CHAPITRE YIIL
Estime et affection des sujets pour le prince. — Ils partagent ses joies. — Le duc Charles conduit le deuil de Charles VII. — Antoine Astcsan fait hommage au duc du premier recueil de ses poésies. — Frais de reliure de ce volume. — Dévotion particulière du prince à saint Solempne de Blois. — Haine de Louis XI contre le duc Charles d'Orléans. — Il cause sa mort. — Librairie du duc Charles.
Cette vie de libéralité, de poésie, de dévotion, de sentiments nationaux que l'on vit éclater a toutes les occasions heureuses pour la France, attira au duc d'Orléans l'affection et l'estime de ses sujets. Ils lui témoignaient fréquemment de tels sentiments par le soin qu'ils mettaient h fêter toutes les joies du duc. « Les doiens et chapitres de Saint-Sauveur de « Blois et de Saint- Aignan d'Orléans envoyèrent, les uns « cent livres tournois, et les autres, cent escus d'or à mon- «c seigneur, en l'honneur de la naissance de sa belle fille, « lesquels monseigneur les bailla a sa compagne pour en faire « à son plaisir. »
A la fin de l'année 1460, le prince avait été ramené par les événements publics aux occupations et a des préparatifs militaires, afin d'essayer encore de soutenir ses prétentions sur le
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Milanais contre les S forces, qui l'occupaient. Le comte d'Angoulême et le duc de Bretagne assistaient de leur puissance leur parent et lenr allié ; mais la mort du roi Charles VII dérangea ce projet. Charles d'Orléans fut obligé de se rendre h la cour et de conduire le deuil du monarque. Une chronique du temps indique ainsi la place qu'occupait ce prince dans la cérémonie funèbre :
Joingnant (le parlement) messeigneurs d'Orléans, D'Angoulesme, d'Eu, et Dunoys Venoient après le dueil, faisans A cheval de tout noir harnoys.
Bien peu de temps après cette cérémonie funèbre, le secrétaire du prince, Antoine Astesan d'Asti vint lui faire hommage d'un magnifique manuscrit : c'était un volume de format petit in-folio sur peau de vélin, a deux colonnes, orné d'arabesques, et portant les armes de Charles d'Orléans peintes sur le premier feuillet. Il contenait les poésies du prince avec leur traduction latine par ce secrétaire. C'était le célèbre manuscrit des poésies du duc Charles, qui appartient aujourd'hui à la Bibliothèque de Grenoble. Nous rappellerons sommairement, d'après la description que nous en avons donnée {\), que les poésies de Charles d'Orléans occupent dans ce volume cent neuf feuillets écrits a deux colonnes, dont une est consacrée au texte français du prince et l'autre k sa traduction latine. Il contient toutes les pièces composées par le prince
(J) Introduction à notre édit. des Poésies de Charles d'Orléans, p. xvii.
pendant sa prison en Angleterre , a son retour en France et après sa délivrance, jusqu'en Tannée "^4455. Le dernier feuillet de ce volume est occupé par deux épitapîies en l'honneur du roi Charles VII, composées par ce même Antoine Astesan. Les regrets exprimés en vers par Antoine, au sujet de la mort du roi, précédèrent de Lien peu de temps l'hommage qu'il fit au duc d'Orléans de ses œuvres poétiques ; et on voit, par le document suivant, que ce précieux manuscrit fut relié deux années après avoir été offert au duc Charles. Ce document contient un ordre de payer une somme de 20 sous tournois à la veuve de Jehan Fougère, relieur a. Blois , « pour avoir relié de cuir vermeil en grant volume ung livre en parchemin, en quel livre sont contenus le livre des Balades de monseigneur le duc d'Orléans, tant en françois comme en latin, et autres hvres en icelluy (^ ). »
Au sage monarque pleuré par la France succéda un prince d'un caractère craintif, haineux et soupçonneux jusqu'à prendre ombrage de la vie toute littéraire et de loyale paix du duc Charles. Les effets de l'humeur irascible de Louis XI atteignirent le prince, malgré tout le soin qu'il prenait de se tenir éloigné des brigues des grands du royaume. C'est à celte époque de sa vie que Charles d'Orléans fait allusion dans sa ballade qui commence par :
Dieu vous gaid d'injurieux soupçons.
