz, vostre sui pour ce di : Car je voy bien qui ayme à tart oublie.

Eustache Des Champs composa aussi des ballades en latiii ; on en trouve plusieurs exemples dans le recueil de ses

LOUIS n'ORLÉANS. 209

poésies (f" XVII ^''xn). Enfin la ballade suivante se rapporte si directement à cette fastueuse croisade qui aboutit à la déroute de Nicopolis, dont nous avons parlé (ci-dessus, page 85), que nous ne résistons pas au plaisir de la donner entièrement; elle est du reste inédite, et a pour titre : « Balade faicte pour ceuls de France quant ilz furent en Hongrie. »

Las ! où sont les haulx instrumens.

Les draps d'or, les robes de soye, Les grans destriers, les pairemens, Les jousteurs que véoir souloie.

Les dames que dancer véoie Dès la nuit jusques au cler jour !

Las ! où est d'orgueil le séjour ?

Dieux l'a mis en partie à fin :

Je ne voy que tristesce et plour Et obsèques soir et matin.

Où sont les enchainemens

Que l'en portoit comme courroye . D'argent et d'or, leurs sonnemens ' Pour mieulx prahdre ces saulx en voie ?

Cessil de corps de la monnoie ,

Gaste de viandes et d'atour,

Perte d'espcrit, grant luour

De torches, gastement de vin.

Je ne voy que tristesce et plour

Et obsèques soir et matin.

Et en mains lieux noirs vcstemens Porter, dueil et courroux pour joye, Sonner pour les trespassemens De pluseursque pitez convoyé Au moustier. Vengence mestroye Pechié en quelconque seigneur.

En giant, en moien, en mineur, Soyon tuit à bien faire enclin :

Je ne voy que tristesce et plour Et obsèques soir et malin.

l'envoy.

Princes, abisme est li jugemens De Dieu et ses pugnissemens, II a bien monstre à ce tou ; En Turquie est ses vengemens De long par divers manderaens.

Pour noz péchiez plain de venin; Je ne voy que tristesce et plour El obsèques soir et matin.

Le livre des cent ballades , du maréchal Boucicatit, a élé composé avant l'année \ 39 1 . Il a pour unique sujet la discussion d'une question qui est du ressort des Cours d'amour : savoir si le bonheur réside dans la loiauté ou dans la faussetèen amour. Cet ouvrage, dont nous avons déjà parlé (ci-dessus page 431), est longtemps resté ignoré. M. P. Paris, en lisant les Mémoires de Boucicaut, avait remarqué que l'illustre Maréchal y parlait de son livre des Cent Ballades ; mais il l'avait inutilement cherché dans les manuscrits de la Bibliothèque du roi. Plus tard, madame Tastu lui communiqua un manuscrit portant pour titre les Cent Ballades ; en l'étudiant attentivement il y reconnut l'œuvre poétique de Boucicaut. Guidé par ce manuscrit, il reconnut bientôt après ce même texte dans deux autres volumes de la Bibliothèque du roi, tous les deux défectueux a plusieurs endroits. Un troisième manuscrit de ce texte, que le hasard nous a fait récemment reconnaître aussi parmi ceux de notre Bibliothèque {u° 8047-1),

LOUIS U'ORLÉANS. 21 i

contient l'ouvrage complet du livre des Cent Ballades. Le

titre de duc de Touraine, donné au frère du roi Charles VI,

prouve que ces poésies furent composées avant l'année -1 59 1 .

Elles commencent ainsi :

Une fois piéça chevauchoie

Entre Pont-de-Cé et Angiers ;

Ainsi qu'en chevauchant pensoic.

Vint près de moy uns chevaliers.

— A quoy pensez-vous amis clievahers ?

Je lui dis que je ne savoie :

Lors m'aparla trop volentiers

Pour ce qu'il vit que jeune estoie.

Les amis auxquels Jean LeMeingre, dit le maréchal Boucicaut, communiqua son œuvre, s'empressèrent de soutenir ou de combattre la même thèse que Boucicaut avait débattue dans les Cent Ballades; et c'est ainsi que la réunion de tant de noms illustres fait de ce petit ouvrage l'une des plus curieuses productions littéraires du xiv" siècle. Le maréchal doit être remarqué parmi ses collaborateurs , comme l'un de ceux qui écrivirent les. vers les plus élégants et d'une versification facile et pure. Louis duc d'Orléans ne mérite pas moins d'éloges (voyez la ballade page \ 55); enfin nous citerons encore le bon duc Jean de Berry , fort inférieur cependant a son beau neveu d'Orléans. Les autres collaborateurs du maréchal sont Régnant de Trie , Chambrillac , Lyonet de Coisme , Jaquet d'Orliens , Tignonville, Jehan de Mally , Yvry, (François d'Aubiscourt, de la Tremoille, Bucy, le bastard de Goucy. Mss. 7999).

Nous pouvons encore ajouter une particularité toute nou-

velle relative h cet ouvrage , c'est que le poëte Eustache Des Champs doit aussi être compté parmi les personnes qui prirent part a la poétique discussion engagée sur un cas de jurisprudence amoureuse par Jean Le Meingre. Nous l'apprenons d'une Lallade qui est au folio clxx du recueil des poésies d'Eustache, et dans laquelle plusieurs des collaborateurs du maréchal sont nominativement désignés.

Jean Froissart (poète) est plus connu comme historien ; mais il se livra d'abord à la poésie. Il prit pour sujet les tourments que lui causait son amour pour une personne dont il dépeint les charmes sous les couleurs les plus séduisantes. Ces poésies ne sont pas dépourvues de tout mérite; mais elles sont entachées de tous les défauts des écrits de ce genre et de ce temps. Lacurne de Sainte-Palaye en a donné une analyse ti'ès curieuse : il a choisi, comme les meilleurs morceaux, le Paradis d'amour, L'Horloge amoureuse, le Dit de la Marguerite, etc.. Quelques pastourelles etquelques ballades méritent aussi d'être distinguées. Après le travail très étendu de Sainte- Palaye, nous pouvons nous abstenir de rien ajouter et même de citer des fragments de ces poésies qui ont toutes été publiées depuis. Elles justifient en tous points les éloges qu'elles ont obtenus.

