Louis II et Richard Wagner
Le Roi de Bavière ! A lire ce nom, aucune personne sachant un peu les choses ne pourra — me semble-t-il — se défendre d'une mélancolie, d'une rêverie triste où parmi des gens qui ne comprennent pas, qui tout bas raillent, outragent, calomnient, s'entreverront le chaste Prince pâle, et ses Lacs désolés, et ses fastueux Châteaux, et son Poète- Musicien, son génial Ami qu'il sauve et
Ijrotège et pousse irrésistiblement au triomphe ! Le Roi de Bavière ! Les hommes eurent-ils jamais un Prince mieux digne, vivant, de leur vénérante admiration, mort, de leurs glorilîants regrets ? Vivant, ils le méconnurent ; mort, ils bafouèrent et salirent sa mémoire ; puis l'oubli vint, l'imbécile oubli delà foule; et, n'était la nécessité d'anéantir à propos de Louis II certains mensonges, il faudrait un incident de Première Wagnérienne, un cri de came»
lot sur le boulevard, pour qu'on eût un plausible prétexte à reparler du Prince en qui les deux grandes nations, l'Aile-
magne et la France, devraient saluer Tàme la plus pure et la plus magnitique peut-être de ce siècle. Louis II de Bavière est absolument la victime de l'humaine injustice.
« Le Dieu qui habite en mon sein...
Il ne peut rien faire agir au dehors. »
(Goethe, Fausl.)
Madame Éliza Wille, née Sloman, a publié au mois de Mars 1887 dans la Deutsche Rundscliau une série de lettres que lui écrivit Richard Wagner. Ces pages nous sont un très précieux et très sur document pour Tétude des relations, de rintimité qui furent entre le Musicien- Poète et le Roi Louis H de Ravière. Nous
traduirons intégralement cette correspondance.
Richard Wagner s'est beaucoup reposé, a beaucoup travaillé en Suisse :
c'est à Zurich, dans la sérénité d'une lialte parmi des amis excellents, que ses rêveries sur l'œuvre d'art de l'avenir se précisent, s'harmonisent, acquièrent la certitude et la clarté de la conception ; il (( réclamait », dit Madame Éliza Wille, le concours de a tous » les arts pour la représentation du « contenu purement humain » de ses drames...
En l'année 1864, Madame Éliza Wille reçoit de Wagner, qu'elle croyait installé
à Vienne, une lettre où se manifeste la détresse matérielle et psychologique du Musicien-Poète à cette heure d'angoisse et d'imminente défaillance entre le désastre de Tannhauser à Paris et le merveilleux avènement du royal Sauveur :
« Révérée amie!
Je vous prie de conférer avec nos amis, de vous enquérir s'ils tiennent possible de me recevoir chez eux pour cet été. De cette façon, le but de mes derniers tourments pourrait être atteint.
Voici leur origine : afin de pouvoir rester sans trouble à mon travail, je cher-
chai à éluder pour cette année la nécessité d'un assez grand voyage artistique en Russie par l'emprunt d'un capital équivalent aux recettes que j'avais en vue là-bas. Je ne parvins pas à avoir cet argent : La funeste situation où je finis par tomber après avoir manqué la Russie est sur le point de prendre une tournure rassurante. A tels qui m'ont sous les yeux moi et ma situation et peuvent juger de près, il fut possible de la bien concevoir, de l'excuser, et donc aussi d'y trouver remède.
Mais comme en tout cas je me vois obligé de renoncer à mon installation ici,
à cause des dépenses évidemment trop grandes qu'elle entraîne, il s'agit d'abord de me ménager pour le temps que nécessite encore l'achèvement de mes Maîh' es-Chanteurs^ un abri approprié, tranquille et convenable. A ne considérer que la stricte réalité de la situation, c'est dans la maison de la famille W... que cela se trouverait le mieux. Je sais bien que des scrupules se sont fait valoir contre une transplantation à demeure là-bas. Mais aussi je ne projette rien de tel. Après l'achèvement de mon travail, résultat qui, si aucun dérangement ne survient, peut se produire avec la fin du
prochain été,je me tournerai vers Pétersbourg, vraisemblablement pour me fixer là-bas tout à fait : si je ne devais pas me résoudre à ce dernier parti, une définitive transplantation à Pétersbourg, je me retirerais alors, extrême étant le besoin que j'ai de m'appuyer à une famille, très vraisemblablement chez de miens parents.
Maintenant, au contraire, il ne s'agit que d'un asile où vite entrer pour la continuation de mon travail, qui sinon pourrait se trouver bien près d'être entièrement et pour jamais abandonné.
Et, comme de précédentes invitations
à faire chez vous un séjour de quelque durée n'ont point, jusqu'à présent, été proprement rétractées par mes amis, j'y accroclie la tentative d'une si haute importance à mes yeux, oui décisive et dernière pour le sauvetage de mon travail.
Madame W... sera seule juge si ma chambre de travail doit être préparée dans le corps de logis ou dans le petit pavillon que j'habitai jadis. Quelques meubles indispensables sont encore à ma disposition, et on pourrait en tirer parti. Au reste, je ne demande pour moi que table et service. En aucune façon, je ne tomberai autrement à charge.
Je VOUS prie maintenant de faire vite des ouvertures à ce sujet, et je m'adresse à vous afin d'apprendre avant tout si tant est que l'on tienne mon souhait pour réalisable.
Soyez très cordialement remerciée pour les nombreux et grands témoignages de sympathie que vous me donnez, et conservez-moi, je vous prie, parmi toutes circonstances, votre amitié.
Votre bien dévoué, Richard Wagner.
Penzing, près Vienne, 14 Mars 1864. »
L'aveiitiire se termine par un appel de l'amie el Farrivée de Richard Wagner chez les Wille, à Mariafeld. M. Wille est absent : durant de longues semaines, Madame Eliza Wille sera seule avec le Musicien-Poète, supportera seule le lourd devoir de rasséréner sans cesse et d'apaiser cette âme tourmentée.
Madame Wille assure à son hôte la studieuse retraite inviolée qu'il réclamait. Les fâcheux — simples curieux de passage à Zurich ou admirateurs désireux de rendre un hommage — rencontrent porte close. Wagner vit absolument isolé dans la maison des W'ille :
même, il prend ses repas dans sa chambre. Il produit peu ; ses etïbrts passionnés avortent en pénibles rêveries.
Alors, il se lève et marche à traders le jardin. Sur la terrasse, parmi le crépuscule or et deuil, il semble avec sa longue robe de velours brun, sa noire toque, un patricien magnifié d'Albrecht Durer .
C'est l'heure de l'extrême angoisse, des pires luttes contre les puissances adverses. Wagner ne se montre pas seulement nerveux, fantasque, irritable :
malgré son étrange force de volonté, le découragement, le dégoût d'agir, le désespoir définitif l'envahissent peu à peu.