(1) Catalogue de la collection Courcelles, imprimé en I83i, p. 50,
Près du château de Blois se trouvait une église en Thonneur d'un saint pour lequel le prince avait une dévotion particulière; il dépensa souvent « pour réparer l'église et non « ailleurs, pour la singulière amour, dévotion et affection au « glorieux corps saint du dit saint Solempne. » Le 7 mai i 463, il donne cent livres tournois h cette même église par une patente dans laquelle il déclare que, « pour ce que nous « ne pouvons signer de nostre main nous avons cy fait
< mectre ce petit signet (^). » Dès le mois de janvier de l'année suivante, la santé du prince était dans un état plus alarmant. Il fit partir inopinément « Jehan Antret, dit le Breton, huis-
< sier de sale de monseigneur le duc, pour ung voyage par € l'ordonnance de monseigneur, de Blois a Orléans, pour « aller quérir m aistre Jehan Caillau, médecin du prince; et « le samedi ensuivant, retourna le dit Jehan le Breton au dit « lieu d'Orléans, le quérir, et l'amena quant et quani lui. » Ces deux voyages coûtèrent xx s. tournois.
Le dernier acte de la vie du duc est aussi un dernier effort pour rétablir l'harmonie dans le royaume. Aux États de Tours, où il voulut prononcer quelques paroles en faveur du duc de Bretagne, contre qui Louis XI venait susciter la sévérité de l'assemblée, le roi, sans égard pour le grand âge et les infirmités de son parent, le maltraita en paroles. La dureté de ses reproches troubla fort le bon prince, qui rentra chez lui pour
(i) Original en parchemin, conservé à la Bibliothèque du roi, parmi les titres originaux.
ne plus en sortir. Le duc Charles d'Orléans mourut a Am- Loise, le 4 janvier 4465. Ainsi finit le prince des poètes du XV* siècle, et le plus distingué de tous ceux du premier âge de la poésie française, regretté de tous, excepté du roi Louis XI, qui n'aima jamais personne.
Jusqu'à son dernier moment, Charles d'Orléans n'avait cessé de cédera son goût pour les livres. On trouve en effet dans le deruier compte de dépenses dressé du vivant de ce prince, et que la mort l'empêcha d'approuver, les objets suivants :
« Pour trois peaulx de veslin baillées a la Fouquerée, pour mectre aux Heures de madame livres.
« A Guillemete, veusve de feu Jehan Fouquère, pour avoir réglé xLii cayers de parchemin pour escripre plusieurs petitz livres pour mon dit seigneur, xvii solz vi deniers tournois ; et pour avoir réglé et mis 'a point unes petites Heures de madame la duchesse, x solz tournois. j>
Dans ce même compte on remarque encore d'autres curieux détails :
« Pour huit aulnes de gros cordon de soye de plusieurs sortes pour enfiiler plusieurs patenostres pour mon dit seigneur, au prix de xv deniers tournois l'aulne.
« Pour une once de soye noire pour faire de la frange pour deux des espées de mon dit seigneur, x sols tournois.
« Pour X onces de fil noir baillé au tabourin pour les orloges de monseigneur le duc, xx deniers tournois.
€ Pour une canéte de fil d'or pour faire une grosse houpe pour unes grans patenostres pour monseigneur le duc (^).
La bibliotbèque du duc Charles en son château de Blois était une des plus riches de ce temps-là. Un premier inventaire en avait été dressé en 4 427 (2), en vertu des ordres du prince, contenus dans ses lettres-patentes datées de Londres, le 29 novembre iÂl 5 (ci-dessus page 506).
Depuis le retour du prince en France, cette belle collection de livres avait reçu un très notable accroissement, et l'on doit citer en première ligne les manuscrits qui composaient autrefois la librairie du roi Charles V au Louvre , vendus et dispersés par le duc de Bedfort pendant qu'il occupait Paris. Charles d'Orléans et son frère, le comte d'Angoulème, mirent tous leurs soins à racheter en Angleterre, pendant leur séjour forcé dans cette contrée, les manuscrits qu'ils purent reconnaître pour avoir appartenu à leur ancêtre (5). De retour en France, ils les réunirent k leur collection déjà commencée depuis longtemps dans le château de Blois ; elle fut successivement augmentée par les princes du nom et de la race d'Orléans : le roi Louis XII, oui y
(1) Original en parchemin signé par Marie, duchesse d'Orléans, mais dont le texte commence ainsi : « Charles, duc d'Orléans, de Milan et de Valois, conte de Blois, etc. »
(2) M. Leroux de Lincy a publié cet invenlaire. Paris, Didot, in-S°, brochure de 64 pages.
