CHAPITRE IX
LITTÉRATURE FRANÇAISE CONTEMPORAINE DE CHARLES d'ORLÉANS.
Les discordes civiles les plus cruelles ne durent pas favoriser le développement littéraire du xv^ siècle. On doit s'attendre au contraire à le voir entièrement arrêté dans son progrès par les querelles de rues, par les émeutes et les actes de barbarie de toute nature qui en signalèrent les premières années.
Quelques productions littéraires importantes se firent jour, et l'on peut même s'étonner du nombre d'ouvrages d'un intérêt supérieur et littéraire qui furent composés dans les vingt premières années de ce siècle.
Les tendances et le caractère distinciif de la littérature française pendant la seconde moitié du xiv® siècle se conservèrent encore pendant les vingt premières années du siècle suivant. Les traductions, toutefois, furent moins nombreuses; elles eurent aussi plus spécialement pour objet les écrits de la latinité classique ; les pères et les docteurs de l'Eglise furent un peu abandonnés et la littérature étrangère contemporaine fut étudiée. Le siècle commençait quand Henri Romain, licencié
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en droit, fit un résumé français des Décades de Tite-Live ; Jean Courtecuisse traduisit en ^403 le traité de Sénèque sur les quatre vertus cardinales. Laurent de Premier fait mit en français le Décaméron de Boccace en ^4I0, ainsi que d'autres écrits du même poète ; et en 4 408, Guillaume de Tignonville, prévôt de Paris, avait donné les Dits moraux des philosophes. Les autres traductions de cette première période sont celles de Jean de Courcy (1416), Histoire des Grecs et des Latins (dit Traittié de la Bouquasière) ; de Laurent de Premierfait, les OEconomiques d'Aristote (1417); de Jean de Guerre, une compilation de ce qu'il y a de merveilleux dans Pline, dans Salluste, etc. (avant 4427), Enfin Jean Tour lier traduisit en français (en 4 429) les Aphorismes Yp'ôcras en médecine, et les Commentaires de Galien.
Les événements politiques de ces vingt premières années furent aussi le sujet d'un grand nombre de compositions littéraires en prose ou en vers. Parmi celles qui sont arrivées jusqu'à nous, on doit citer en premier lieu les ouvrages de Christine de Pisan. Ils ont été tout récemment l'objet d'un travail spécial publié par M. Thomassy. M. P. Paris, dans ses Manuscrits français de la Bibliothèque du roi^ tome V, y a ajouté quelques indications nouvelles. Il ne nous resterait donc qu'a désigner celles des ballades de ce poète illustre qui confirment l'opinion que nous avons émise au sujet de Venvoy, et ce fait est rendu assez évident par la ballade adressée par cette femme célèbre au duc Louis, le priant d'agréer
les services de son fils : Venvoy de celle ballade commence ainsi :
Prince excellent que chascun loue et prise ! Du requérir je ne soye reprise, N'escondite, car de tel qu'ay savoir Mon service vous octroyé sans faintise Si le veuillez, noble duc, recevoir (1).
Pierre Salmon, écrivain aux gages du duc de Bourgogne, pendant les troubles de la France au commencement du XV® siècle, a laissé dans un exemplaire authentique de ses ouvrages, la preuve de son misérable métier. Familier du roi malade, et fréquemment consulté par lui, son influence devait être caressée par le duc de Bourgogne, qui l'employa en effet et en tira un très utile parti pour ses vues de domination sur le conseil du roi. On a de Pierre Salmon des demandes et des réponses (ou conversations entre lui et le roi) sur la Sainte- Ecriture ; des mémoires historiques de l'année \ 595 a 1 4 1 9 ; enfin, le récit de voyages entrepris dans l'espoir de connaître les moyens de guérir le roi. Ce motif ne cachait peut-être que des projets d'intrigues dans les cours d'Italie en faveur du duc de Bourgogne.
Une très bonne notice de feu Lévesque (Notices des manus-
(1) Cette ballade a été publiée par M. P. Paris, tome V, p. 158 des Manuscrits français. Dans son Livre des faits d'armes de guerre et de chevalerie, Christine a introduit de nombreux extraits des Stratagèmes de Fronlin, et ils forment 39 ou 40 chapitres dans son livre II. C'est sans doute ce qui a déterminé M. Paris à dire que Christine de Pisan traduisit par ordre de Charles V les Stratagèmes de Frontin.