]1 se sent perdu fors le cas d'im miracle. Après Féchec de Taiiiihâuser en France, la consolation d'une vraie victoire en Allemagne lui a été refusée : Des concerts, des concerts partout ! mais la Représentation d'un de ses drames ? La presse, les chanteurs, les musiciens lui demeurent en somme hostiles, la nation l'ignore et les directeurs de théâtre lui ferment les portes. Son rêve est trop sublime : il projette avec Semper un Théâtre disposé comme ceux d'Athènes, où les spectateurs ne se feraient point face, n^aijraient devant les yeux que la scène, où l'orchestre officierait invisible,
un Théâtre idéal uniquement consacré à rOEuvre et point au plaisir des regards, un Théâtre-Temple où la représentation deviendrait une sorte de Solennité, de Fête religieuse. Des amis de Fart pourraient et voudraient-ils réunir les moyens nécessaires à une telle . entreprise ? Ou se rencontrera-t-il peut-être un Prince qui consentirait à dépenser pour cela ce que lui coûte une année d'entretien de son triste Opéra? « Au commencement fut l'Action ! » s'écrie Wagner avec Faust. Mais un aveu amer lui échappe : « Je n'espère plus vivre la Célébration de mes Jeux^ de ma Dramatique
LOUIS I[ ET WAGNER il
Fête * : oui, c'est à peine si j'ose espérer encore trouver assez de loisir et d'entrain pour rachèvement de la Composition musicale. »
Le nouvel Opéra de la Cour, à Vienne, semblait le refuge des belles Harmonies exilées : vite le public, exquises grandes dames et seigneurs les plus aimables du monde, se lasse de cette musique déconcertante et troublante. Heureusement, le jovial OfTenbach succède sur l'affiche à ce macabre Wagner : d'obscènes et imbéciles parodies, des opérettes au dialogue spirituel comme une conversation
1 Bulinenfestspiel,
de commis voyageurs vont guérir en la petite pâmoison du rire élégant les nerfs délicats si brutalement froissés. Karlsrulie maintenant voudrait être la ville hospitalière : par un caprice de millionnaire amateur d'art, le Grand-Duc de Bade désire s'attacher Wagner, le pensionner, lui ouvrir le théâtre de la cour. Le projet échoue grâce à l'entourage du falot souverain : ces faquins d'antichambre s'offensent des prétentions de Wagner :
a Ce misérable histrion réclame un équipage princier î II prodigue l'argent de ses concerts avec une magnificence qui sied mal à son rang, ce musicien ! L'autre
soir, il dépensa des sommes absurdes pour donner un souper à ses interprètes. Ce fou ruinerait le pays ! »
A Mariafeld, chez Madame Elisa Wille, près de la pieuse amie quasi maternelle en sa sollicitude sans doute désintéressée, Wagner, dépris par accès du labeur musical, se réfugie sûr de sentir cette douce et chaste présence apaiser un temps les affres de son cœur, l'orage où son génie se débat en vain, tournoie, cesse de croire à ses ailes ; et il parle, il parle comme pour s'étourdir ; il s'abandonne à mille confidences : histoires d'enfance et de première jeunesse égayées de plai-
sants, de rafraîchissants souvenirs ; propos plus intimes, aveux brusques, simple et familière confession de Tâmeen peine, du poète en mal d'œuvre ; cris de colère ou de haine, d'espérance ou d'amour; puis badineries, taquineries, caresses aux enfants de l'hôtesse, éloge de Vienne, Fimique ville 7niisicienne d'Allemagne, description de la demeure de Penzing, disposée, meublée selon les goûts du Poète-Musicien, portrait rapide de domestiques excellents et dévoués, un homme, une femme et un grand chien surtout qui manque à son maître, yojlà le décousu de causerie, la diver^
site criiumeur de Wagner aux bonnes heures.
Mais l'apparence sociable, affectueuse, s'évanouit trop vite. Des lettres arrivent, messagères d'ennuis. Wagner redevient sauvage, se confine en sa chambre, et lorsqu'il rencontre Madame Wille, ne lui adresse la parole que pour maudire.
Un jour, Madame Wille trouve son ami si sombre, si quinteux, qu'elle hésite à engager la conversation ; et pourtant Wagner semble attendre un mot qui rompe le pesant silence, une question... L'amie se tait, songe au morne vide que font autour de cette Passion d'un poète
la disparition des anciennes tendresses, Féloignement forcé — Wagner seul en fut cause — des amis qu'aima sa jeunesse et de sa femme, compagne au cœur fidèle; Tamie se rappelle une scène de jadis, la dure phrase sur les mariages malheureux lue par Wagner devant cette triste épouse qui se résignait en se répétant tout bas: « Soit, j'ai assez de lettres qui prouvent bien qui a voulu. Ce ne fut pas moi! » et à la fin l'exclamation jetée par Wagner en un ricanement: « Pauvre femme, qui devait s'orienter avec un monstre de génie ! » Et Madame W' ille a conscience que W'agner pense mainte-
nant à cette femme un jour aimée en dépit de sa fatale infériorité et à la vie solitaire que rabandonnée traîne à Dresde; parmi les embarras d'argent, le souci de faire parvenir là-bas le nécessaire devient très pénible... Le silence se prolonge.
Tout à coup Wagner tire une lettre de sa poche et rassure la sollicitude de Madame Wille : des droits d'auteur reçus de Paris le mettent à même d'accomplir son devoir. Puis, brûlant d'une fureur soudaine, il s'écrie : « Entre ma femme et moi tout aurait pu bien aller ! Je l'avais seulement trop irréparablement gâtée, je lui avais en tout cédé. Elle ne sentait
pas qu'un homme tel que moi ne peut vivre les ailes attachées ! Que savaitelle du divin droit de la passion, que dans la mort parmi les flammes de la Walkiire hors la grâce des Dieux bannie je proclame ! Avec Tholocauste de Tamour entre en scène le Crépuscule des Dieux !... »
Un pressentiment encourage Madame Wille, la soutient dans sa difficile tâche : un événement extraordinaire surviendra, un Dieu descendra des nuages, délivrera le Poète rivé sur un roc par des Démons ennemis. En attendant, Famie est pareille aux Océanides désolées qui chaii-
tèrent près de Prométhée enchaîné de vaines strophes consolatrices.
Madame Wille n'a rien oubHé pour distraire Wagner, pour le divertir des dangereuses pensées. Elle lui a composé une petite bibliothèque avec des œuvres qu'il se plaît à lire, à méditer : livres sur Napoléon, sur Frédéric le Grand, proses des vieux Mystiques allemands...
Un soir, toute à son pressentiment d'un heureux prodige , M""^ Wille ose entretenir le Poète-Musicien du magnifique avenir qu'il peut, qu'il doit encore espérer. Le soleil vient de se coucher en sa gloire, un dernier reflet transfigure la
grâce de la terre. Wagner écoute avec impatience, puis interrompt : « Que parlez-vous de l'avenir, quand mes manuscrits gisent enfermés dans Farmoire!
Qui doit monter Fœuvre d'art que moi, moi seul parmi la coopé7rition d'heureux daimôns je peux pousser à rapparition, de telle sorte que tout le monde sache « c'est cela même, c'est ainsi que le Maître a contemplé et voulu son œuvre'? » Enervé, Wagner se lève, parcourt la chambre, revient, s'arrête soudain devant Madame Wille et reprend : « Je suis autrement organisé, j'ai d'irritables nerfs, beauté, éclat et lumière, voilà ce
qu'il me faut ! Le monde me doit ce dont j'ai besoin ! Je ne peux pas vivre sur une misérable place d'organiste, comme votre Maître Bach ! — Est-ce donc une inouïe exigence de prétendre que le peu de luxe qui m'agrée m'échoie? Moi qui au monde et à des myriades prépare des jouissances ! » En déclamant, Wagner levait très haut la tête, et ses regards défiaient. Puis il s'assit près de la fenêtre et passa le reste de la soirée à considérer le paysage. Quel spectacle pour un tel artiste, mi-Dieu, mi-Enfant, frémissant de puérile rage et d'auguste rébellion, qu'un site des environs de Zurich,
tableau, parmi rindulgence d'un paisible soir, de bonheurs médiocres mais positifs, évocation d'imbéciles ronflant sans mauvais rêves derrière leurs volets verts ! Et la nature ici vous agace par ce même aspect de sereine bêtise qu'ont les bâtisses et les gens !
Maintenant Madame Wille compte les journées qui la séparent du retour de son mari. Elle perd courage, hausse les épaules quand reparaît le pressentiment de naguère.
Un matin, Wagner demande à être introduit auprès de Madame Wille : il vient de recevoir de Pétersbourg une
lettre longtemps attendue. Durant les concerts donnés là-bas, Wagner avait charmé, conquis à la religion de sa musique la Grande-Duchesse Hélène ; la faveur enthousiaste de cette princesse et de la Duchesse de Leuchtenberg lui avait valu les applaudissements et la sympathie de toute la liante société pétersbourgeoise. « Je pourrais retourner à Pétersbourg et à Moscou, dit Wagner, le public était ensorcelé. Mais je ne suis pas créé pour être un virtuose de concert. La Grande-Duchesse m'avait autorisé à me reposer en toutes circonstances sur son active amitié; et maintenant, écrite par
une dame de la Cour, cette lettre négative ! Les blêmes soucis de la détresse financière partout, partout ! »
— « Je pensais, continua Wagner, que la Grande-Duchesse devait avoir à cœur d'acquitter la promesse qu'elle m'avait donnée dans renthousiasme.
Ils ne me reverront pas à Pétersbourg! »
Wagner se reprend au travail. Un jour, après une matinée d'efforts, il dit à Madame Wille : « Votre sagesse de résignation, chère amie, n'est pas mon fait. Je sais aussi bien que vous parler d'expériences que vous révérez comme
la victoirede l'invisible en rame humaine sur une égarante visibilité. Je sais bien où vous voulez en venir quand vous me dites que la chambrette bourgeoise vous plaît en laquelle je place mon Hans Sachs. Je pense que je lui ai donné aussi l'autre côté : Il est debout sur la prairie dans l'air libre au jour de la Saint-Jean, tandis que ville et peuple l'acclament, parce qu'il est le Maître-Chanteur! Le monde s'émerveillera quand il entendra les sons et accords qu'en l'honneur du Maître-Chanteur j'entonne! — En moi sont force etgravité! — Authentiquement allemcind e^[.7non Hans Sachs, aussi bien
que le brave bourgeois au cœur simple qui chanta en l'honneur de votre Luther le lied du rossignol de Wittenberg. — Mon Maître-Chanteur! Vous devez le tenir en haute estime ! »
Ce cri d'héroïque, d'invincible orgueil réveille en Madame Wille le pressentiment de naguère. « J'entendais de loin, écrit-elle, des fanfares de victoire. »
Après des alternatives encore de désespérance et de hautaine certitude, de passionné labeur et d'inaction douloureuse, voici pour Wagner un moment de paix: il passe la journée assis à son travail dans la solitude introublée que lui
ménage sa maternelle amie, et le soir il montre à ses hôtes Fliumeur douce, aimable et gaie qu'il eut jadis au temps des jeunes illusions.
Puis, nouvelle intrusion de lettres fatales^ selon l'expression de Madame Wille...
Wagner est souffrant : il a des insomnies, boit de l'eau de Vichy, cherche dans le chômage intellectuel et la fatigue physique une détente nerveuse. Quand il repose en sa chambre, il lit un volume de Schopenhauer. « Personne, dit-il à son amie, n'a pénétré plus profondément que moi dans l'Esprit de ce philosophe.
— A propos, vous rappelez-vous le compliment que votre mari me rapportait un jour de la part deSchopenhauer ? « Dites « merci en mon nom à votre ami Wagner a pour l'envoi de ses Nibelungen, mais « qu'il devrait bien pendre la musique au « clou, il a plus de génie pour être poète ! (( Moi, Schopenhauer, je reste fidèle à « Rossini et Mozart ! » Pensez-vous que j'aurais gardé rancune au philosophe de ce mot ? Gottfried Semper ne voulait jamais entendre parler de la philosophie de Schopenhauer. Elle anéantit toute activité artistique, pensait-il. M<?5 œuvres proclament le contraire ! Semper ne pou-:
vait admettre rien de mesquin. En hautaines et dignes formes il voulait montrer sa grandeur comme architecte. J'ai la même chose en tête avec mes œuvres.
En cela nous sommes d'accord. » Wagner s'arrête, puis reprend, la voix morne : « Oui, vous pouvez m'en croire, amie, c'est un monde misérable, pitoyable, hostile a toute grandeur avec lequel nous autres nous devons transiger. »
Ici, Madame Wille nous peint de mémoire une scène d'une simplesse gracieuse. Par un matin de soleil et de joie, Wagner trouve son hôtesse occupée de pille ouvrages manuels ; il demande ce
qui se passe. « Ce sont les travaux de printemps, répond Madame Wille, bientôt il faut que la maison entière soit nettoyée et lavée. » — « Les travaux de printemps, repartit Wagner, je croyais que c'était la cueille des violettes ! » — L'amie reprend : a Quand on est trop vieille pour aller cueillir violettes, travail utile a bien son prix. » Les travaux printaniers de Madame Wille charment si peu Wagner qu'il l'appelle a Frikka ». Pourtant il s'assied, regarde coudre son amie, et conte qu'il a eu une mauvaise nuit ; l'aurore seule et l'air pur de la montagne l'ont rafraîchi. lia eu affaire toute la nuit
au Roi Lear, victime de ses ingrales lilles. Parmi les éclairs et les rafales il a erré toute la nuit sur la bruyère : il était lui-même le Roi Lear. Le Bouiï'on lui a chanté un petit lied ironique, le pauvre mendiant Edgard a gémi : « J'ai froid! » Lear avec son àme royale a lancé sa malédiction dans la nuit et Foraoe et s'est senti grand et misérable, mais non humilié.
« Hue dites-vous, amie, d'une telle aventure, où l'homme se sent identique à ce que la magie du rêve lui représente ? » Madame W'ille parle à Wagner de l'enchantement où la ravit un jour parmi les lumières de l'extase du fond d'une
obscure tristesse la « Passion » de Sébastien Bach. — (( Pauvre femme, s'écrie Wagner, pourquoi durant tout ce temps ne vous ai-je point fait de musique ?
Aujourd'hui même, vous aurez ce qui vous est joie... >> Et il joue à son amie la scène de a Tristan et Isolde » où Nuit et Mort sont exaltées, sont fêtées en l'ineffable nostalgie de l'Amour... « Les Anciens déjà, proféra Wagner, donnèrent à l'Eros, personnifiant le Génie de la Mort, la torche renversée en la main ! »
A des heures. Madame Wille écoute de loin les improvisations où se distrait, s'essaye aussi la fantaisie du Maître :
d'abord les sons oppressent, affligent, font si mal et serrent tant le cœur et tant accablent qu'on ne peut ni crier ni pleurer : c'est la nuit, la nuit des tristes ténèbres sans étoiles ni souffles ni chants évangélistes d'aurore... mais parmi l'obscur désespoir, une pensée claire et pure s'exprime : des sons nouveaux murmurent, précurseurs de sérénité, messagers de salut; enfin la voix rédemptrice parle, s'élève, entraîne tout dans le vertige paradisiaque de l'extase, dans l'enchantement de la parfaite réalisation.
M. Wille est revenu. Sa présence influe très heureusement sur l'humeur
de Wagner. Les deux amis ont ensemble des semaines d'intimité cordiale, virile, active, vraiment saine et recréante pour Tàme en peine du Musicien-Poète. Leur vie entre hommes fait un peu penser à celle du Baron Edouard et du Capitaine dans las premiers chapitres des Affinité.^ Electives.
Un soir, au retour d'une promenade en famille, on remet à Wagner un paquet de lettres... Il annonce à ses hôtes qu'il est obligé de partir dès le lendemain.
Le premier projet de Wagner est d'aller prendre les eaux quelque part. Ensuite, il visitera les théâtres de Stuttgart,
de Haniîover, afin de se rendre compte si la représentation d'une de ses œuvres y serait possible. Il est prêt pour le départ, il laissera volontiers à la garde de ses hôtes le surplus de ses bagages. « Je reviendrai et vous demanderai si vous voulez m'avoir comme voisin en permanence. » Il se tourne vers Madame Wille et lui dit qu'il songe à s'établir Tété prochain dans le pavillon libre.
<( Je vous amènerai pour Tété Bûlow et sa femme ; alors vous entendrez de la musique, nous voulons faire de la joie à la chère femme. » M. Wille reste
étonné, ne dit ni oui ni non. Madame
Wille se tait saisie d'une inexprimable angoisse.
Madame Éliza Wille et Richard Wagner sont seuls. Le Poète-Musicien parle avec une solennelle gravité : « Amie, vous ne connaissez point Tétendue de mes souffrances , point la profondeur de la misère qui est devant moi. »
Effrayée, son amie le regarde ; puis, ressaisie de Fétrange pressentiment des jours précédents : « Non ! ce n'est pas un abîme de misère qui est devant vous! Quelque chose va survenir! Quoi?
je ne sais pas; mais cela sera bon, autre que vous ne pensez. Ayez donc
patience, ce qui vient vous conduira au bonheur ! »
Le lendemain, au matin, Wagner quitte Mariafeld. Il a dormi, paraît d'heureuse humeur. En déjeunant, il raconte gaiement une méprise que fit tout à riieure le barbier du village, s'amuse d'un mot à double sens mal compris par ce Figaro suisse ; médiocre plaisanterie de condamné qui veut s'étourdir, calembour d'agonisant.
Monsieur et Madame Wille suivent longtemps des yeux le bateau qui emporte leur pauvre grand ami... Un billet leur arrive de Bàle : « Je reviendrai; gar-
dez-moi le gîte et votre amitié. » Madame Wille lui répond qu'elle n'approuve pas son plan, qu'il a mieux à tenter que de s'exiler en leur solitude provinciale.
Deux jours après apparaît le secrétaire privé du Roi de Bavière, M. de Pfistermeister. Il est envoyé par son merveilleux maître à la recherche de Wagner.
Il repart le soir même pour Stuttgart, nouvelle adresse du Poète-Musicien.
^< Ainsi donc, ô Réalisation, Fille la plus belle De rauguste Père, tu descends enfin à moi! »
(Goethe.)
Des vers écrits un peu plus tard expriment Finfinie mélancolie de Wagner :
clartés de phares entrevues et qui brusquement s'évanouissent, ors faux d'illusions dernières qui se dissolvent démasquant la laideur des choses ; voici surgir évoquées de leurs tristes limbes, toutes les désolées images... Quelques mots seulement affirment la foi qu'il garde vivace
en soi-même ; puis voici que la nénie devient un chant de triomphe... Je regrette que la poésie de ces strophes — trop allemande — soit intraduisible ; j'en essaye du moins une version littérale :
« 11 ne m'apparaissait nulle étoile que je ne visse blêmir,
Nul suprême espoir dont je ne fusse nu :
A l'aventure j'étais le jouet de la faveur du monde,
Du brutal jeu à chance d'heur et péril.
Ce qui se tordait en moi vers de libres actions d'artiste
Voyait les communs, les bas destins se dévoiler.
Celui qui jadis ordonna de feuiller d'une fraîche verdure
A la sèche verge en la main de son prêtre,
Me fit-il l'espérance de tout salut ravir, [nouissait,
Quand jusqu'au leurre de la dernière consolation s'éva-
Au dedans de mon être il fortifia l'unique foi
Qu'à moi-même en moi-même je trouvais :
Et gardais-je à cstte foi ma fidélité.
Lors me parait-il la sèche verge à nouveau.
Ce que solitaire et silencieux au dedans de moi je culti- Cela vivait encore en la poitrine d'un autre : [vais.
Ce qui douloureusement, profondément, émouvait Tes-
[prit de l'homme, Un cœur d'adolescent l'accomplit avec une sainte délec-
[tation ; Ce qui avec une nostalgie d'avril agitait ce dernier là-bas Vers le môme but, en une si consciente inconscience, Comme volupté de printemps ce devait s'épandre, De la double foi fraîche verdure issue. »
(Ces vers sont empruntés à la Dédicace de La Walktlre.)
L'adolescent dont il s'agit, c'est le Roi Lonis II de Bavière. Dans sa correspondance avec l'amie de Mariafeld, Wagner conte l'irruption du Prince Sauveur en sa vie, fait lui-même l'histoire de cette première année d'intimité spirituelle.
Au cours de ces lettres, nous rencontrerons plusieurs termes qui, transcrits sans commentaire explicatif, pourraient
donner lieu à des suppositions absurdes : il sied donc de dire ici une fois pour toutes qu'à moins d'ignorer entièrement l'âme et la langue des Allemands, l'usage naturel chez eux, facile et rapide en un instant d'enthousiasme sentimental, d'expressions employées chez nous avec plus de réserve, nul ne saurait incriminer ces lignes. Hier, aujourd'hui, demain, sur les bords du Rhin ou du Neckar ou des lacs de Bavière, dans les bois charmants de Saxe, ou les mornes, les magnifiques forêts du pays de la Sprée — tel, près de Berlin, ce « Grûnewald » aux enlaçantes brumes de spleen
en qui Ton s'anéantirait si volontiers avec un être unanime — de jeunes poètes, amis aussi purs et naïfs que des sœurs, contemplèrent, contemplent et contempleront les étoiles ensemble, se jurèrent se jurent et se jureront une éternelle tendresse ! Hier, aujourd'hui, demain des poètes pareils à Holderlin, Lenau, Novalis chantèrent, chantent, chanteront à leurs amis en toute chasteté d'intention les mêmes choses que leurs âmes jadis - — en d'autres corps, sous d'autres ciels I — ont chuchotées moins ingénument sans doute à des adolescents d'Ecbatane, d'Athènes ou d'Alexandrie I Nous n'avons
pas le droit de soupçonner ces cœurs enfants, nous avons celui de sourire et de rire ; mais ne vaut-il pas mieux — même lorsque l'un des jeunes amis, c'est le cas de Richard Wagner, a cinquante ans selon la chronologie! — ne point rire ni sourire, et envier tout bas cette persistante virginité d'enthousiasme sentimental interdite peut-être à notre race?
Rappelons enfin aux personnes trop joviales le pessimisme mystique de l'Artiste, ses effusions, sa manie presque de dilection idéale, et le chaste effroi du Prince devant la vie. Nous venons d'entendre Wagner tenir à Mariafeld un bien
trisle langage; et ailleurs, ne s'écriaitil pas « Le Monde est mauvais, mauvais, radicalement mauvais ; il n'est que le cœur d'un Ami qui puisse le délivrer de sa malédiction... le monde appartient à Albericlî...? » Ne dogmatisait-il pas son rêve en écrivant « De tout temps je reconnus dans l'amitié de deux hommes la plus noble et la plus magnifique liaison humaine; cela élève d'avoir un Ami ; cela élève plus encore d'être un Ami soimême? » Un grand poète qui est aussi un très subtil psychologue n'a-t-il pas fait de Louis II le héros d'un roman intitulé Le Roi- Vierge ?
52 LOtJiS II ET WAGNER
— Et Liszt? objectera- t-on.