Guillaume Machault, ami d'Eustache Des Champs, forme avec lui et Jean Froissart la trinité que leurs ballades , chansons , virelais et autres petites compositions ont placée au premier rang parmi les éeiivains de ces temps. L'on ne

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saurait parmi eux régler un rang évident de prééminence : nous aurions dû toutefois, pour maintenir l'ordre d'ancienneté de ces trois poètes, parler d'abord de Guillaume Machault. Il est né dans la petite ville champenoise de Loris ; mais ses ou - V rages n'eurent aucune analogie avec ceux du Guillaume qui est l'auteur du roman de la Rose. Toutefois et selon l'usage du XIV® siècle , il personnifie aussi les idées développées dans ses Dits et chants royaux ; mais il ne possédait pas la verve mordante et satirique des auteurs du roman de la Rose , et si l'on en retrouve quelques réminiscences évidentes dans Eustaclie Des Champs, il n'y en a presque plus du tout dans Jean Froissart. Guillaume Machault est surtout curieux h consulter pour le chant noté et la poésie lyrique du xiv® siècle ; on peut s'y instruire aussi sur les divers instruments de musique alors en usage pour les divertissements des grands seigneurs ; on y retrouve également plusieurs refrains pour dancer. Ces renseignements et divers autres, dont M. Bernhartn'a fait aucun usage dans son mémoire sur la corporation des musiciens , serviront à compléter le curieux travail déjk couronné par l'Académie. On sait aussi que Louis d'Orléans , dans sa vie de plaisir , nous a fourni plusieurs exemples des musiciens ambulants momentanément appelés dans les palais des princes pour en animer les fêtes.

Guillaume Machault nous apprend qu'il fut secrétaire du roi Jean, et la plus ancienne date que l'on rencontre dans ses poésies est celle de l'année 4542. Enstache Des Champs a

2l4 PREMIÈRE PARTIE.

célébré sa mort. Les particularités relatives au caractère et a u personne de Guillaume Machault sont racontées dans son confort d'ami, qu'il avait composé pour Tinstruction du roi Charles V. Dans son Dit de Talérion il a cédé a l'influence des usages de son temps en écrivant aussi, sur lâchasse, des an( cdotes relatives a ce noble et dispendieux exercice. Mais l'ouvrage le plus remarquable parmi ceux de G. Machault, c'est riiisloire en vers de Pierre de Lusignan, roi de Jérusalem et de Chypre. L'auteur se rapproche, parce dernier genre de composition, des deux autres écrivains, justifie par cette analogie de goûts et de productions littéraires l'opinion qui l'a mis au même rang que Froissart et Eustache Des Champs. Toutefois l'histoire du roi Charles V , écrite par ce dernier, n'est point parvenue jusqu'à nous. Tous les trois donc se distinguèrent aussi par des compositions poétiques autrement importantes pourl'histoire de leur siècle, que ne le furent leurs écrits fugitifs et de pure imagination.

Après ce grand ouvrage en vers de G. Machault, on peut se dispenser de citer quelques passages , quoique dignes d'être remarqués, tirés du Dit du Vergier, du Jugement du roi de Brehaigne ei de quelques-unes des Lettres amoureuses.

Jeaîî d'Arras, dans son roman en vers de Mélusine , n'a imposé aucune règle a son imagination. Cet ouvrage se rattache directement, ainsi que la grande composition de Guillaume Machault sur Pierre de Lusignan, a une époque des plus curieuses de l'histoire de la domination française en Orient. On

comprend tout d'abord combien un pareil sujet se prêtait a tous les écarts de l'esprit, et si l'on se ressouvient que l'auteur, Jeand'Arras, secrétaire de Jehan duc de Berry, avait reçu de ce prince l'ordre de composer un roman sur une légende ancienne, et que ce roman était destiné a charmer les loisirs de la sœur du duc Jean, la duchesse de Bar, on ne s'étonnera pas de ne pouvoir démêler sans beaucoup de peine, au milieu de ces récits fabuleux, la part bien minime qui appartient k l'histoire. Jean d'Arras n'épargna donc aucune aventure ou tradition merveilleuse connue de son temps. Ainsi ce serait en vain que l'on rechercherait dans cet ouvrage, du reste assez peu récréatif, quelque trace des opinions dominantes à la fin du xiv® siècle. On n'y retrouve que les fables et les erreurs le plus généralement répandues alors, et un ensemble contradictoire de traditions, différentes de temps et de lieux, accumulées dans l'histoire de la fée Mél usine.

L'auteur passe pour avoir consulté les archives de l'ancien château de Lusignan : il n'en dit cependant pas un mot. Il assure bien avoir compilé les histoires et les vieilles chroniques, cela se peut ; mais les archives de Lusignan durent périr ainsi que le château, lorsque Jean, duc de Berry, en fit faire le siège.

Jean d'Arras, décrivant des fêtes et des palais, exalte leurs richesses, et l'enthousiasme qu'ils inspirèrent a son héros. Il a soin de le représenter s'oubliant a admirer les pierreries, les tableaux, c les hystoires escriptes et painctez, l'hystoire du roy

Helmans d'Albénie, et de Pressure, sa femme, et de leurs trois filles, du commencement jusqu'à la fin, et plusieurs autres qui dans la salle estoient... et dans une belle chambre y avoit plusieurs peintures de chevaliers armez de leurs cottes d'armes et y estoient les noms escript dessus. » C'est la de la flatterie d'un serviteur dévoué qui se rappelait que son maître avait fait manquer la grande expédition préparée contre l'Angleterre {i 587) en s'oubliant aussi à regarder des pierreries et des tableaux, étant arrivé trop tard au lieu fixé pour le rendezvous. Le héros de son roman ressemble ainsi au plus illustre personnage connu du poëte ; l'analogie des positions est évidente. La description des splendides repas n'est point oubliée, c'étaient « des tables mises k belles nappes blanches, a de bon- « nés viandez a grand foison dessus. »

Il serait difficile de reconnaître, au milieu des fabuleuses aventures de Mélusine, les parcelles d'événements historiques que l'auteur a pu y introduire par des suppositions plus ou moins patentes ; et si ce roman est renforcé par des faits historiques, ils ne peuvent être d'aucun secours pour les relations d'outre-mer, par exemple : l'auteur ne sait rien de plus que le vulgaire.