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crits du roi, tome V, 415), textuellement extraite avec soin par feu Crapelet, dans sa préface de Tédition des Questions de Pierre Salmon, nous fait parfaitement connaître le caractère de cet écrivain, le contenu de ses écrits, leur morale, leur but, et la haine qui s'y manifeste envers le duc d'Orléans et son parti.
Pierre Salmon avait cependant plusieurs fois essayé de se mettre sous la protection de Louis d'Orléans , grand promoteur des lettres ; mais toujours repoussé, il s'offrit au duc de Bourgogne, qui ne s'effraya point de la mauvaise réputation de ce nouveau serviteur, ne voyant en lui que le secrétaire du monarque et le confident intime dont il pouvait se servir utilement.
Deux très beaux manuscrits des ouvrages de Pierre Salmon existent a la Bibliothèque royale. M. Crapelet en a donné une description minutieuse ; Lévesque, dans sa notice, avait fait connaître les différences de texte qui existaient entre ces deux volumes; l'un est sur papier, et l'autre sur vélin. Ce dernier a été offert par l'auteur au roi Charles VI.
Il est d'une exécution artistique vraiment remarquable dans la plus grande parVe de ses miniatures ; quelques-unes offrent les portraits du roi Charles VI, de Jean-sans-Peur, de Jean, duc de Berry, et de l'auteur. On croit aussi y reconnaître une vue de l'hôtel Saint-PoL Le duc de Berry y est représenté avec une houpelande semée de cygnes, et le duc de Bourgogne en porte une sur laquelle on voit de nombreux rabots.
Nous avons eu déjk occasion de faire remarquer que malgré l'adoption faite, par le Bourguignon, de cet instrument, en opposition au bâton noueux du duc Louis d'Orléans, on retrouvait, parmi les bijoux de la duchesse Valentine de Milan, un grand nombre de ces petits rabots en or et pierreries, destinés a composer des parères pour cette princesse.
Honoré Bonnet, prieur de Salon. Nous avons déjà parlé de l'ouvrage qu'il composa en l'honneur de la duchesse Valentine d'Orléans, sous ce titre : V Apparition maistre Jehan de Meung ; c'est une des compositions poétiques où se montrent les avantages qu'on savait tirer des fictions toutes morales en apparence, pour se livrer avec plus de licence h la plus mordante satire. Le but du prieur de Salon est, du reste, fort clairement indiqué dans la fin de son livre, que nous reproduisons textuellement :
LE PRIEUR EN LA FIN DU LIVRE PARLE A MADAME d'oRLÉANS.
Belle Susanne par sa grant sainteté
Fut diffamée sans nulle vérité,
Et condempnée par très faulx jugement
A prendre mort assez vilainement.
Mais Dieu du ciel, qui faitvrays jugeraans,
Toui'na la mort sur les faulx accusans.
Pourquoy tous saiges doit pasciemment porter
Les mensongiers, et leur faulx diffamer ;
Car ja mensonges non durent longuement,
Ne sont que songes, ou l'escripture ment.
C'est vraye chose, vraye conclusion
Que tous baraz sormonte léauté :
Très haulte dame entendes ma chançon,
Après yver revendrons en esté.
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De par vostre poure serviteur, le prieur de Sallon, docteur en décret. >
Nous avons déjà parlé du manuscrit original de cet ouvrage, offert par l'auteur a la duchesse d'Orléans.
Guï de RoGE, archevêque de Sens, puis de Reims , mort en ^1409, a écrit « un livre faict pour les simples gens prestres qui n'entendent pas bien l'Escriplure-Sainte , et aussi pour les simples gens qui n'entendent pas le latin. » Il l'a intitulé : Doctrinal de sapience, ou des simples gens.