— Certes, le dévouement de Liszt envers Wagner est au-dessus de tous les panégyriques ; jamais on ne vit si glorieux exemple de bonté désintéressée, de virile et invincible sollicitude. Liszt méritait ce cri du solitaire et magnanime génie nostalgique éperdùment de la fraternité absolue : « Ah ! très aimé, très aimé, très unique Franz ! donne-moi un cœur, un esprit, une sensibilité féminine où je me puisse entièrement plonger, qui tout entier me saisisse, — combien peu alors j'aurais besoin de ce mondeci, combien indifférentes toutes ces
oiseuses frivolités m'apparaîtraient... »
Selon Gœthe et Jean-Paul, le Génie n'est compris que par le Génie; la noble nature n'est entendue que par son égale ; le seul Disciple dont la parole et les œuvres du Maître fassent vraiment une créature plus belle, c'est le Disciple aimé et qui aime... A son tour, Wagner proclame que a seuls les amis, qui ont l'amour de l'artiste, sont capables de le comprendre » ! Ce demeurera l'immortel honneur de Liszt de n'avoir pas déçu Wagner. Avec lui du moins, Wagner ne subit point la pire, la plus irréparable souffrance qui puisse crisper un cœur
d'ami, la sensation, la certitude d'une différence trop essentielle, d'un abîme spirituel entre nous et celui qu'il nous plaisait d'aimer. Et Wagner, surtout en son adolescence, a tant connu l'amertume de semblables désillusions ! Gloire donc à a Franziskus l'Unique » de s'être dressé « tel un géant cœur » devant les pas du Poète-Musicien ! Citons enfin ces lignes é(îrites pendant la composition de la Walkûre : » Tu m'as pour la première et unique fois ouvert la volupté d'être entièrement compris: vois, en toi je me suis purement épanoui; nulle fibrille, nulle palpitation de cœur si
légère soit-elle, ne restent dont tu n'aies partagé l'impression... Ah! que veux-je donc d'autre encore après avoir vécu cela?... »)
Quoi qu'il en soit, le lyrisme de Wagner est moins profond, moins intimement sincère, moins jaillissant à propos de Liszt qu'à propos de Louis II : c'est que l'Abbé virtuose n'était pas, ne pouvait être pour lui ce que fut le Disciple royal. Liszt a été le Camarade dévoué, le compagnon des ans mauvais, sans doute ; a-t-il été ésotériquement le Confident artistique? Malgré tant de lettres où Richard Wagner lui développe magnifi-
quement ses pensées, je le nie. Comment Liszt, le virtuose, Thomme de talent, captif des contingences, levant peu le regard audessus d'elles vers le Rêve, satisfait en somme de vivre parmi « le majestueux peuple des Philistins », eût-il clairement vu quel but cherchait le génie envolé de Wagner? Comment Wagner, maladroit et sublime, eût-il daigné départir de si haut à riiabile pianiste mieux qu'une demi-révélation? Seul, Louis II fut l'Ami, le Frère : une communion de deux âmes en le même idéal, de deux volontés en la même ambition superbe, telle est la vie du Musicien-Poète et de son Roi.
Voici maintenant les lettres de Wagner à Madame Éliza Wille, son hôtesse de Mariafeld :
« Chère précieuse Amie !
Je vous réponds brièvement parce que je vous ai déjà dit tant de choses. — Votre souhait de ne me point revoir à Mariafeld se rencontre avec mon propre sentiment à ce sujet. Que cette orageuse nuit de fièvre que même le plus aimable soleil du dehors ne voulait éclaircir soit finie ; étendons un voile sur les changeantes images qu'elle produisit.
Même mon sort immédiat est encore
incertain; pourtant un médecin consulté me recommande Cannstadt : la famille Eckert m'est charmante, et des relations d'une réelle importance pourraient bien se rattacher à une mise en rapport avec le Baron Gall, Intendant ici du Tliéàtre de la Cour. Nous savons que la chrétienne vertu de l'espérance me mène presque toujours au désastre quand je m'abandonne à elle. J'assistais hier de nouveau — pour la première fois depuis longtemps — à un opéra : cette représentation m'a mortellement désaccordé.
Saluez votre sœur très cordialement de ma part ! Pardonnez-moi avec elle
les indicibles inquiétudes que je vous causai, chères femmes.
J'écris encore à Wille pour l'informer amicalement de ma décision de renoncer à Mariafeld.
Ecrivez-moi, je vous prie, une fois de Hamburg : adressez à Stuttgart, chez le chef d'orchestre Eckert.
Adieu, précieuse et noble amie ! Jamais mon très chaud sentiment de gratitude ne refroidira; jamais !
Du plus profond du cœur.
Votre Richard Wagner. »
Stutto-art, 2 ma» 1864.
Miinicli, 4 Mai 64.
Hôtel de Bavière.
(( Très précieuse Amie !
Je serais le plus ingrat des humains, si je ne voulais vous mander aussitôt mon infini bonheur î
Vous savez que le jeune Roi de Bavière m'a fait chercher. C'est aujourd'hui que je lui ai été amené. Il est hélas! si beau et si plein d'Esprit, si plein d'Ame et si magnifique, que je crains que sa vie ne doive comme un fugitif Rêve des Dieux s'évanouir en ce monde ordinaire. Il
LOUIS il ET WAGNER 61
m'aime avec Fintime ferveur et l'ardeur du premier amour : il connaît et sait tout de moi et me comprend comme mon âme. Il veut qu'à jamais auprès de lui je reste, je travaille, je me repose, je fasse jouer mes œuvres ; il veut me donner tout ce dont j'ai besoin pour cela; je dois terminer les Nihelungen, et il veut les faire jouer comme je veux. Je serai mon maître absolu, pas chef d'orchestre, rien que moi et son ami. Et tout cela, il le comprend sérieusement et exactement ; c'est comme quand nous deux, moi et vous, nous causions. Toute misère sera ôtée de moi ; j'aurai ce dont
j'ai besoin — il faut seulement que je reste près de lui.
Qu'en dites-vous ? — Qu'en dites-vous?
— N'est-ce pas inouï? — Cela peut-il être autre chose qu'un rêve?
Figurez-vous mon saisissement I
Mille cordiales salutations ! Mon bonheur est si grand que j'en suis tout mis en pièces. Du charme de ses yeux vous ne pouvez vous faire idée : pourvu seulement qu'il vive ; c'est une trop inouïe merveille !
Cordiale amitié à Wille et aux jeunes gens !
Constamment Votre reconnaissant Richard Wagner.
Ne rien répandre ! Rien dans les journaux! Tout estinlime et doit le rester! »
Trois semaines après, Wagner exalte la divinité de son bonheur :
« Starnberg en Bavière, 26 Mai 1864.
Précieuse, chère, révérée Amie !
J'ai tout lieu de douter que cette lettre vous trouve encore à Mariafeld ; mais je suppose qu'on vous l'enverra. En vérité je ne vous écris que pour ne pas laisser naître en vous la pensée que je pourrais devenir ingrat envers vous. J'avais chez
VOUS à surmonter les terribles douleurs de l'enfantement de mon bonheur, et vous me fûtes accoucheuse : Nous ne vîmes et ne sentîmes que les détresses et les angoisses de cette naissance ; cela pourrait bien être de même aussi chez les mères un procès de vie et de mort, où la pensée de ce qui est à enfanter immédiatement s'évanouit tout à fait, et où les douleurs seules, comme réalité, demeurent.
Pourtant je conçois à peine comment j'aurais surmonté tout cela, et enfin, sans néanmoins avoir devant moi aucune manifeste espérance, j'aurais été cependant après tout en état de prendre congé
de vous de sang-froid dans une disposition passable, si au plus profond de mon être je n'avais eu un pressentiment à peu près de cette sorte : par mes inouïes souffrances je m'étais acquis maintenant au moins un Droit de plus haute importance^ et à la vérité un droit qui, quand le monde même n'y satisferait pas, m'élèverait d'autant plus haut au-dessus du monde, et ainsi, fût-ce en la plus profonde misère, ferait de moi intimewient une sanctifiée et bienheureuse créature.
Que je possède un droit de parler d'un ^i haut ton de mes souffrances, vous
devez, chère, pouvoir m'en rendre témoignage. Songez jusqu'à quelle profondeur j'étais abaissé. Cela ne pouvait pourtant pas aller plus loin? et véritablement — cela n'alla que jusque-là ! — Voyez-vous, chère, précieuse! cette très profonde humiliation m'a enfin élevé : je sentais que maintenant puisque cette chose était possible que je fusse capable de supporter cela et de rester pourtant doux et aimable, il devait s'agir pour moi d'une condition supérieure. Tel un éclair l'évidence me traversa que maintenant le rideau devait tout à coup se lever et un merveilleux bonheur se montrer à moi.
Vous le se7itiez aussi^ vous l'avez clairement exprimé. Avouez-le, tous deux nous étions comme inspirés par Dieu. Amie, et c'est ce « sentiment » en lui-même que je veux dire : le rideau déjà en la vie se lèverait-il ou seulement avec la mort, vraiment cela m'était égal : qu'il se lèverait, voilà ce que je savais. — Ainsi advint-il que, lorsque mon merveilleux bonheur fît son entrée, je ne m'effrayai point : de luimême j'avais été certain, cela seul qu'il fît si df^astiquement vite, juste à présent, oui à ce jour, à cette heure, son entrée, cela m'étonna. L'envoyé était chez moi, quand des lettres de Vienne arrivaient
m'annonçant les plus adverses événements du monde, suite de la désespérée démarche de l'ami à qui j'avais donné plein pouvoir: je me résolus promptement à partir aussitôt pour Vienne. Mon envoyé m'accompagna jusqu'à Munich où, ayant manqué le bon train , je dus passer la nuit ; le lendemain matin, une affreuse indisposition m'empêcha de continuer ce jour-là mon voyage. Dans l'après-midi, cependant, je pus me ressaisir assez pour rendre visite au jeune roi. Aussitôt tout fut clair et précis : le rideau était levé. Je ne poursuivis que quelques jours après mon voyage à Vienne ; ce que de vrai seule
la désespérée énergie jointe à un sacrifice personnel aurait pu atteindre, était maintenant une affaire facile à arranger. Je revins avec mes gens et mon fidèle chien dans mon nouveau dernier foyer, où maintenant, porté par la plus divine amour, je jouis du merveilleux bonheur qu'en cette fiévreuse nuit de Mariafeld nous enfantâmes.
N'en doutez pas, précieuse. C'est là le bonheur qui, unique, correspond absolument à toutes les souffrances que je dus endurer jusqu'au lointain de la plus extrême misère. Je sens que, ce bonheur ne fût-il jamais arrivé, j'en eusse pour-
tant été digne : et ceci me donne la certitude de sa durée. Mais si vous voulez encore en outre apprendre à connaître la confirmation de la divine origine de ce bonheur, eh bien ! sachez : Dans Tannée de la première représentation de mon Tannhàuser (de l'œuvre avec laquelle j'entrai en ma nouvelle voie si pleine d'épines) dans le mois (Août), où je me sentais d'humeur à une si démesurée productivité que j'ébauchai en même temps le Lohengrin et les Maîtres- Chanteurs^ une mère m'enfanta mon Ange-Gardien.
Dans le temps que je finissais mon
T^^istan h Lucerne, qu'indiciblement je m'eftbrçais à me gagner la possibilité de m'établir sur le sol allemand (Bade), et qu'enfin, désespéré, je me tournais vers Paris, pour là-bas me rompre d'efforts en des entreprises qui répugnaient à ma nature, — alors même Fadolescent de quinze ans assistait à une représentation de mon Lohengrin ; elle le saisit si profondément que depuis lors il forma de Fétude de mes œuvres et de mes écrits son éducation intime ; ce fut à tel point qu'il avoue ouvertement à son entourage, comme à moi-même aujourd'hui, que je fus son propre, son unique éducateur
et maître. Il suit de loin ma vie et mes détresses, mes contrariétés à Paris, mon échec en Allemagne, et ne nourrit désormais qu'un seul désir: devenir assez puissant pour me pouvoir témoigner son suprême amour. L'unique, la véritablement dévorante douleur de l'adolescent était de ne concevoir comment arracher à son stupide entourage ce nécessaire intérêt pour moi. Cette ^nnée, au commencement de Mars, je sais le jour, la non-réussite de chaque tentative pour relever ma situation ruinée me devint évidente : toutes les choses si atrocement indignes de moi qui s'accomplirent, je les envisageai ou-
vertement, en ma déréliction et mon désespoir, devant moi. Alors — chose très inattendue — meurt le Roi de Bavière, et mon miséricordieux Ange-Gardien monte — contre tout destin — sur un trône. Quatre semaines après, son premier soin est déjà de m'envoyer chercher : tandis que je vide le calice des douleurs jusqu'aux infimes lies parmi votre a' de sororale à ma souffrance, l'envoyé me cherche déjà dans ma maison vide à Penzing ; il lui faut rapporter avec soi à l'aimant roi un crayon, une plume qui m'ont appartenu. — Comment et quand il me rencontra enfin, vous le savez. —
— Précieuse, ici aucun doute n'est possible : — c'était celci^ et c'est cela même!
— Ah ! enfin une liaison d'amour qui n'apporte avec soi ni peines ni tourments ! Quelle joie ce m'est d'avoir ainsi devant moi ce magnifique adolescent ! A mon jour de naissance, il m'a donné le beau portrait à l'huile, pour lequel il a posé spécialement à mon intention. Cette merveilleuse image m'instruisit à montrer à d'autres aussi maintenant jusqu'à l'évidence que j'ai du Génie :\h, un coup d'œil là-bas, voici — vous le voyez de vos yeux — mon Génie devant vous î
Un ami confident du Roi m'assurait
qu'à son sens l'adolescent n'est si sérieux et sévère dans les affaires du gouvernement que pour ne laisser personne prendre de l'influence et se ménager l'absolue liberté, sûr et certain de sa puissance, de pouvoir en une suprême indépendance vivre d'après son amour pour moi. Il a pleine conscience de ce que je suis et de ce qu'il me faut : je n'ai pas eu un mot à perdre à propos de ma situation. Il sent qu'une puissance royale doit pouvoir suffire à tenir loin de moi toute vulgarité, à me livrer entièrement à ma muse, et à réunir le nécessaire pour que mes œuvres soient représentées
quand et comme je le désire. 11 s'arrête maintenant le plus souvent ici dans un petit château près de moi ; en dix minutes, la voiture me conduit vers lui.
Quotidiennement il envoie quelqu'un une ou deux fois. Je vole toujours alors comme vers une bien-aimée. C'est un ravissant commerce. Cette urgence d'apprendre, cette possession, ces frémissements, cette flamme, il ne m'a jamais été donné de les voir si parfaitement beaux ! Et puis cette aimable sollicitude autour de moi, cette charmante pudeur du cœur, de chacune de ces mines quand il m'assure son bonheur de me posséder :
ainsi nous passons souvent des heures assis là, perdus dans la contemplation l'un de l'autre, il ne fait pas montre de moi : nous ne sommes que pour nous.
Si je voulais — à ce que l'on me dit, — toute la cour me serait ouverte : mais il ne me comprendrait plus, si je prétendais y jouer un rôle ambitieux. Tout est si beau et vrai. — Combien il m'est facile ainsi de tranquilliser les gens de tous côtés : on ne me remarque pas ; personne à qui je fasse tort; tout ce qu'intérieurement nous méprisons tous deux suit tranquillement son cours ; nous ne nous en soucions pas. Peu à peu tout
m'aimera; déjà Fentourage immédiat du jeune roi est heureux de me trouver et de me savoir tel : chacun voit, en effet, que ma colossale influence sur les sentiments du Prince ne peut que servir tout le monde sans nuire à personne.
Ainsi de jour en jour, en nous et autour de nous, tout devient plus beau et meilleur !
Voilà mon bonheur, amie! Doutezvous que ce soit le véritable? le véritable, oui, — il fallait que cela fût le véritable, et vous verrez comme il durera et comme tout prospérera. Ne doutez pas! »
(Ecrit quelques jours plus tard.)
a Si une chose en ma vie m'a irréparal)lement, inconsolablement désaccordé et affligé, c'est une qualité du monde à l'égard de qui nous autres précisément ne pouvons rien. C'est la présomption que l'âme des Philistins a de sa sagesse pratique^ et la prétention souvent bonnement souriante vis-à-vis les rares, incompris et profonds esprits, d'être seule sage et prudente. Cette abominable sagesse, cette ridicule impuissance en la compréhension et l'estimation des choses
de la vie qui vis-à-vis le fantasque rêveur à tête folle de temps à autre célèbre des triomphes s'écroule, à bien considérer la chose, vis-à-vis le véritable et plus profond esprit, en Tinstinct seulement bestial qui découvre juste pour aujourd'hui Futile et le nécessaire ; alors que Tesprit plus profond souvent exprès — précisément afin de ne pas se laisser déranger en un plus vaste regard — voit par dessus ce nécessaire immédiat, il apparaît à cette pratique intelligence mondaine insensé et absolument incompréhensible. Et voilà ce qu'il nous faut agréer, que le Monde, que nous comprenons très bien, ne nous
comprenne pas, et se permette de s'apitoyer sur notre être non pratique. Mais quand ce rapport se transporte sur le domaine de la moralité, quand le Philistin se tient pour seul décent, simplement parce qu'il ne comprend pas du tout la vy^aie décence et n'en a nul sentiment, la condescendance et l'ironique concession du bon droit à l'adversaire nous deviennent difficiles : mais quand une àme féminine oublie tout instinct d'amour jusqu'à juger de ce point de vue de décence philistin e l'objet de son amour, le prendre en pitié et — l'admonester, alors c'est à n'y pas tenir. Ce m'est devenu un destin
pimisseur d'avoir tant gâté et dévoyé par une excessive condescendance ma propre femme qu'à la fin elle perdit en soi-même tout point d'appui pour quelque justice envers moi. La conséquence s'est montrée...
Où êtes-vous maintenant, chère? Me récrirez-vous une fois? Je suis ici lout solitaire : un peu de société autour de moi me manque encore: peut-être vais-je avoir Cornélius ici. Pourrai-je renoncer tout à fait au Féminin ? Avec un profond soupir je dis non, et pourtant je devrais presque le souhaiter ! — Un regard sur sa chère image m'est de nouveau secou-
rable! Ah! cet adorable être, cet adolescent! C'est fait! le voilà tout pour moi. Monde, Femme et Enfant!
Mille intimes salutations !
Éternellement votre R. Wagner. »
Un mois après, la réaction des ans mauvais encore trop proches, trop vivaces dans le souvenir, se produit ; Wagner se plaint:
« Starnberg en Bavière, 30 Juin 1864.
Chère précieuse Amie !
Je suis très las ; je souiFre de la vie veeiie : maintenant que Texcilation tombe, la douleur revient, comme aux blessures. Je ne serai point derechef à mon art aussi vite que vous pourriez le supposer. L'idée du sort que j'aurais si je n'avais pas rencontré cet Unique, cet Inattendu, m'étonne toujours; car tout ce que je croyais avoir le droit d'attendre est, et serait alors, pitoyablement resté inaccompli ! Voilà ce que je domine maintenant du regard, et je frissonne. — Ma
LOUIS II ET WACtNER 85
solitude est terrible. Mes relations avec ce jeune roi sont aussi délicates à maintenir que Téquilibre sur l'extrême pointe d'un mont. L'abandon de mes affaires domestiques, la contrainte dem'occuper encore toujours moi-même et seul de chosespour lesquelles je ne suis vraiment pas fait, paralysent mes esprits de vie ; j'ai eu maintenant de nouveau à déménager, à organiser un ménage, à me mettre en peine de couteaux, de fourchettes, de plats et de pots, de literie, etc. Moi glorificateur des femmes ! Comme en revanche elles m'abandonnnent amicalement leurs soucis!
Très chère, le plus beau dans votre belle lettre est Tallusion à votre visite ! Je Fespère maintenant et ne vous écris donc rien de plus, ce qui va bien à ma fatigue. Vous pourriez magnifiquement demeurer avec moi : j'ai, parce que ça n'allait pas autrement, une grande maison entière pour moi, et vous y trouverez toutes vos aises. Amenez encore un secrétaire, sortez de la serviette le roman promis et dictez-le. Tl faudrait pourtant maintenant que nous nous expliquions encore une fois à fond : qui sait quand l'occasion se représentera! Je mourrais aujourd'hui si volontiers! —
Hier Madame deBiilow est arrivée avec deux enfants et une bonne : le mari suit. Cela donne un peu de vie, mais je suis si singulier que plus rien ne veut faire bonne impression. Peut-être est-ce seulement la faute du mauvais temps, — ne le croyez-vous pas aussi? Nous autres artistes, nous n'avons pourtant pas coutume de tout prendre si au sérieux ! Enfin, nous verrons. Venez donc bientôt, et restez longtemps. A propos de mon jeune Roi, encore une chose, une seule : si véritablement je ne suis pas tout et pleinement heureux, il n'y a en rien de sa faute. La magnificence de cette liaison,
VOUS ne sauriez encore la pleinement concevoir. Décela aussi vous aurez l'idée quand vous serez chez moi; bref — le sexe masculin s'est par ce représentant complètement réhabilité à mes yeux. — Vous verrez tout cela ! — Adieu ! Chère, Précieuse, pleine d'angoisse et de soucis, Voyante ! — Mille mercis pour votre amitié !
De cœur, Votre
R. Wagner. »
Plaintes d'âme que navre jusqu'à la mort une intime blessure, cris de ten-
dresse, effusions de malade crédule une lieure à la guérison parTamour, doléances d'enfant romanesque et nerveux, attentions un ])eu étudiées de poète à maternelle amie, orgueilleuse confession d'individu génial, les mêmes alternatives continuent:
« Slarnberg, 9 Septembre 1864.
Chère, précieuse Amie !
Je reviens encore une fois à vous pour m'entretenir un peu avec vous comme cela me tient si souvent au cœur maintenant. — Ce n'est pas gentil à vous de
n'être pas venue me voir : pourtant je sais bien que rien n'est jamais plus important pour vous que maison, mari et enfants, et avec ça vous appartenez aux êtres absolument heureux, qui possèdent cela tout entier ou du moins en partie, et chaque fois que l'occasion de clioisir se présente prouvent qu'aucun bonheur justement ne surpasse pour eux celui qu'ils possèdent, — avec ça absolument heureux !
Eh bien ! moi, je ne suis pa<ç de ceuxlà ; représentez-vous ce qui m'arrive : — en moi combat un complet dégoût de la vie avec la consciente résolution de com-
LOUIS II ET WAriNRR 91
mencer maintenant seulement ma vraie vie. Cette résolution — chose étrange! — ne me fait jamais de bien : je remarque que Kl tout est proprement affecté et qu'il n'y a rien de vrai derrière. Cela cause donc que la profonde incrédulité en ma vie se manifeste alors souvent de nouveau à moi en une attrayante et tranquillisante forme : alors même il y a des instants, comme quand on s'endort, où on goûte une véritable félicité.
Il est vrai, j'ai un jeune Roi, qui m'aime réellement d'enthousiasme : vous ne pouvez vous imaginer rien de pareil !
Je me rappelle un rêve de ma jjremière adolescence : je rêvais que Shakespeare vivait, que je le voyais, que je lui parlais, réellemenl, corporellemenl ; Timpression que j'en eus m'est inoubliable, et se tourna en nostalgie de voir encore Beethoven (qui pourtant aussi était déjà mort) .