Jean d'Arras termine son livre par un chapitre dans lequel il raconte « comment la forteresse de Lusignan fut conqueslé par Jehan fils de France, duc de Berry, conte de Poitou ; comment Mélusine s'apparut à Lusignan au temps où les Aiiglois tenoient la forteresse. » II rapporte aussi les témoignages

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rendus pardevant le duc de Berry , par les personnes qui déclaraient avoir vu la belle fée Mélusine, la veille de la reddition du château, leur apparaître sous forme de serpent. L'auteur Taffirme à son tour, et termine ainsi son livre : « Ainsi se tait Jehan d'Arras de la très noble hystoire de Lusignan : si veulle Dieu donner aux trespassez de gloire, et aux vivans force et victoire qu'il la puisse bien maintenir, cy vueil estre hystoire finie. Amen, i

Quatre manuscrits de la Bibliothèque royale sont des copies de ce roman. Un seul est du xive siècle, c'est le n" 735G- 2 ; les autres sont du milieu du siècle suivant.

Nous avons laissé le nom de Christine de Pisan pour la liste des écrivains du xv^ siècle, la plus grande partie de ses ouvrages appartenant a cette époque.

Chro^ques. Après l'établissement et la première dispersion du Trésor des chartes de la couronne de France, événements majeurs et presque contemporains dans l'histoire de nos antiquités nationales, le fait le plus remarquable de cette histoire, c'est l'institution officielle d'un annahste de France, chargé de recueillir tous les faits où l'avenir devait rechercher les actions des rois, celles des personnages appelés au maniement des affaires publiques, la politique, les guerres et les alliances mémorables, enfin le vagissement de l'esprit et de l'opinion des hommes durant ces temps déjà si reculés. Nous désignons par celte institution les Chroniques de Saint-Denis. Résumant les principaux documents, elles contribuèrent peut-être a les faire

négliger ; écrites sous rinfluence des idées religieuses et monastiques, alors dominantes, la conscience, quand ce ne fut pas l'intérêt, y prononça quelques jugements sévères pour quelques rois ; leur texte faisait loi en maintes occasions, et dans toutes celles oii étaient engagées les prétentions de préséances , les discussions avec les grands, les prérogatives de la couronne, les privilèges de l'abbaye royale où ces chroniques étaient rédigées. Notre histoire y fut successivement conduite jusqu'à l'année -i340.

Une certaine émulation naquit alors entre les écrivains doués de quelque goût pour les recherches savantes. Les rois Jean et Charles V l'encouragèrent. Ils jugeaient bien de l'autorité et de la portée de l'histoire ; Charles V voulut que celle de son règne recommandât honorablement sa mémoire. Ce règne avait été agité par les troubles inséparables d'une régence ; le roi avait lutté contre les Etats-Généraux, et avait dû céder momentanément à leurs itératives exigences ; et de ces Etats il pouvait sortir un historien. Le roi pourvut dans sa sagesse aux moyens de se garantir de ses censures redoutables, et en même temps de la sévérité coutumière et non moins embarrassante de l'annaliste de Saint-Dénis. Il conféra au personnage revêtu de la première charge dans l'Etat, le droit et l'obligation d'écrire l'histoire des événements de son règne.

Pierre d'Orgemont, seigneur de Méry-sur-Oise et de Chantilly, président au parlement et chancelier de France, fut le

personnage désigné par le roi. Il écrivit la partie de% chroniques de Saint-Denis, relatives aux trente années qui s'écoulèrent entre A 550 et -i 580, et qui appartiennent aux règnes des rois Jean et Charles V.

Ce fait important a été récemment démontré par M. Lacabane dans une savante dissertation appuyée de documents d'une authenticité irrécusable. Ceci nous porte donc a quelque réserve dans la confiance absolue que mérite en cette partie la chronique de Saint -Denis, non sur la véracité des faits qu'elle rapporte, mais sur la véritable appréciation de leurs causes.

On ne peut oublier que l'auteur fut victime d'un mouvement parlementaire qu'il avait combattu et qui avait obligé le régent de France a renvoyer, après de graves et de nombreux embarras, vingt-deux de ses serviteurs dévoués, et que cet auteur réintégré dans ses fonctions par la puissance royale débarrassée de celle des Etats-Généraux, et devenu chancelier de France, le premier homme du roi, fut alors chargé de raconter a la postérité les événements qui avaient obligé le roi a le sacrifier lui-même a la volonté des Etats. On comprend alors qu'il se donne comme une victime « des tirans traîtres qui avoient empris le gouvernement et qui le firent faire par con- Iraincte au roi. »

Si donc l'on veut consciencieusement étudier l'histoire de la régence du prince Charles, fils du roi Jean, pendant la prison du roi son père, ce n'est pas cette chronique seule qu'il

faudra consulter ; un peu de défiance est ici de bonne critique et de bon aloi ; il faut un autre témoignage au moins pour qu'elle inspire créance. Elle se propose en effet la glorification du roi et la condamnation des Etats-Généraux. Il en fut ainsi toutes les fois que les Etats portèrent l'autorité royale a quelque changement utile a la prospérité du peuple, et ces luttes étaient déjk anciennes au temps du sage Charles V. L'amour du bien public animait également les deux autorités : la différence évidente des intérêts explique ces redoutables dissensions.

Il y a du reste un curieux enseignement dans la précaution que prennent un roi du xiv'' siècle, ainsi que l'homme éminent qui est le chancelier de son royaume, d'écrire leur propre histoire : le jugement de la postérité les préoccupait déjà.

Ces considérations, il n'est point nécessaire de le faire remarquer, n'ôtent rien a l'importance du travail de M. Lacabane. Il démontre en même temps que le manuscrit original de la rédaction de Pierre d'Orgemont est aujourd'hui le même qui est conservé a la Bibliothèque du roi sous le n" 8395. Ajoutons que le manuscrit précité se recommande au premier chef comme production des arts au xiv^ siècle. La richesse de son exécution, la beauté des peintures dont il est enrichi, et sa parfaite conservation, en font un de nos plus précieux manuscrits et l'un des plus curieux a consulter.

Jean de Nouelles, abbé de Saint- Vincent-de-Laon, ce-

LOUIS d'orléans. 221

lèbre par son érudition et par son goût pour les livres (4), écrivit une chronique universelle, depuis le commencement du monde jusqu'en ^1580. Il fut abbé dès l'année 1568 et mourut en 4396. La partie réellement intéressante de cette chronique est celle où Jean de Nouelles retrace les événements de son temps, et ils furent d'une haute importance. Ce temps était celui du règne des rois Jean et Charles V. La chronique abbatiale de Saint- Vincent a conservé le souvenir des soins que Jean de Nouelles donna personnellement à l'arrangement et à la classification des chartes royales, bulles des papes, diplômes, etc. , qui intéressaient l'abbaye dont il était le chef. Il examina et analysa tous ces documents historiques, et un tel travail porte k croire que l'abbé de Saint- Vincent, lorsqu'il se proposa d'écrire l'histoire de son temps, étudia avec la même attention les autres instruments dignes de sa confiance.

