‹ Louis II et Richard WagnerChapitre 2 sur 6 · L0UT8 IT ET ^YVONER · texte numérisé non relu

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peut-être le bonheur iVun pays sont placés entre mes mains ? — Comment ici sauver mon cœur? comment être encore artiste? — // lui manque tout homme qui lui serait nécessaire ! — Voilà, voilà ma véritable oppression. La tactique extérieure de rintrigue, dont tout le calcul consiste à me mettre hors de moi, pour me tirer une indiscrétion, s'écroule facilement en elle-même. Mais de quelle énergie m'arrachant complètement à jamais à mon repos j'eus besoin, pour arracher mon jeune ami à jamais à son entourage î — Il tient fidèlement de sorte touchante et belle pour moi et

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s'isole à riieure actuelle contre tout. — Que dites-vous de mon sort? Je ne saurais vous dire combien] 'aspire au suprême repos: mon cœur ne peut plus supporter ce vertige ! —

Cordial salut à Wille !

Votre tout fidèle,

RicH. Wagnï:r.

:Mnnich, 26 Févr. 1865. »

Les représentations de Trisfan approchent :

« Très aimée Amie!

Une merveille ! J'ai réellement une

heure de repos et d'entrain que j'emploie à une douzaine de lettres. La vôtre arrive à l'instant: vous aurez donc aussi deux ou trois lignes, cela s'entend, malgré que Cosima m'ait promis de vous écrire aussi en mon nom. — Cela vous est pourtant sans doute impossible de croire qu'en ce temps je n'ai pas journellement pensé de vous avec merci, amour et deuil? — Sûrement non! Chaque brin d'herbe en mon jardin me rappelle le verdoiement du vôtre il y a un an.

Maintenant donc — venez! Voyez, c'est votre mari qui me crie de dûment vous persuader ! Eh ! comme c'est beau de sa

part — comme je dus rire de Wille cordialement !

Oui, venez ! le 15, le 18 et le 22 Mai sont les trois principales représentations. Elles seront w.erveilleuses ^ telles que rien ne hii jamais vécu. C'est pour cela que je dus souffrir, afin de vivre cela! De la magnificence des deux Sclinorr vous ne sauriez vous faire aucune idée ! Toute force de leur vie se concentre dans cet unique accomplissement, dont ils triomphent à cette heure avec pleine dignité artistique. — Mon article peint la beauté des circonstances, parmi lesquelles aujourd'hui je pousse mon œuvre à la

lumière, encore bien trop terne. La divinité de mon jeune Roi! aucun hymne ne peul la clianler toule ! Ici tout est comme un rô\e des contes ; on ne peut pas croire que tant de beauté, de profondeur et de sublimité pouvaient ainsi faire irruplion soudaine en Fhumaine vie.

Et comme il est sage, sans le savoir le moins du monde î Mais beaucoup de deuil plane sur nous : la terrible grossièreté de l'entourage et de tout le reste, — et il domine tout sagement, avec un infaillible instinct ! — Dieu, — qu'il prospère et réussisse ! Alors enlin la nation allemande aurait le modèle

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dont elle a besoin, — an autre que Frédéric 11.

Toutes mes craintes se sont facilement résolues grâce à son inimitable sûreté de sentiment. Rien ne lui nuit — il est sanctilié.

Les plus cordiaux saints à Wille!

Ayez honte et venez, vous serez payée

de votre peine.

De tout cœur,

Votre

R. Wagner.

31 Avril lS6o. ,v

Wagner vit ce qu'il croit un songe

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les répétitions de Tristan. Il s'extasie :

« