CHAPITRE XI
petit sauvage auxquels j’apprenais l’alphabet. Ce petit nègre a été laissé à cette famille de Français qui est ici. Nous l’avons pris pour l’instruire; mais il n’entend pas bien la langue.
“Un jour sa maîtresse (Mme Hébert) lui demanda s’il voulait être baptisé, ajoutant que, s’il le voulait, il deviendrait comme nous. Il répondît qu’il le voulait bien; mais, ajouta-t-il, ne m’écorchera- t-on pas en me baptisant?
“Comme il vit que l’on riait de sa demande, il repartit: “Vous dites que par le Baptême je serai comme vous, je suis noir et vous êtes blancs, il faudra donc m’ôter la peau pour que je devienne comme vous.”
“Là-dessus on se mit à rire, et lui, voyant qu’il s’était trompé, se mit à rire comme nous. Quand je lui dis de reprendre sa couverture, et de s’en retourner chez son maître jusqu’à ce qu’il entendît bien la langue, il se mit à pleurer; il ne voulut jamais reprendre sa couverture. Sa maîtresse lui ayant demandé pourquoi il ne l’avait pas reprise, il répondit: Viens! Baptisé, toi; et moy point baptisé, moy point baptisé, point retourné, point couverture. Il voulait dire que nous lui avions promis le baptême, et qu’il ne voulait point retourner dans son pays sans l’avoir reçu; ce sera dans quelque temps s’il plaît à Dieu.”
Les désirs du cher néophyte furent bientôt réar lisés. Le 14 mai 1633, la cérémonie eut lieu avec grande solennité. “Je baptisai, ce jour, écrit le Père Le Jeune, le petit nègre dont je fis mention l’an pas-
sé. Quelques Anglais l’avaient emmené de l’Ile de Madagascar, puis le donnèrent aux Kertk. Un de ceux-ci le vendit cinquante écus à un nommé le Bailly, qui en a fait présent à cette honneste famille qui est icy.
“Cet enfant est si content que rien plus; il m’a encore bien récréé en l’instruisant. Un jour, voulant reconnaître si les habitants de son pays étaient mahométans ou païens, je lui demandai s’il n’y avait point de maison où l’on priait Dieu; c’est-à-dire, s’il n’y avait point de mosquées?
“Il y a, dit-il des mosquées en notre pays. — Sontelles grandes, lui dis- je? — Elles sont, dit-il, comme celles de ce pays-ci. — Mais, lui dis- je, il n’y en a point en France, ni en Canada! — J’en ai vu, dit-il, entre les mains des Français et des Anglais, qui en ont emporté dans notre pays et maintenant on s’en sert pour tirer.”
“Je reconnus qu’il voulait dire mousquet et non mosquée. Je souris, et lui aussi; il est grandement naïf et fort attentif à la messe et au sermon.
“C’est le quatrième enfant que je baptise, car Dieu ayant donné à Mmc Couillard un petit enfant, je lui ai administré ce sacrement, ce que j’avais déjà fait à deux petits sauvages.”
Guillaume Couillard eut une belle famille de dix enfants. Voici leurs noms et la date de leur baptê-
me.
Louise Couillard fut baptisée le 30 janvier 1625; elle eut pour parrain le sieur Emery de Caën; pour marraine, Mm8 Hébert; le Père Le Caron fit la céré¬
monie.