Il suffit, en effet, de lire et de comparer avec d'autres relations, la chronique du règne du roi Jean, et surtout de celui de Charles V, pour être certain de l'exactitude du chroniqueur. Son ouvrage doit donc occuper une place distinguée dans l'ensemble des annales écrites, concernant les règnes des rois Jean et Charles V.

L'ouvrage original, conservé autrefois dans la bibliothèque

(1) De son temps et pav ses soins, le nombre des volumes de la bibliothèque de Saint-Vincent de Laon s'éleva jusqu'à onze cents. L'ancienne bibliothèque de ce monastère, qui comptait plus de vingt-deux mille volumes, avait été détruite par un incendie avant l'année 13G8.

de Saint -Vincent de Laon , aujourd'hui entièrement inconnu, consistait en trois ou quatre volumes (i). L'abbé Jean en fit faire de son vivant un extrait, depuis Tannée \22\ . C'est tout ce qui nous reste de cet écrivain dont l'exactitude historique devait plus favorablement recommander le travail.

Le manuscrit de la Bibliothèque royale qui nous a conservé cet extrait de la grande chronique de Jean de Nouelles, porte le n" 98-22 du supplément français; c'est un volume petit in-folio, sur papier, a longues lignes, dont l'écriture est du xv'= siècle. Le copiste, page 449, a indiqué ainsi l'auteur de cet extrait : « Piere de Vilers fut prédécesseur a l'abbé Jehan qui ceste présente compilacion ordonna et fit escrirre en l'an de son gouvernement xxi, c'estassavoir l'an mil iii*^ un"* et viii. »

La destinée de ce livre mérite d'arrêter un instant notre attention, car il présida en quelque sorte à l'instruction historique du roi Henri IV.

Après avoir appartenu successivement k Jean Carpentris, doyen et chanoine d'Abbeville ; a Claude Carpentris , abbé de Saint-Fucien, et à François Carpentris, chanoine de l'église de Paris, ce volume passa dans les mains de Florent Chrestien qui fut précepteur de Henri IV. Florent inscrivit des notes sur les marges des feuillets, et k la fin du volume il mit de sa main : « Achevé de lyre le \0^ octobre 1 365. »

(1) Gallia CbrisUana, tome IX, p. 583.

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La Bibliothèque historique de Fontette cite cette chronique sous le n" 15,608.

Adon, archevêque de Vienne, a écrit en latin une histoire universelle, depuis le commencement du monde jusqu'à l'époque où il vivait, au milieu du ix^ siècle. Elle est assez précieuse pour la partie qui regarde la France, c'est pourquoi elle fut traduite en François et continuée jusqu'en 4553 par un anonyme. Fontette cite dans son grand recueil cette traduction, et sa continuation abondante en imperfections historiques. Il est toutefois a regretter que la Bibliothèque du roi, qui possède trois manuscrits de la chronique latine, soit absolument privée de la traduction, et de la continuation française jusqu'en -i553. La Croix du Maine indique également la chronique d'Adon comme « translaté en vieil langage François. »

Vers la fin du xiv^ siècle, Jean Falvi (ou Lefevre), docteur en droit canon, abbé de Saint- Vaast d'Arras, et qui mourut en ^ 390, a écrit un journal de tout ce qui s'est passé en France, depuis l'année 4581 jusqu'en 4 588. Ce journal, rédigé en latin, fut aussi traduit en français. JeanLefèvre était mêlé depuis longtemps aux affaires importantes de la politique, par la faveur de Louis de Sicile, comte de Provence, dont il était chancelier. L'ouvrage de ce magistrat est très utile à l'histoire de son époque. On a encore du même auteur une grande chronique française du Hénaut, depuis Philippe le Conquérant jusqu'à Charles VL

Jacques de Guise, mort en 4598, a aussi écrit une chronique générale sur le même pays, et il fait remonter les temps historiques aux héros troyens. Son ouvrage, malgré son étendue excessive, a été récemment impiimé. Nous devons aussi mentionner Gauthier d'Athènes, dont la chronique s'arrête en l'année 1 550.

Enfin, Jean Froissart, qui n'a de rival parmi les écrivains de notre histoire que la Chronique de Saint-Denis, n'exige ici aucune mention plus spéciale ; nos lecteurs le connaissent trop bien. Ajoutons toutefois l'expression d'un regret qui sera partagé et qu'inspire l'interruption irréparable de la précieuse édition préparée par feu M. Dacier, et dont il ne reste que quelques recueils des bonnes feuilles du tome l" (jusqu'à la page 652 ). L'ouvrage entier devait avoir quatre volumes in-folio.

Les écrivains de voyages sont coinme des chroniqueursadjoints, narrateurs également estimables des nouveautés et des idées de leur temps, des jugements et des croyances qui couraient en France sur les pays étrangers. Nous ne pouvons omettre ici des ouvrages qui, par leur sujet spécial, et malgré la crédulité quelquefois excessive, les aventureuses affirmations de leurs auteurs, ne furent point sans influence sur l'opinion et la littérature de leur temps.

Nous nommerons au premier rang Jean de Mandeville. De nombreux et lointains voyages furent exécutés dans le XIV* siècle. Vers 1 525 Bonasmas,quercinois, s'était déjà rendu en

Egypte, des navigateurs normands avaient visité la côte d'Afrique, et avancèrent au sud des îles Canaries, dès l'année 1 563.

Jean de Mandeville voyageait dès l'année 4 322 dans le Levant. Ses pérégrinations durèrent trente-trois ans. La description qu'il a laissée de son voyage en Egypte, Libye, Arabie, Syrie, Médie, Mésopotamie, Perse, Chaldée, Illyrie et Tartarie, ne sert aujourd'hui qu'a l'histoire des voyages, sans fournir des renseignements d'un grand intérêt. Le moine Lelong traduisit en français une collection de ces pérégrinations lointaines, qui sont aujourd'hui réunies dans un très beau manuscrit de la Bibliothèque royale, et sous le titre de Merveilles du Monde.

Tous les écrivains français du xiv^ siècle ont quelque droit a être mentionnés dans ce résumé ; mais il ne nous est possible d'indiquer ici que ceux d'entre eux qui ont conservé quelque célébrité dans les diverses sciences alors cultivées.