On pourrait croire, d'après un petit préambule placé en tête de cette dévote composition, que Guy de Roye s'est contenté de le faire rédiger sous sa direction ou par ses ordres, tandis qu'a la fin, dans le chapitre de « l'accusation de l'auteur » , et dans « la Complainte de cellui qui fist ce livre » , l'archevêque de Reims se déclare positivement l'auteur de cet ouvrage. Guy de Roye avoue « humblement qu'il ne fait pas si comme il admoneste de faire, à son grand desplaisir » , et il ajoute : « Vous qui leyrez ou oyrez lire ce livre, ne l'ayez eu despit pour ce qu'il a esté fait de moy poure pécheur, poure sachant, car iing mauvais homme foulle bien bons vins combien qu'il ne le fait pas. »
On doit remarquer surtout dans cet ouvrage le chapitre destiné a combattre la trop grande influence des sorciers et devins qui, de son temps donnaient, dit-il, des brefs pour préserver de la mort ceux qui les portaient ; en même temps qu'ils guérissaient, au moyen de certaines pratiques, mises
en rapport avec les planètes ou les étoiles, les hommes, les femmes et les animaux, de la fièvre et des autres maladies. >
Pour une époque où la guerre civile désolait la France, il faut aussi lire avec une certaine reconnaissance pour l'auteur le chapitre destiné a préconiser le don de paix, qui est le premier don du Saint-Esprit.
Guy de Roye dépense également de longues moralités contre le jeu, surtout contre celui « des tables et autres semblables, qu'il déclare être plus immoraux que de prêter onze pour douze, non pas à huit ou à cinq, mais a une mesme heure. »
Mais, ainsi que tous les écrivains de son époque, le grave archevêque avait son côté faible ou singulier, et il le montre dans ses bizarres interprétations, qui représentent, il est vrai, les idées de son temps. Sans nous arrêter a la description du « combat d'Esaû et de Jacob dans le ventre de leur mère, pour issir » , nous devons mentionner plus au long le chapitre qui concerne le sacrement du mariage : « Il fut établi, dit-il, dans le paradis terrestre, devant tous les autres sacrements, et devant que Tliomme eùst encore péché. Mariage signifie l'amour de Jésus-Christ et de saincte Eglise. Dieu ne fist pas la femme de la teste de l'homme pour qu'elle ne voulust estre maistresse; ainsi ne la fist-il pas de pied pour qu'elle ne fust tenue trop en despit, mais la fist d'une cosle pour qu'il la tiengne pour sa compagne. » Le chapitre de V estât de veuve est encore plus empreint des idées de ce
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temps : l'archevêque y répète des admonitions déjà données par d'autres moralistes, et surtout par ceux de la fin du xiv" siècle. Ce livre, commencé a cette même époque, ne fut terminé que longtemps après : l'auteur le soumit à une congrégation de docteurs assemblés a Paris, comme on le voit par le précédent manuscrit n" 7549.
Trois volumes sur papier nous ont transmis l'ouvrage de Guy de Roye ; tous les trois du milieu du xv® siècle, et sans ornements. Le manuscrit 7549 nous a paru le plus complet. L'approbation des docteurs devait recommander l'ouvrage, et cependant les exemplaires venus jusqu'à nous sont en très petit nombre.
Augustin Jacques Legrand était un des écrivains élevés sous le patronage de Louis, duc d'Orléans. Legrand dédia (4) au prince son Archiloge Sophie, composé d'abord en latin, vers 4580, sous le titre de Sophologium, puis traduit en français au commencement du xv® siècle. Cet ouvrage était divisé en trois parties : la première consacrée « a toutes sciences humaines et divines i ; la deuxième, « a toutes vertus », et la tierce, « a tous états » . Cette troisième partie est surtout curieuse pour l'histoire du xv® siècle ; car l'auteur non seulement examine l'état des gens d'église, des nobles, comme princes, chevaliers, etc., mais encore il traite longuement de l'état des bourgeois, marchands et laboureurs, des vierges,
(1) Voyez cette dédicace imprimée dans les Manuscrits français, par M. Paulin Paris, tome !«', page 283.
des mariées, des veuves, etc. Les deux premières parties de cet ouvrage furent mises en français ; on croit que la troisième ne le fut pas. La mort violente de Louis d'Orléans, arrivée en 4407, put être la cause de l'interruption de cette traduction. Entreprise dans les premières années du xv^ siècle, elle ne devait pas être très avancée avant 4407. La mort du prince priva l'auteur du bénéfice de son travail et le lui fit vraisemblablement abandonner : cette circonstance servirait de date à l'ouvrage français de Legrand.
