CHAPITRE IV
Les marchands restaient inflexibles. Ils persistaient dans leur dessein. Plusieurs semaines se passèrent dans l’anxiété et dans l’attente. ... Les Pères Récollets intervinrent. Ils firent plusieurs démarches auprès du roi et de son conseil ; et obtinrent enfin que les marchands fissent un nouveau contrat avec Hébert. En voici les clauses. Celui-ci ne devait plus recevoir que 600 couronnes pour ses services. Sa femme, ses filles, son serviteur devaient, sans aucune rémunération, servir la compagnie durant trois ans.
Hébert avait encore la liberté de se bâtir une maison, mais il ne défricherait que cinq arpents. Après, il pourrait cultiver du tabac en sus des légumes et du blé, mais le trafic avec les sauvages lui serait pour toujours interdit. Il n’aurait pas même la liberté de vendre le surplus de sa récolte à qui il voudrait, mais seulement à la compagnie qui en fixerait le prix (1).
Voilà! dans quelles conditions tyranniques, et au prix de quels sacrifices, Louis Hébert consentit à devenir le premier cultivateur canadien!
On ne laisse pas d’être étonné de la conduite des Associés à l’égard de notre colon. Ils lui marchandaient quelques arpents de terre comme si la Nouvelle-France — pays plus grand que l’Europe — n’était pas assez vaste pour satisfaire leur convoitise désordonnée! Ces faits, qui sont à la honte de la Compagnie des Marchands, font ressortir la noblesse de caractère, le désintéressement, l’esprit d’abné-
(1) Au Roy sur la Nouvelle-France, 162 6, pp. 10 et suivantes, Archives Nationales, Paris.
gation de Louis Hébert. Il consentit à tout quitter
dans la mère-patrie, ses parents, son emploi, ses biens mêmes, pour s’attacher à une entreprise dont
l’issue était bien douteuse. Ni le souvenir des travaux qu’il avait entrepris en Acadie, ni la prière de ses parents, ni l’incertitude de l’avenir, ni même les dispositions non équivoques des Associés à son endroit, ne purent l’ébranler.
On ne peut croire pourtant que Louis Hébert et sa petite famille quittèrent sans regrets aucuns, leurs parents, leurs amis et leur patrie. Non, certes! Ils étaient d’une même nature que nous. L’abandon de ceux qu’ils aimaient dut leur coûter bien des sacrifices. Notre histoire nationale commence au milieu des larmes et des chagrins de la séparation. Les pionniers, qui, après cette première famille, vinrent sur nos rives, furent obligés de faire, eux aussi, le sacrifice de leurs parents et de leurs amis. Il nous semble les voir ces pieux colons se rendant à l’église de leur village natal, en compagnie de ceux qu'ils aimaient, pour y prier une dernière fois avant de s’embarquer pour leur lointaine destination. Après avoir mis leur voyage sous la protection de la Sainte Vierge, ils se dirigeaient vers le port où les attendaient des embarcations bien frêles, qui
devaient les conduire dans leur nouvelle patrie. Les derniers adieux s’échangeaient alors au milieu des sanglots et des souhaits qu’un chacun formulait. Puis le navire s’éloignait lentement, la France disparaissait aux yeux des voyageurs qui, avant de perdre de vue cette terre chérie, lançaient de la main un dernier adieu vers la patrie aimée.