Dans l'agriculture, Jean de Brie, surnommé le Bon Berger, natif de la Châtellenie de Coulommiers, se recommande par l'ouvrage, écrit en -1379, sous ce titre : « Le livre du vrai régime et gouvernement des bergers et bergères traictant de Testât, science et pratique de vraie bergerie. ■»

Dans la science du droit, un plus grand nombre de noms ont survécu ; car l'étude du droit fut très florissante, et les écrivains du temps la représentent comme le moyen assuré de ramasser des richesses. L3S universités de Paris, de Toulouse, de Montpellier et d'Angers étaient en grande réputation pour

cet enseignement; celle de Bourges prenait seulement naissance. Le titre de docteur en l'un et l'autre droit était alors une marque de distinction. Le roi de France anoblit même, en ^595, Jacques Rébuffe^ jurisconsulte célèbre, a. cause de sa science profonde. Ce juriste nous a laissé un Commentaire sur les lois ; on a aussi de très savants Commentaires de Henri Boid. Il écrivait sur les cinq livres des Décrétales, publiées en 1220, et sur les Clémentines; il était originaire du diocèse de Saint-Paul de Léon, en Basse-Bretagne. Nous citerons aussi, comme célèbre à cette époque, un professeur de l'université de Paris, Pierre Balde, élève de Barlholde ; il fut fort recherché par Galéas Visconti, qui attirait par tous les moyens, dans son académie de Milan, les hommes réputés dans toutes les sciences.

La chasse était aussi une science. Gastow de Foix avait poussé au suprême degré la passion de cet exercice. Il se faisait gloire d'être de tous les chasseurs le plus habile. Cette prétention le détermina à écrire un Traité de la Chasse. Le prologue de cet ouvrage renferme quelques traits sur les opinions et les idées du siècle. On y lit aussi que « fu commencié cest présent livre le premier jour de may, l'an de grâce de Tincarnacion JNostre-Seigneur que on contoit mil ti'ois cens quatre-vingt et vu. » L'auteur ajoute : « Et cest livre j'ay commencié a ceste fin que je vueille que chescuns sachent qui cest livre verront ou oiront, que de chasse je ose bien dire qu'il piicl bien venir biaucoup de bien. »

A rimitalion d'un autre écrivain sur la chasse, de Gace de la Bigne, Gaston a voulu aussi prouver que cet exercice préservait des sept péchés capitaux, et conduisait dans la voie de Paradis et entretenait la bonne santé. On doit remarquer, dans son prologue, ce passage : » Ores te prouveray comme veneours vivent en cest monde plus joyeusement que autre gens. Quar, quant le veneour se liève au malin, il voit la très douce et belle matinée, et le temps cler et serein, et le chant de ses oyselés qui chantent doulcement, mélodieusement et amoureusement, chascun en son lengage du mieulx qu'ilz puent, selon ce que nature leur aprent. Et quant le souleill sera levé, il verra celle doulce rousée sus les raviceles et herbèies, et le soleill par sa vertu le fera reluysir. Cest grant playsance et joye au cuer du veneour. »

Dans le chapitre « des manières et conditions que doit avoir celuy que on veull aprendre a estre bon veneur, » Gaston déclare que « chascun scet que plus scet un enfant aujourduy, de ce que li plest ou l'en li aprent en l'aige de vu anz, que ne souloient fere au temps que j'ay veu en l'aige de xii. >

Enfin, on ne peut s'empêcher de remarquer que Gaston de Foix parlait plus habituellement le langage béarnais que le français; il nous l'apprend lui-même : « .... Et aussi ma langue n'est si bien duite de parler le fransois comme mon propre lengaige. »

L'auteur recommande son livre, avec grande humilité, au puissant duc Phihppe de Bourgoi^ne, en le lui envoyant.

C'est par cette espèce de dédicace que Gaston de Foix termine son Traité de la Chasse, dont plusieurs préceptes, en usage de son vivant et d'autres qui sont dès longtemps oubliés, pourraient encore être pratiqués avec utilité et succès par les continuateurs de la noble science professée par le beau Phébus.

Rien ne prouve plus évidemment la grande estime que l'on faisait du Traité de la Chasse de Gaston de Foix, que le grand nombre d'exemplaires qui en furent faits. La Bibliothèque a elle seule en possède encore aujourd'hui plus de quinze. Celui des exemplaires de cet ouvrage qui est le plus richement orné porte le n^ 7098. Le plus beau de tous est dans la Bibliotlièque particulière du roi au Palais- Royal.

Si Gaston Phébus ne nous a laissé qu'un Traité sur la Chasse, on ne doit pas en conclure qu'il ignorait les écrivains réputés de son époque. On voit, au contraire, par son livre, qu'il connaissait très bien les texies sacrés, tant de la Bible que les écrits des Saints-Pères. Il les cite fréquemment, ainsi que les ouvrages de Cicéron , de Sénèque, de Galien et d'Hippocrate.

La médecine ne fut pas moins florissante que la jurisprudence. Jean a la Barbe, médecin de la ville de Liège, au dire de La Croix du Maine, aurait écrit, en l'année ^365, un livre en français sur l'épidémie et curalion d'icelle. Aucune copie de cet ouvrage ne se trouve a la Bibliothèque

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royale ; nous le citons comme un témoignage de plus de l'usage très commun de la langue française dans les pays limitrophes de la France.

La médecine alors était déjà légalement constituée et régulièrement enseignée, avec permission et privilège. Des poursuites rigoureuses étaient dirigées contre ceux qui l'exerçaient, ainsi que la chirurgie, sans les autorisations requises. Une ordonnance des rois de France, promulguée vers 1589 ou 1590, prescrivait ces poursuites. Elle recommandait surtout de ne délivrer de brevet qu'après qu'un examen aurait prouvé que le candidat avait toute la science requise.

D'autres médecins que Jean a la Barbe se sont occupés des épidémies. Jean de Bordeaux peut encore être cité parmi eux, a l'occasion de la peste de 4590. Jacques Dulons écrivit spécialement sur les fièvres. Mais Guy de Chauliac les surpassa tous en réputation.

On peut nommer aussi, parmi les savants médecins de la fin du xiv" siècle, Jacques Despares (1590), Charles de Serrain, Jean Adan, Pierre Gauthier (1595), etc.; et comme l'erreur a toujours eu plus de chances de crédit que la vérité, ajoutons que le nombre des médecins astrologues dépassait alors celui des sages praticiens qui observaient les faits et ne les devinaient pas.