h'Archiloge Sophie, ou livre d'éducation et de conseils a la jeunesse, aux princes, etc., renferme plusieurs chapitres fort curieux; celui où l'auteur traite de la Grammaire (l) est de ce nombre. On y retrouve les idées de cette époque sur l'inventeur de l'écriture alphabétique dans diverses contrées. Selon A. J . Legrand, le chaldéen fut la première langue ; Abraham inventa l'hébreu, Cadmus et Palamus trouvèrent les lettres grecques (2) , et la reine Ysis , fille de Mothe , les porta de Grèce en Egypte, ou, selon d'autres, elle les y trouva en arrivant dans ces régions africaines. Jacques Legrand savait que, chez ce dernier peuple, il existait deux sortes de lettres : les unes pour les prêtres et pour les clercs, et les autres pour le commun peuple. Un autre chapitre de cet ouvrage traite spécialement du Prédicament pour étudier
(1) Les manuscrits français, par M. Paulin Paris, tome II*, page 215.
(2) Il y en a, (lit-il, de morales ou symboliques j l'Y signifie la vie humaine.
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la logique, et l'on y trouve un recueil des figures de rhétorique, ou couleurs de sentences tirées des histoires sacrées et profanes, dont quelques-unes peuvent paraître fort singulières. Dans le chapitre de Poéterie et de leurs diversités, l'auteur développe les règles pour faire des rimes en prose et en vers.
Un très beau manuscrit, orné de magnifiques peintures, renferme le texte français de VArchiloge Sophie ; c'est le volume n" 6868, grand m-folio, du commencement du xvf siècle. C'est un de ceux qui nous ont conservé la dédicace de l'auteur a Louis d'Orléans. Un autre manuscrit, mais du XV* siècle, renferme aussi le même ouvrage. Le texte en est moins complet. Il porte le n" 68-18 (I).
Le Livre des bonnes Mœurs, du même auteur, reproduit en grande partie les idées morales et critiques de VJrchiloge Sophie. Il fut entrepris par ordre de Jean, duc de Berry, a qui il est dédié. L'ayant composé bientôt après l'ouvrage dont nous venons de parler, Jacques Legrand dut y reproduire les mêmes jugements contre son siècle et les seigneurs de son temps. Dès la première partie, un chapitre est réservé à ses déclamations contre la lune. Dans la deuxième partie, où il parle des gens d'église, il consacre un chapitre a leur prêcher la chasteté. Le gouvernement des princes occupe la troisième partie. On y remarque la recommandation qu'il fait aux
(i) Selon J. Legrand, les deux grammairiens les plus savants sont Donat et Priscien.
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grands seigneurs dans l'emploi de leur temps, de s'abstenir du jeu de dés, si fréquent à son époque, sans vouloir pourtant dire que les princes « ne se doivent esbattre à jeux honnestes. > La quatrième partie concerne le commun peuple; il est assez curieux pour les remarques qu'il y fait au sujet du mariage, des habitudes des femmes et des veuves, de celles des marchands , dont il blâme les nombreuses usures. Enfin, après avoir parlé des domestiques, il expose la manière de bien les gouverner. La cinquième partie traite de la mort et du jour du jugement.
On voit, par ce court sommaire, qu'on retrouve, en effet, la pkis grande partie de VArchiloge Sophie dans cette seconde composition de Jacques Legrand : elle n'est en quelque sorte que le développement de la première. Il y cite un grand nombre d'auteurs de l'antiquité classique, tels que Caton, Juvénal, Ovide, etc., et les exemples moraux sont tirés autant de l'histoire profane que de l'histoire sacrée.
On a enfin du même auteur des Poésies (I) morales et historiques conservées dans un seul volume, a la Bibliothèque royale, s. f. 540 — 50 : elles reproduisent les mêmes sentiments que les deux ouvrages en prose du même écrivain.
Parmi ceux qui se signalèrent encore en intervenant par des écrits ou des discours fort passionnés dans la querelle d'Orléans et de Bourgogne, il faut ajouter aux noms de Chris-
(I) Si l'on peut donner ce nom à <le la prose rimée.
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IJne de Pisan et de Pierre Salmon celui du docteur Jean Petit, que Ton devrait isoler de tout autre écrivain de son siècle a cause de son audace inouïe a glorifier l'assassinat du duc d'Orléans {{).