(3) Enlr'autres, le manuscrit 7031, Ralional des divins offres, exemplaire du roi Charles V, portant sa signature.
id5.
,j88 deuxième partie.
apporta la belle bibliothèque conquise avec la ville de Pavie, et François P"", qui fit acheter dans toute l'Europe lettrée des livres dignes de figurer a côté de ceux qu'avait fait exécuter son oncle Charles d'Orléans. Telle fut l'une des origines les plus notables de la collection des manuscrits de la Bibliothèque du Roi a Paris, la plus riche encore de toutes celles qui ont été formées en Europe.
Le fait du rachat des manuscrits du roi Charles V a Londres, et de leur réunion dans la résidence du duc Charles d'Orléans, ne doit pas être oublié parmi les signalés services rendus aux belles-lettres par ce prince instruit et zélé. Nous n'indiquerons ici de cette ancienne et si riche collection que quelques-uns des manuscrits du prince, qui portent sa signature , et que l'on reconnaît aujourd'hui parmi ceux de la Bibliothèque du Roi a Paris.
Nous citerons d'abord le manuscrit latin, n** 4GI, grand in-foho sur vélin, du xiv" siècle, et contenant Nicolai de Lyra postillœ in Salomonis proverbia , etc. Ce volume offre un curieux exemple des plus singulières destinées réservées h ces sortes de monuments. Il fut exécuté h Paris, en >I545, par un des écrivains aux gages du duc Louis d'Orléans, et enrichi de quelques miniatures et ornements par son peintre ordinaire, celui qui enlumina le volume n" 7421 français, où l'on retrouve le portrait et les armes du duc Louis. Envoyé en cadeau par ce prince au duc de Milan, son beau -père, ce manuscrit figura longtemps dans la biblio-
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ihèqiie de Pavie; mais le roi Louis XII, maître de celte \ille, s'empara de tous les livres qu'il trouva dans le palais des anciens ducs de Milan et les rapporta en France. Après avoir fait inscrire sur le dernier feuillet de chaque volume ces mots : « DePavyey, au roy Loys XIP, » ce monarque les installa de nouveau dans le château de Blois. Ainsi ce volume, donné en cadeau au duc de Milan vers la fin du xiv" siècle par le duc Louis, fut repris par droit de conquête par le petit-fils de ce prince, qui le reporta en triomphe dans le palais de ses ancêtres.
Deux curieuses peinturées sont a remarquer dans ce manuscrit, l'une offre la personnification symbolique des quatre évangélistes, l'autre un prétendu plan du temple de Salomon.
Le volume latin, n** 1865, est un recueil de différents ouvrages autrefois probablement isolés les uns des autres : a la fin de chaque traité, on trouve, en effet, la signature de Charles d'Orléans. Les principaux sont des écrits de saint Jérôme et de saint Grégoire. Celui qui est le premier dans le volume se recommande par une circonstance toute particulière; il a été écrit par Nicolas Astesan, secrétaire du prince. L'écriture de ce volume est absolument semblable a celle du manuscrit de Grenoble, qui contient les poésies du prince avec la traduction latine en regard. L'enlumineur fut aussi le même. Les autres ouvrages du même recueil, n" 4863, ne sont pas de la main de Nicolas Astesan, mais tous portent sur le premier feuillet les armes du prince. Quelques-uns
de ces livres paraissent avoir été écrits en Italie a une époque plus ancienne que celle où vivait le duc Charles ; ses armoiries ont été ajoutées en surcharge au bas du feuillet.
Libri precum, n°^ ^ ^ 96 et ^ 204 , sur vélin ; ces deux volumes sont de la fin du xiv^ siècle; ils portent les armes de Louis d'Orléans sur la tranche et sur le premier feuillet. On doit remarquer le goût parfait, l'élégance et la variété des ornements et des lettres capitales.
Deux manuscrits de Salluste ont aussi appartenu au duc Charles, l'un porte les armes du duc Louis au Las d'une très élégante peinture (n" 3747-A). C'est celui qui renferme des vers français attribués k Louis XII et que nous avons publiés a la fin de notre édition de Charles d'Orléans (p. 410). Dans l'autre manuscrit, le n" 5747, on trouve la signature du duc Charles sur le dernier feuillet. Une peinture très finement exécutée et des ornements très élégants se voient sur quelques pages de ce volume.