De l'analyse des écrivains de la fin du xiv"^ siècle ressorient donc quelques aperçus utiles sur les mœurs, les goûts et les vices dominants pendant cette période- On y remarque aussi

des innovations presque désordonnées : les grandes institutions du moyen âge sont altérées. On en méconnaît la pensée, l'esprit et les signes extérieurs : le cérémonial en est trouvé étrange. Bientôt après, les devoirs et les pratiques qui constituent le véritable chevalier sont mises en oubli, presque habituellement dédaignées, et assez ouvertement, pour que ces écrivains soient obligés de moraliser publiquement contre les fauteurs de ces innovations. La félonie du chevalier, si déshonorée jusque-la, est plus audacieuse dans le XIV® siècle, jusqu'au moment où Bertrand Duguesclin fit momentanément revivre les anciennes règles répressives de ce vice, qui s'est propagé de nouveau sous Charles VI. Il en était de même de la vaillance : les princes ne s'en préoccupaient plus. Le service auprès des dames, si recommandé a un chevalier, était également négligé, quoiqu'il fut alors passé en précepte dans les romans, que celui qui savait bien servir les dames gagnait infailliblement le ciel. Jamais un chevalier ne devait médire des dames, ni souffrir qu'il en fut médit devant lui ; et cependant le thème habituel deâ fictions poétiques était fécond en diatribes contre les dames. Si ces préceptes de chevalerie, protecteurs des dames, avaient été eu crédit et eussent été respectés, les livres où ces critiques abondent ne devaient pas se trouver dans les mains des chevaliers. Cependant, on en voit les copies se multiplier, et le luxe qui en distingue la plupart dit assez que ces livres étaient destinés aux riches et puissants personnages. Pour

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<îelte époque néanmoins, tous les historiens exaltent encore l'influence des femmes sur leur siècle.

Le luxe augmentait au xiy^ siècle, en proportion du relâchement des mœurs générales : déjk la noblesse était usurpée par les gens de finances. L'indignation des plus scrupuleux historiens se rue sur un avocat qui se permettait d'avoir un chapelain. Eustache Des Champs accuse son siècle d'ignorance et de dépravation. Si plusieurs chevaliers se trouvaient réunis, c'était pour boire et chanter, et quelques-uns y composaient des vers. Les jeux et la chasse étaient aussi une de leurs occupations préférées. Les fêtes étaient devenues fort nombreuses, et déjà les dames faisaient du jour la nuit et de la nuit le jour. Les concerts de musiciens, avec de nombreux instruments, figuraient dans les réjouissances de jour et de nuit. Ce goût de musique et de spectacle avait amené jusque dans les rues des comédiens jouants et chantants. Les nécromanciens et physiciens avaient réellement la plus grande part à la direction des affaires, par l'influence qu'exerçaient leurs prédictions sur les personnes chargées des destinées de l'État.

De puissants seigneurs s'étaient signalés par des actes cruels ou des crimes atroces. Wenceslas excite la foule contre la noblesse. Après une émeute, où il en a massacré une grande partie, le peuple s'empare des plus riches seigneurs qu'il met à rançon, et le produit est partagé entre Wenceslas et les chefs de la conjuration. Pierre de Castille se souille du meurtre de ses frères et de sa femme, Blanche de Bourbon. Les barons

anglais étaient en pleine révolte contre leur souverain Richard II; bientôt après, on Tétrangle dans la prison où il avait été enfermé. Le comte de Flandre se livre au luxe et aux plaisirs les plus dispendieux, et épuise ses finances. Les cardinaux élèvent, puis déposent bientôt après Urbain VI, qui leur déplaît par sa sévérité, et sa tête est mise a prix. Urbain, de son côté, fait mourir cinq cardinaux qui avaient voulu nommer un autre pape. Charles de Duras fait jeter dans les fers Marie, fille du roi de Hongrie. Pierre de Craon assassine le connétable de Clisson. Le duc de Northumberland se révolte contre Henri d'Angleterre, qui le pardonne ; mais il renouvelle ses tentatives, et il est décapité. Wenceslas, empereur d'Allemagne, est déposé à cause de ses excès. Le grand schisme de l'église d'Occident commençait , et le scandale des démêlés des pontifes agitent au dernier degré tous les esprits. En France, le roi est tombé en démence.

Dans ce temps de désorganisation sociale, de vices hardis et de dépravation sans bornes, les écrivains, qui peignent sous des couleurs si sombres les actes des personnages illustres, nous montrent en même temps la personne de Louis d'Orléans, fils de Charles V, comme l'homme qui seul réalisait toutes les qualités d'un bon et loyal chevalier. Son éducation de famille avait été des plus soignées ; ses dispositions naturelles lui avaient assuré une supériorité réelle sur ses contemporains. Enfin , au dire des écrivains , ce prince aurait le

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plus « empêché qiie toute gentillesse ne pérît (l). » Ce n'est donc pas sans raison que nous avons choisi Louis d'Orléans comme le personnage qui dominait en quelque sorte son époque, et comme un homme dont l'influence politique, littéraire et personnelle, avait été très grande et très propice au xiv^ siècle.

En analysant les ouvrages des principaux écrivains dans des genres divers d'histoire et de littérature, nous avons pu mettre en évidence les principaux reproches qu'ils adressent aux différentes classes du royaume de France. Les livres d'éducation nous ont presque dévoilé l'origine du mal, et peut-être aussi la fausse voie qu'on prenait alors pour extirper les germes des vices. Dans cet état de choses, et pour essayer de compléter ce tableau de la littérature en France a la fin du xiv" siècle, il nous paraît utile d'ajouter ici quelques notions sur les livres les plus en vogue, et Tnêrae sur ceux qui déjk étaient réprouvés comme d'une lecture dangereuse. On pourra voir, par ces données véridiques, si les . goûts littéraires du xiv^ siècle influèrent sur ses mœurs, sur ses habitudes, ou si ce furent les mœurs qui corrompirent la littérature. Les écrivains contemporains nous fourniront ces renseignements; et, s'ils sont en petit nombre, ils se recommandent du moins par leur authentique véracité.

(1) Le religieux de Saint-Denis, dont l'exactitude pour cette époque de notre histoire est des plus grandes, trace aussi un très beau portrait du duc Louis d'Orléans.