Mais Jean de Courtecuisse et Jean de Montreuil effacent suffisamment ce brutal écrivain par leur oraison funèbre du duc Louis (2). Le premier de ces deux personnages a laissé la réputation d'un des plus grands orateurs de son siècle ; Pierre d'Ailly et Jean Gerson, son élève, complétèrent la défaite des doctrines du docteur Petit par leurs discours et leurs négociations au concile de Constance. Trois orateurs de cette réputation, glorifiant la mémoire du duc d'Orléans, c'est la sans doute le plus grand honneur qu'on pût rendre a la mémoire de cet infortuné prince.
(1) Cette justification du duc de Bourgogne, par Jean Petit, fut condamnée par arrêt du parlement. Au mois de mars 1413,1'évêque de Paris et l'inquisiteur de la foi en France écrivirent à l'évéque de Tournay pour faire exécuter dans son diocèse la sentence rendue contre celte justification (vol. 6G des 1 82 de Colbert, page 419.) Au même temps, intervint un appel du procureur du duc de Bourgogne contre la condamnation de cet écrit (même volume, page 409.) L'official d'Arras signifia cet appel, en 1414 (idem, page 417.) Enfin, au mois de mai de la même année, il y eut un acte de réception des lettres du roi, de l'évéque de Paris, de l'inquisiteur de la foi en France et de l'Université de France, sur la condamnation de la justification du duc de Bourgogne (idem, page 425). Le 7 juin 1415, une sentence du concile de Constance confirma cette condamnalion (vol. 35, collection des 182 de Colbert, page 504.)
(2) Le premier exemple d'une oraison funèbre en l'honneur d'un simple particulier fut aussi donné au commencement de ce siècle par l'évéque d'Auxerre, qui prononça celle de Bertrand du Guesclin.
Malgré tant de noms illustres dans les lettres, qui figurent dans les annales des premières années du xv® siècle, la langue française n'avait fait aucun progrès depuis le règne de Charles V ; l'habitude de mêler de nombreuses citations latines au milieu des discours français rendit les orateurs paresseux et arrêta l'essor de leur imagination. Jean de Négremon, Pierre de Versailles, Pierre aux Bœufs, confesseur de la reine, acquirent aussi de la renommée dans la chaire, prêchant devant la cour et les grands de leur siècle. L'université avait été cependant nouvellement réformée et son enseignement agrandi. Certains évêques (J ) ordonnaient aux prêtres de leur diocèse d'enjoindre aux fidèles, sous peine d'excommunication, d'envoyer leurs enfants a l'école et ils désignaient les livres dont on devait se servir (2). De petits traités étaient spécialement écrits pour l'instruction des prêtres et du peuple. Les gens destinés a l'Eglise ne pouvaient être reçus dans les premiers ordres cléricaux qu'en justifiant de leurs études en langue latine. Les discussions entre les deux Eglises grecque et romaine, et les députés de l'Université qui représentèrent l'Eglise latine au concile de Bâle, attestent suffisamment les soins que l'on donnait déjà a l'élude de la langue grecque (5).
Rappelons a cette occasion que l'empereur Manuel Paléologue avait cru faire un présent d'une rare munificence,
(1) Entr'autres, celui de Soissons, en 1403.
(2) Les livres de fables étaient expressément défendus.
(3) Guillaume Filatre traduisit en latin les Livres de Platon.
en envoyant au roi de France par ses ambassadeurs ('l ) un très beau manuscrit grec contenant les œuvres de saint Denis l'Aréopagite avec le commentaire de saint Maxence. Cet admirable monument du bas-empire, recommandable par son ancienneté non moins que par la richesse de sa couverture historiée, est encore aujourd'hui conservé parmi les raretés du moyen âge au Musée du Louvre.
Les sciences historiques ne chômèrent pas au commencement du XV® siècle. Pierre de Fenain, Jean Juvenal des Ursins, Christine de Pisan et le religieux anonyme de saint Denis sont des annalistes du premier ordre pour l'histoire de notre pays (2).
La peinture, la musique et les scribes s'étaient de nouveau constitués sous la protection de l'autorité royale : ces statuts furent-ils favorables au développement des arts ? c'est ce dont il est permis de douter. Si une pensée d'ordre et d'utilité présida à cette organisation régulière des métiers, elle fut bientôt oubliée par l'intérêt des maîtres en chaque profession, qui s'attribuèrent des droits pécuniaires très onéreux pour ceux qui voulurent se faire affilier a ces sociétés. Parmi les scribes, on doit surtout nommer Nicolas Flarael ; son admirable talent en calligraphie, dont il existe de nombreux exemples en tête
(1) Voyez, pour les ambassadeurs de Constantinople envoyés en France, de 1395 à 1397, la page 39 de la 3« partie de notre ouvrage.