Le texte latin des hommes illustres de Pétrarque (n° 6069-K) fut écrit pour le duc Charles en i 448 et enluminé par le même artiste qui peignit les ornements du manuscrit de Grenoble et ceux du volume n" 46. La signature du prince se trouve sur le dernier feuillet ; ses armes se voient aussi à plusieurs endroits de ce livre.
Parmi les manuscrits français qui portent la signature de Charles d'Orléans, nous ne citerons que les volumes suivants :
« Le Livre des Vertus el Ornemenls des Rois (n"742J), en
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tête duquel se trouve le portrait du duc Louis d'Orléans et r un des exemples que nous connaissions des armes du prince ayant deux loups pour support. Le prince Louis avait aussi un petit sceau au milieu duquel figurait sur champ semé de fleurs de lis un de ces animaux, mais aucun exemple de ce fait curieux ne nous est connu. Les documents écrits nous l'apprennent seuls. Sur le dernier feuillet du volume 7421 , on lit : f Ce livre est Charles, duc d'Orléans. Charles. »
Le volume n° 785 i est un recueil de divers textes français et latins ; h la fin se trouvent les signatures du duc Charles, et de Jean, comte d'Angoulème, son frère. Enfin, indiquons a la noble curiosité des amateurs l'exemplaire original de « VÂpparition de Jean de Meung < composé par le prieur de Salon , Honoré Bonnet , qui fut offert à Valentine de Milan, duchesse d'Orléans : l'épître dédicatoire du volume n** 7203 nous l'apprend ; une très grande particularité recommande encore ce volume, c'est le portrait de la duchesse Valentine qui se trouve peint en miniature, la signature du prince est sur le dernier feuillet.
Les volumes suivants ont déjà été décrits par M. P. Paris dans les Manuscrits de la Bibliothèque du roi, savoir : n'' 6874, la Tour de la grant richesse, in-folio vélin, xv® siècle (livre de médecine), portant la signature du duc Charles sur le dernier feuillet ; les n"^ 6934, 6955, 6937, trois volumes infolio sur véUn a deux colonnes, miniatures, fin du xiv** siècle, aux armes de Louis d'Orléans, ayant pour support, dans le
302 DEUXIÈME l'AKTIE.
premier volume, les deux loups et non pas deux renards, elle volume 7060 qui porte aussi la signature du duc Charles. On doit compter ce manuscrit parmi ceux qui, faisant autrefois partie de la librairie du roi Charles V, furent rachetés par les princes d'Orléans pendant leur captivité en Angleterre.
Marie de Clèves, femme de Charles, duc d'Orléans, a écrit son nom sur le dernier feuillet du volume n° 7844 « les Voies de Dieu » , traduction de Jacques Bouchant. Le premier feuillet est aussi une fort jolie miniature de présentation ; le volume n° 7296 qui contient la passion de Notre Seigneur Jésus-Christ , et le volume n° H 2" (fond^ La Vallière) paraissent de même avoir été h Marie. Il serait facile de multiplier les indications de manuscrits qui ont autrefois appartenu aux deux princes Louis et Charles d'Orléans et qui ont fait partie de la bibliothèque de Blois ; mais nous avons pensé devoir borner ces indications a ceux de ces volumes qui paraissent avoir été plus spécialement a l'usage de ces personnages illustres.
Ajoutons comme dernier trait de la vie et de l'histoire du duc Charles d'Orléans, illustre à tant de titres et parmi tant de célébrités françaises durant le xv® siècle, que le corps du prince mort a Amboise fut d'abord déposé dans l'église Saint- Sauveur de Blois, près de Valentine sa mère, puis transporté, en 1504, aux Célestins de Paris, abbaye consacrée par le duc Louis pour la sépulture des ducs d'Orléans issus de sa race. Un magnifique mausolée de marbre blanc fut érigé a sa mémoire. Recueilli connne monument des arts, il figura longtemps dans
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le Musée des Petits- Aiigustins, il est aujourd'hui k Versailles.
Les services éminents que Charles d'Orléans rendit à la France dans la politique et dans la guerre, le progrès qu'il excita dans les lettres et dans les arts par son exemple comme par sa protection la plus déclarée, les souvenirs et les monuments qui subsistent encore de ces services, doivent faire honorer son nom par toutes les nations éclairées {\ ) et assurer pour toujours à sa mémoire le respect et l'affection de la France.
(1) Selon quelques historiens, l'ordre de la Jarretière lui avait été conféré par le roi d'Angleterre.