Philippe de Maizières recommande surlout « de ne pas trop se dilecter à lire ou oyr les liATes" qui sont appelés apo~ criphes, et par espécial les livres et les romans qui sont remplis de bourdes, et qui attroient le lisant souvent a impossibilité, à folie, vanité et péchié. » Parmi ces livres, il cite particulièrement le Roman de Lancelot, celui du Vœu du Paon, « qui naguère fut composé par un léger compaignon dicteur de chançons et de virelais ; les Enseignements d\iristotej translatés par les bordeurs rimes; la Vaillance mondaine A'Artus, remplie de bourdes ; une partie des œuvres d'Eustache Des Champs ; les Livres de Sciences si comme négromencie , le Livre sacré , le Livre du jugement d'Astronomie, c'est assavoir la seconde partie d'Astrologie. » Il s'élève avec non moins de vigueur contre « les ménestrels et feseurs de dictiez, » dont le nombre s'augmentait extraordinairement, et il se déclare contre eux, sans doute encore parce qu'il les regardait comme des « compaignons légers feyseurs de bourdes. »

En même temps , Philippe de Maizières recommandait comme bons k lire, d'abord la Bible^ où l'on trouve souveraine prouesse et vaillance véritable ; le livre des Etlques et celui des Politiques, traduits par Nicolas Oresme ; Tite-Live, les histoires des Romains qui sont authentiques ; Valère-Maxime ; Sénèque , et Boëce de Consolation ; les Enseignements d'Jrislote {\), dans le texte original, mais non les traduc-

(l) La doctrine d'Aristote fut réhabilitée en France par la bulle pon-

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lions en vers qui en sont fort différentes; Vflistoire scolastique; Josephus, liistorien des Juifs; la belle et vraie Histoire de la vaillance du très vaillant duc Godefroy de Bouillon; la Cité de Dieu, du benoît Augustin; le livre appelé Policraticon ; les Dictiez vertueux, d'Eustache Des Champs.

Tout en excluant les ménestrels, notre moraliste loue cependant l'habitude d'avoir ménestrels en grosse troupe sacrée en l'honneur de Dieu et de la royale majesté, si comme Moïse « les quelz grosses troupes lu feras sonner doucement a la élévation du Saint -Sacrement, et en ton ost, et partout o\\. solempnités royales ; et les trompettes aussi qui seront tousjours devant le Roi. Encore, et est chose convenable, que le Roy aye des ménestrels à bas instruments pour aucune récréation, faisant bonne digestion de la personne royale après les causauls et travauls. » Il en est de même des « faiseurs honnestes et prud'hommes , qui font les beaux dictiés de Dieux et de la vierge Marie, et des histoires honnestes, morales et dévotes , comme estoit le pauvre homme appelé Cimelier (ou Cuveherj. >

Froissart nous indique les romans de Gléomades et des Bailloul d'amour comme ses ouvrages de prédilection. Luimême en composa un qui fit les délices de la cour du comte Phœbus de Foix : il a pour titre Méliador.

tificale de l'année 1366, et dès lors enseignée dans l'université de Paris.

Jehan de Venette ci le avec le plus grand éloge le roman des Dix commandements ; et Christine de Pisan, Florimont d'Alhanie, le Galois, Cléomades, Artus et Tristan.

Enfin, dans son prohème, le chevalier de La Tour désigne comme lui ayant servi a composer ses Livres d'éducation, les ouvrages suivants : la Bible, les Gestes des rois et Chroniques de France, de Grèce et d'Angleterre, et de maintes autres terres, ainsi que le Livre de la royne de Hongrie sur l'éducation de ses filles.

Il est facile de s'assurer en lisant le roman du Chevalier errant, composé par Thomas, marquis de Saluées, que toutes les fictions chevaleresques écrites avant lui avaient été lues et méditées par cet écrivain .

Les pieux mystères étaient habituellement représentés dans les carrefours des rues lors des grandes fêtes et réjouissances publiques.

On sait aussi que les rois de France avaient la coutume de se faire lire, après leur dîner, les saintes Ecritures et les romans moralises, comme après le souper on jouait une pièce de mœurs vertueuses ou de sujets chevaleresques.

Dès le xiv" siècle, de simples particuliers possédaient une bibliothèque ; de ce nombre furent : Eustache Des Champs, Jean Froissart, Raoul de Presle.

Le roi Charles Yavail assemblé lui grand nombre de livres sur différentes matières. L'inventaire qui en fut dressé en 1575, par Gilles Mallet, nous fournit encore des renseignements

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précieux sur ceux des ouvrages de celte bibliothèque, dont la lecture était le plus du goût du roi, de la reine ou des seigneurs de leur cour a qui le roi en permettait l'usage. Ce catalogue a été publié par le vénérable Van Praèt, Técrivain le plus exect des annales typographiques ; et on y voit que, après les Bibles et les livres de prières prêtés ou donnés par ordre du roi, et qui sont au moins au nombre de cinquante, viennent les romans, et parmi ceux qui sont les plus souvent demandés par le roi ou donnés en présent de sa part , les textes du saint Graal, de Tristan, de Lancelot, A.rtus, la Vie de Jules César, Godefroy de Bouillon, Merlin et le roman de la Rose. On y remarque ensuite Végèce fort souvent lu et emprunté, les Chroniques de France, la Légende dorée, Ovide moralisé, Tite-Live, les Gestes de Berthe et de Pépin, Garin de Montglave, le Gouvernement du roi et des princes, la Vie de saint Louis, le Livre du Rignart et des fables Isopet; enfin, les Miracles de Nostre-Dame. Les Livres de chirurgie et d'astrologie reviennent aussi assez souvent sous les yeux du lecteur de ce curieux catalogue.

A ces données si précises, on peut, ce nous semble, en ajouter d'autres non moins intéressantes, tirées de l'état actuel des manuscrits anciens qui sont conservés à la Bibliothèque royale, la plus riche de toutes les collections de ces précieux monuments. Si l'on examine dans tous les manuscrits de la deuxième moitié du xiv® siècle, magnifiquement exécutés en France, et par conséquent pour des personnages

â,58 PREMIÈUE PARTIE.

riches et considérables, on y apprendra infailliblement quels furent, parmi ces ouvrages de littérature, les plus en vogue en ce temps-la , et par conséquent ceux qui influèrent le plus sur les mœurs, les idées et les habitudes de la France de cette époque.

Un travail attentif, dressé dans cette vue, nous fait connaître que les ouvrages le plus habituellement reproduits alors étaient d'abord le texte français de la Bible ou de ses commentateurs, les Missels et surtout les livres de prières qui à eux seuls comptent pour moitié dans le nombre total des livres écrits au xiv® siècle. Immédiatement après on voit se multiplier le roman de la Rose, la Traduction française de Tite-Live, la Chronique de Saint-Denis, et le Gouvernement du roi et des princes, par Gilles de Rome; ensuite, les Codes de Justinien, les Décrétales et le Digeste. Les Livres de saint Augustin le disputent a ceux d'Aristote ; les Légendes dorées rivalisent avec l'Image du monde, Godefroy de Bouillon, Guillaume de Tyr, Lancelot du Lac, les Propriétés des choses, le roman de Merlin, Boccace et le Dante, le saint Graal, le Tristan, le Miroir historial et le Traité du Jeu des Echecs.