(2) A cette même époque, Jean de Courcy écrivit son histoire en prose des Grecs et des Troyens.
des livres qui composèrent autrefois la librairie de Jean, duc de Berry, lui fit attribuer tous les secrets de la sorcellerie, et faillit le conduire a la hart (^).
Les nécromanciens continuèrent d'intervenir aussi dans les querelles de ces temps malheureux, et leur nombre devenait de jour en jour bien plus grand. Nous avons déjk dénoncé leur funeste influence sur la réputation de Valentine de Milan. Le duc Louis se vengea de tous en faisant brûler Jean de Bar, qui était au service du duc de Bourgogne. Les noms de Paul Bonnet, Jean Legros, et Henri Kalkar, ont survécu à ceux de leurs pareils, maîtres aussi dans le misérable métier d'astrologien (2). GilesLouvier, plus instruit qu'eux tous, prédit les deux comètes qui apparurent au xv* siècle.
Dans la jurisprudence, Balde, Le Masuer et Gilles Carlier se distinguèrent parmi bien d'autres.
La seconde période littéraire du xv® siècle commence et se caractérise parfaitement dans la personne et les écrits du duc Charles d'Orléans. Dans notre travail spécial sur ce poète, nous avons examiné l'intérêt que méritent ses poésies, comme les compositions littéraires les plus élégantes et les plus châtiées du XV® siècle, celles dans lesquelles se révèle tout le génie
(1) Il a aussi écrit un livre ayant pour titre : la F'raie pratique de la noble science d'alchimie, qui a aidé à conflrmer sa réputation populaire. Plusieurs manuscrits de ce texte existent à la Bibliothèque royale, fonds Saint-Germaiu, n°^ 1637, 1942 et 1960.
(2) Voyez le manuscrit 748T, qui renferme les noms des plus célèbres d'enir'eux.
de la langue française. Il nous reste à comparer le royal poète avec ses contemporains et ses rivaux ; et le plus renommé de tous, celui qui usurpe réellement la place éminente qui appartient au duc Charles dans l'histoire littéraire de ce temps, François Villon, se présente tout d'abord.
En opposition parfaite avec l'esprit et le goût, le langage épuré et poli , la chasteté et l'exquise délicatesse des expressions, caractères éminenls des poésies du duc Charles, on trouve dans celles de François Villon un langage rude et saccaJé, un choix très étudié d'expressions a l'usage des classes infimes de la société, les oppositions les plus heurtées, un cliquetis de mots rudes et mal sonnants qui peuvent paraître tout d'abord donner quelque vigueur a ses pensées et a sa poésie. Mais le cynisme qui s'y montre, les idées brutales que ses écrits expriment avec une indifférence qui n'a rien de philosophique, surtout les scènes triviales et burlesques racontées par François Villon, donnent a toutes ses poésies un cachet d'originalité, si l'on veut, de nouveauté, de singularité ; mais le mauvais goût dans le sentiment, dansla pensée et dans l'expression , le laissent bien au-dessous de son maître. Il est possible que Villon, doué d'une vive imagination, eût composé de meilleurs ouvrages s'il avait été mieux élevé. La différence des conditions, et dans ce temps-la elles étaient absolument distinctes, est peut-être a elle seule la cause de l'inégalité sensible entre les deux poètes ; le bon goût est une des plus sûres règles de la bonne poésie.
Le roi René préféra toujours la poésie et les beaux-arts aux jouissances d'un trône contesté. Il nous a laissé plusieurs ouvrages en prose et en vers. Ceux-ci furent réellement pour lui l'objet d'une passion malheureuse. Le Livre du cœur d'amour épris; l'Abusé en cour; le Livre de la mortification de vaine plaisance ; les Amours du roi René et de Jeanne de Laval, sa deuxième femme, sous les noms de Regnault et Janneton, sont autant de témoignages de son goût pour la poésie. Il a aussi dicté et peint un livre de Tournois de plaisance, qui n'est pas un de ses moindres titres de gloire ; un beau portrait de Jeanne de Laval se trouve au commencement d'un livre de prières, qui est aujourd'hui k la Bibliothèque du roi.