Quelque chose de semblable doit se passer en cet aimable être quand il m'a. Il me dit qu'il peut encore à peine croire qu'il m'ait réellement ! — Les lettres qu'il m'écrit, personne ne les saurait lire sans étonnement, sans enchantement.
Selon Liszt, sa réceptivité est parfai-
lemeiit à la hauLeiir de vu'à productivité . C'est une merveille ! — Croyez-vous î — Et cela ne vous mettrait pas en train? 11 le faut bien ! Mais quel poids, quel poids à soulever ! Il ne fallait rien moins que ce merveilleux roi, sinon — c'était fini, complètement fini î
Oui, j'étais proprement abandonné déjà de tous mes vieux amis : — proprement vous seule croyiez encore à moi.
Depuis quelque temps je suis de nouveau tout seul, comme en un château enchanté. Je ne nie pas que cette complète solitude ne me devienne main-
tenant très nuisible : croyez-moi, c'est une misère qui finira par me vider de sang-. Hélas ! c'était le même mauvais enchantement sur moi, jadis, quand j'avais des amis près de moi : il n'y avait nulle bénédiction, nulle paix. Le pauvre Biilow arriva ici au commencemenl de Juillet, avec la santé la plus attaquée du monde, les nerfs excédés et délabrés ; il a trouvé tout le temps un climat mauvais, froid, partant un séjour malsain, et est tombé d'accès en accès. En outre, un mariage tragique: une femme jeune, des dons d'une rareté tout inouïe, mer= veilleuse ressemblance de Liszt, dont le
seul défaut est de lui être intellectuellement supérieure.
Ah ! si j'étais fait pour m'assurer des choses et des relations en me jouant à la surface ma part d'agréments! De vrai, je ne le suis point ; je suis assez fou pour tout prendre ainsi au sérieux. L'essentiel était d'arracher Biilow à ses démentes et dévorantes occupations artistiques, et de lui procurer un plus noble champ.
Je réussis facilement à décider le jeune roi — pour lui c'était de nouveau très important — à nommer Biilow son pianiste particulier. J'espère maintenant avoir bientôt les Bulowpour jam ais, ici
près de moi. Aux deux je n'ai montré en perspective pour nous tous qu'un seul moyen de délivrance : suprême commune création d'art et action. — Alors nous aurions une contrainte de plus de tenir bon et d'attaquer — en dépit de tout obstacle du dégoût de vivre. — Vous voyez, chez moi rien ne va tout seul ! Même pas un accident comme celui de la mort de Lassalle : le malheureux était venu justement quinze jours avant sa mort chez moi (parBûlow) pour me porter à une intervention auprès du Roi de Bavière contre l'ambassadeur de ce dernier en Suisse (Donniges). (C'est que je
passe simplement pour un toul-puissant favori : dernièrement les parents d'une empoisonneuse se sont adressés à moi I) Qu'en dites-vous ? Je ne connaissais point encore Lassalle ; à cette occasion il me déplut très intimement : il s'agissait d'une histoire d'amour toute pure vanité et faux pathos. J'aperçus en lui le type des hommes importants de notre avenir qu'il me faut bien nommer l'avenir germano-juif.
Je n'ai pas encore d'appartement en ville : je voudrais quelque chose qui promît d'être durable, et ne trouve rien. Je dois faire bâtir : mais cela dure deux ans.
Dois-je donc encore vivre si longtemps ? Et pourtant je le dois. Mon jeune roi économise , suspend des constructions paternelles, etc>, alin de tenir prêt l'argent pour la représentation des Nibelwigen. Je n'ai pas encore eu un jour de vrai bon vieux repos : je balance, ne sais quoi tout d'abord attaquer. A la lin je veux pourtant laisser tout de côté, et je termine les Nibelungen: si je dis cela au Roi ma situation s améliorera encore.
Mais maintenant écoutez : le 2 octobre , la première fois que le Roi retourne au théâtre, je dirige pour lui une représentation modèle du Hollan-
dais Volant (le seul de mes opéras qu'on 2nds se ^hélhs ! bien donner à présent). Tout est préparé pour une exécution parfaite. Au milieu d'octobre j'ai un grand concert avec mes nouveaux fragments, comme jadis à Karlsruhe. Yiendrez-vous ? — En mai l'an prochain, Tristan avec les Schnorr. — Y viendrez-vous aussi ?
Où en est le << Roman » ? — Comment vont Wille et les fils ? Voudriez-vous leur faire les plus beaux saints du monde de ma part ? — Que fait le « Pays Enchanté » ? M'êtes-vous restée bonne ? — Croyez-vous à ma gratitude ? — Croyez-
VOUS en moi ? — Répondez avant le concert.
Cordiales salutations !
Votre R. Wagner. »
La réalisation du grand rêve apparaît en un lointain moins vague, se précise :
Munich, 21. Briennerstrassc.
8 Oct. 64.
« Précieuse I
Votre silence m'angoisse. Vous reçûtes pourtant il y a quelque temps une lettre de moi ?
Je saisis un moyen pour vous déterminer à me donner bientôt de vos nouvelles.
Je vous envoie une lettre de mon jeune Roi et vous prie de me la renvoyer bientôt, bientôt : c'est un gage d'amour que je vous confie ! —
Hier, au moment où nous fixions Fachèvement et la représentation de mes Nibelung en ^ y éiixi<> si étonné, si saisi par le prodige de ce céleste et royal adolescent, que je fus près de me laisser tomber à ses genoux et de le prier. —
Au commencement de novembre, le Hollandais Volant et mes fragments (avec Schnorr). — Au printemps : T/ns-
i02 LOUTS TI ET W.VONER
ian. En 1867, Tété : U Anneau du Ni-
Mille salutations !
De cœur,
Votre
R. Wagner. »
Mais desjalousies, des inquiétudes, des
haines soit dans Faristocratie, soit parmi
les bourgeois imbéciles et mal dirigés de
Munich, s'amassent contre Wagner. On
redoute l'influence de ce Musicien, de cet artiste, les folles dépenses auxquelles il entraîne le Prince ! Et ces généreux Aile-
mands qui jusqu'au bout, même après s'être enrichis de notre or, marchanderont à leur plus grand génie national l'argent du Théâtre idéal, l'argent de Bayreuth, menacent presque de se révolter si le Roi sfarde un tel favori ! Louis II résiste : sa passion le maintient sublime. Wagner commet la faute de riposter à ses ennemis par un article trop vif dans la Gazette Universelle. Enfin, il triomphe momentanément. Mais le voilà de nouveau aussi nerveux, irritable, inquiet, fantasque, qu'aux pires heures du séjour à Mariafeld:
104 louis ii et avagner
« Amie!
Deux mots pour votre orientation î — Ma réplique, vous la connaissez: la voici encore une fois. Elle contient une erreur volontaire: la peinture de la restriction de mes rapports avec le Roi. Pour mon besoin de repos, je souhaiterais nostalgiquement qu'il en fût ainsi. La merveilleusement profonde, la fataliste inclination du roi vers moi, — renoncé-je (pour Famour de mon repos) aux droits qu'elle me donne, — je ne conçois pas encore comment m'y prendre vis-à-vis mon cœur, ma conscience, pour me dérober aux
devoirs qu'elle m'impose. A^oiis devinez que ce qu'on haie ouvertement contre moi n'esl qu'instruments : cela n'a nulle importance, et la calomnie joue déjà sa dernière partie désespérée. Mais les motifs? Maintenant je dois frémir quand, ne pensant qu'à mon repos, je me veux retirer dans les barrières y profitables pour l'abandonner, lui, à son entourage. J'ai de l'angoisse au plus profond de l'âme, et j'interroge mon démon: pourquoi ce calice? pourquoi là où je cherchais repos, introublé loisir laborieux, être enveloppé dans une responsabilité où le salut d'un être célestement doué,