CHAPITRE VIII
principaux de VHabitation et il répondit avec assurance: « Qu'il ne doutait pas de la commission que David Kertk avait obtenue du roi d'Angleterre, ni de la prise des sieurs Noirot et de la Tour qui apportaient des provisions... Plus il y a de vivres dans une place de guerre, dit-il, mieux elle se maintient.... Il ajouta qu'il avait assez de grains et de blé d'Inde, de pois, de fèves, sans compter les produits du pays pour les nourrir; bien plus qu'en se rendant dans la situation où ils se trouvaient les Français auraient mérité les reproches du roi et un châtiment de Dieu. Qu'il préférait mourir honorablement en combattant et qu'il attendait les Anglais de pied ferme....»
M. de Champlain, par cette réponse habile, déconcerta les Kertk. La vérité était qu'il n'y avait presque plus de provisions, ni poudre à canon, ni mèches pour allumer... M. de Champlain retarda la chute de la colonie. David Kertk crut plus prudent de laisser à la famine le soin de vaincre les habitants qui s'obstinaient a se défendre.
L'ennemi qui restait à combattre pour les pauvres colons de la Nouvelle-France était aussi terrible que les Anglais. La famine, en effet, se déclara plus affreuse que jamais. Malgré le soulagement que leur apporta Couillard en leur donnant une part de ses récoltes tous endurèrent les tourments de la faim. Le temps de la pêche aux anguilles arriva, mais les sauvages les vendaient à un prix très élevé; ils exigeaient un beau castor pour dix anguilles. Les colons vendaient même leurs habits
pour en avoir. A l'automne Couillard, qui restait comme l'unique espoir de ses compatriotes, ne put donner à chacun, par semaine, qu'une écuellée d'orge et de blé d'Inde pesant environ neuf onces et demie. « Ainsi, dit M. de Champlain, fallut-il passer la misère de ce temps où je pâtissais assez. »
Durant l'hiver les hommes furent employés à couper du bois de chauffage et à le traîner sur la neige plus de mille pas. Les sauvages donnèrent bien quelques cerfs, mais il n'y en eut pas assez pour tout le monde. Bien plus les chasseurs envoyés de Y Habitation furent encore moins généreux. Ils en tuèrent un très gras et très gros et ils se mirent à le dévorer comme des loups ravissants; ils n'en apportèrent que vingt livres.
Pour comble de malheur la provision de légumes s'épuisait malgré l'économie qu'on en faisait: « Je pensais, dit M. de Champlain, qu'il valait mieux mourir tout doucement de la faim que de manger tout à la fois pour mourir ensuite. » Au mois de mai, c'était un spectacle lamentable de voir quelques familles chargées d'enfants, de les entendre, pressées par la faim, crier et demander du pain à leurs parents, qui ne pouvaient trouver assez de racines pour les rassasier; à peine en trouvaient-ils assez pour apaiser la moitié de leur faim, même en s'enfonçant dans l'épaisseur des bois à quatre ou cinq lieues de l'Habitation, et souffrant encore de l'incommodité des moustiques et de celle du temps.
Au mois de juin, les pois manquèrent tout à fait.