On trouve plus de facilité, d'élégance et de mérites réels dans les poésies du duc de Bourgogne, dont nous avons publié les ballades a la suite de notre édition des poésies de Charles d'Orléans, mais les œuvres de ce prince sont fort peu nombreuses. Avec Jean-le-Bon, et au nombre des rivaux en poésie du duc Charles et de ses partenaires en son château de Blois, nous citerons aussi Marie de Clèves, duchesse d'Orléans ; Gilles des Ourmes ; Jean, duc de Bourbon; Jacques, bastard de la Trémoille etGarancières. Ces poêles seuls apportèrent dans leur composition un peu de cette perfection si pleine d'élégance et de pureté qui est le caractère distinctif des poésies du duc Charles. Formés a l'école poétique du prince, ils en reproduisent un peu les pensées gracieuses, la recherche dans le style, la variété dans les tours et le mouve-
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ment dans les vers. Mais ce sont encore des ouvrages que les disciples eux-mêmes plaçaient au-dessous de ceux de leur maître.
L'élocution pédantesque, la lourde poésie et le style embrouillé d'Alain Chartier, laissent ses ouvrages bien au-dessous de ceux du duc Charles et de ses collaborateurs de Blois. La poésie d'Alain ressemble souvent a de la pauvre prose rimée; ni la mesure, ni le refrain de ses ballades ne rappelle les gracieuses compositions du royal poète ; les pensées y sont fort communes, ainsi que les images. Ses ouvrages sont fort nombreux, mais sa facilité malheureuse n'a pas toujours été propice a. sa réputation de poëte.
Le travail imposant du savant André Duchesne, qui a publié une édition des œuvres d'Alain Chartier, nous dispense d'entrer en de plus longs développements. Rappelons seulement que le plus grand titre de gloii'e d'Alain est sans contredit le témoignage que IVIarguerite d'Ecosse voulut bien rendre de son esprit. L'ayant rencontré endormi dans une salle du palais du roi Charles VII, elle s'approcha de lui et l'embrassa, en disant : Je n'ai pas baisé l'homme, mais la précieuse bouche de laquelle sont issus et sortis tant de bons mots et vertueuses paroles.
Reconnaissons toutefois que le duc Charlcv-î rencontra un rival redoutable, capable de lui disputer son rang et sa prééminence en poésie pendant le xv^ siècle : tel fut Martin Lefranc. On a de lui un hvre intitulé : le Champion des dames j dédié
à Jean-le-Bon, duc de Bourgogne (J), et un autre ayant pour titre : VEstrif de fortune et de vertu. Dans le premier, Martin Lefranc brille de toutes les qualités du véritable poète ; il se déclare contre les doctrines du roman de la Rose, et ayant vécu a la cour du comte de Savoie, il consacre une portion de son quatrième livre a Téloge des dames de cette maison souveraine.
Un grand nombre de compositions poétiques, presque toutes analogues par leur sujet, parurent encore pendant le xv*" siècle; mais une sorte de communauté de plan et d'origine nous dispensera d'en parler plus longuement. Ce sont en général des dits et ballades destinés aux Cours d'amour, aux Jeux sous l'orme, etc. Nous omettons de parler ici de Martial de Paris, auteur d'une très exacte chronique en vers du règne de Charles VII, souvent citée dans ce volume, et de Antoine de la Sale, auteur du Petit Jean de Saintré, Ils appartiennent au règne de Louis XI, que nous n'abordons pas dans cet ouvrage.
Ajoutons que l'une des particularités dislinctives de la littérature du xv^ siècle nous paraît se trouver dans l'habitude que prirent les écrivains du milieu de ce siècle, de remettre de nouveau en français ceux des ouvrages en cette langue qui
(1) Un exemplaire de cet ouvrage, conservé à la bibliollièque publique de Grenoble, renferme, sur ses derniers feuillets, des vers du duc de Bourgogne, et, sur les premiers feuillets, des poésies eu l'honneur de Marie de Bourgogne, dont la mort était alors récente.
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avaient été écrits pendant le xiu^ siècle ou le précédent, et de mettre en prose certaines compositions primitivement écrites en vers. Ce milieu du xv^ siècle est aussi la grande époque des récits miraculeux et de leur introduction dans les textes anciens, rajeunis pour les seigneiu's du jour. Le langage du règne de saint Louis était-il donc déjà difficile à comprendre au xv" siècle ?