Les textes, au contraire, des ouvrages les moins copiés, sont : le roman d'Aimery de Narbonne, Guillaume au court nez, le Vœu du Paon, les Poésies des troubadours, le roman de Thèbes, le Livre des trois Maries, les romans de Girard le Courtois, de Méliadus, de Perceval le Gallois, d'Ogier le Danois, d'Alexandre-le-Grand, d'Artiis, de Bcrthe, le roman

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de Constantinople, Rustican de Pise, le Valère-Maxime, Joinville et le Rational des divins offices.

Sur de tels renseignements tirés des sources les plus accréditées, c'est-k-dire des écrivains même du xiv® siècle, des inventaires des plus riches bibliothèques de la même époque, et de la collection aujourd'hui la plus nombreuse des monuments littéraires parvenus de ce temps jusqu'à nous, on se forme donc une idée exacte et complète de l'état de la littérature française, des livres qui l'enrichirent ou la propagèrent, et du goût dominant à l'époque dont nous nous occupons. Et quant aux arts proprement dits, la description des objets inventoriés et décrits matérialement a cette même époque, donne également un exact aperçu des préférences du XIV® siècle dans ce genre de production de l'industrie des hommes (I).

D. Bernard de Monifaucon a reproduit beaucoup de monuments aujourd'hui perdus ou détruits. Il décrit avec éloge un manuscrit du xiv^ siècle, dont une miniature représente l'entrevue de la reine de France avec sa mère, la duchesse de Bourbon. Ce précieux volume appartenait à la Chambre des comptes ; un autre contenait le cérémonial du couronnement du roi Charles V, et était aux Célestins de Paris. D'après un inventaire cité par le même bénédictin, le monarque français

(l) Nous en avons décrit plusieurs dans cette première partie de notre ouvrage. Ceux que l'on trouvera indiqués dans la seconde compléteront ces renseignements relatifs aux arts.

possédait, en outre de ses belles Bibles, une collection de Talismans; l'un était « la pierre qui guérit de la goutte, en laquelle est entaillée un roi et lettres en ébreu d'un côté et d'autre. » L'autre était « une pierre appelée la pierre sainte, qui aide aux femmes a avoir enfans. » Il serait aussi trop long de rappeler en détail les divers ornements d'église qui sont décrits, depuis le reliquaire d'argent doré qui contenait le menton de saint Nycostrate , jusqu'à la grande cbâsse d'argent que le roi fit faire. Nous ne les citons que pour mémoire, sans nous y arrêter plus longtemps : il nous a paru plus a propos de donner des renseignements tirés de monuments inédits.

C'est aussi le lieu de rappeler que l'usage de la langue française fut alors répandu dans les pays voisins (1), et que le sol français s'ouvrit comme un asile hospitalier a de célèbres infortunes poétiques, et nos universités aux étudiants de tous les pays. Harnould de Horme, évêque de Liège, prêchait en langue française, en ^379, devant les fidèles de son diocèse; Diedo, Vénitien, a l'imitation deBruneto Latini, écrivait en français la vie de saint Roch. François Pétrarque, Toscan de nation, venait étudier à Carpentras, a Montpellier, et chanter dans le désert de Vaucluse l'incomparable beauté de Laure de Noves. Avec Jean Boccace, que d'illustres étran-

(1) Par lettres-patentes du mois de novembre 13G0, Edouard III avait été obligé d'interdire l'usage de la longue française dans les actes publics passés dans ses États.

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gers nous pourrions encore nommer, surlour en consultant les souvenirs qui restent de leur afiluence dans nos universités de Paris, de Caen, de Bourges, Toulouse, etc.

Dans ce même teinps, l'êminence des fonctions ne détournait point les hommes qui en furent revêtus de la culture assidue des lettres ; leur exemple exerçait une féconde influence, et parmi ceux qui se montrèrent ainsi, on peut nommer le roi Pliilippe-le-Long ; Gilles de Rome, archevêque de Bourges; Enguerrand de Marigny; Pierre de Cugnières, conseiller el avocat de Philippe-de- Valois ; le pape Jean XXII ; Gauthier, duc d'Athènes, connétable de France, homme docte en grec, en latin et en français ; le roi Charles V ; Girard de Montagu, secrétaire de ce monarque; Jean, duc de Berry; Jean d'Arras, secrétaire du duc de Berry ; Jean de Montreuil, secrétaire de Charles VI; Pierre de La Forêt, évêque de Paris ; André Pisani, appelé k Paris par Charles V, etc. L'influence des femmes fut aussi bien grande : on le voit par l'histoire de la belle Laure, de Catherine de Sienne, de la dame Brigitte : Christine de Pisan préludait déjà a ses succès.

Ajoutons aussi à tant de noms presque tous célèbres, ceux de Philippe de Vilette, abbé de Saint-Denis; Guy d'Evreux, Nicolas Ritzon, Jean de Hesdin, Jean de Varenne, etc., tous renommés pour leur éloquence dans la chaire ; Jacques de Hampricourt, qui écrivit le Miroir des Nobles; Raoul de Rive, auteur de la Vie de trois évêques de Liège ; les poètes Trueller et Cuveillers, de la Vie de Bertrand Duguesclin en

vers ; et Jean, duc de Lorraine, qui fait traduire la Bible avec une grande exactitude, afin de l'opposer à la version tout a fait libre publiée par les Vaudois.

Tel fut l'état des études, des lettres et des arts dans la deuxième moitié du xiv® siècle; elle est esquissée ici, pour la littérature, d'après les principales productions encore existantes dans les archives et les bibliothèques publiques ; et pour les ouvrages d'art sur les mentions précises qu'on en trouve dans les comptes de dépenses textuellement relatés, et qui dépeignent avec exactitude les objets d'art les plus en usage vers la fin du xiv^ siècle connue ornements de résidences seigneuriales, de même que ceux que la vie ordinaire avait adoptés : quelques - uns sont doublement recommandables et par leur origine singulière , et par l'opinion irréfléchie ou le préjugé qui leur supposait des vertus surnaturelles.

tons 1» OP.LKANS. 21 43

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