Parmi les ouvrages du vieux français remis en langage nouveau, nous citerons la Destruction de Troie de Benoît de Sainte-More, mise en prose par un anonyme écrivain du xv« siècle, qui fit précéder ce travail d'un petit préambule dans lequel il vante les agréments que l'on trouve a la lecture des aventures récitées dans cette Histoire de Troie, mise en « roumans tout au mieulx qu'il a pu. t Le manuscrit du roi 7489-5. 5, nous a conservé cette transformation nouvelle de l'oeuvre de Benoît de Sainte-More.
Mais un manuscrit que nous avons eu occasion d'examiner dernièrement dans la bibliothèque de la ville de Grenoble, en en rédigeant le catalogue pour le comité du ministère de l'instruction publique, prouve aussi que cette même transformation couvre un plagiat effronté fait par un anonyme du XV® siècle. En effet, un très beau manuscrit du xuf siècle, écrit a Padoue, renferme déjà cette traduction en prose de la composition en vers de Benoît de Sainte-More, et il nous apprend qu'il faut faire remonter au moins au xiu^ siècle la preuîière traduction en prose de V Histoire de Troie du trou-
■vère Benoît, et non pas seulement au xv^ siècle, comme quelques savants critiques avaient pu le croire, faute de connaître le document qui constate ce fait pour une époque aussi ancienne.
A la liste des traducteurs d'ouvrages latins que nous avons déjà donnée, il faut ajouter, pour l'époque a laquelle nous bornons notre travail , l'ouvrage de Léonard Arezzo sur la première guerre punique : il fut offert au roi Charles VII en -1445; les Stratagèmes de Frontins, traduits par Jean de Rouroy. Le Traité de la puissance temporelle des Rois fut mis en français par Laurent Pinon, évêque d'Auxerre ; et les Tables chronologiques de Mathieu Palmerii, Florentin, par Jean Cossa, pendant l'année -1448. Dix ans plus tard Jean Miclot traduisait la Passion de saint Adrien; et en l'année ^460, Juvenal des Ursins faisait traduire a Reims V Histoire des Juifs de Josèphe.
Vers ce même temps, les Universités se multipliaient dans tous les royaumes : en France celles d'Angers et de Poitiers avaient pris une bien plus grande importance; bientôt apparurent comme rivales celles de Louvain, de Leipsick, de Rostock et de Nuremberg. Les Anglais, pendant les guerres avec la France, n'abandonnèrent jamais l'Université de Toulouse, et augmentèrent même les privilèges de celle de Caen. Quelques étudiants étrangers maltraités à Toulouse furent, pour le roi Charles VII, roccasion de promulguer des lettres-patentes en faveur de ces écoliers étrangers.
CHARLES d'ORLÉANS. 415
La destruction de l'empire grec, en 1455, dispersa les savants qui résidaient encore h Constantinople : cet événement fut favorable a l'étude de leur langue en Europe. Malgré les soins des papes d'attirer a leur cour les hommes marquants dans les sciences et les lettres, trois savants grecs (1) furent appelés dans l'Université de Paris pour y enseigner cette langue. En même temps Léonard Bruni Aretin et le Poggio , se signalèrent par leurs services rendus, l'un k la littérature grecque dont il fut nommé le restaurateur en Europe, l'autre à la littérature latine. Le dernier en agrandit le domaine par les découvertes qu'il fit d'un grand nombre d'écrivains de la latinité classique restés enfouis jusque-la.
Le français était une des langues le plus généralement répandues en Europe (2), en Angleterre surtout, où les formules de l'autorité royale étaient rédigées en cette langue. JeanGower écrivit a Londres le Miroir du pensif f. L'Université d'Oxfort en possède seule aujourd'hui un exemplaire.
Les chroniques sont fort nombreuses pendant le règne de Charles VII ; c'est aussi l'époque des écrivains d'histoires locales : progrès digne de l'attention de l'historien de ces mêmes temps, où les chroniques générales sont habituellement abandonnées, tandis que dans un grand nombre de localités surgissent des historiens qui en recherchent et en écrivent les annales.
(1) La langue hébraïque était aussi cultivée à celte même époque.
(2) On a de ce temps-là quelques traductions de l'espagnol en français, entr'aulres, les Lettres du roi de Castille.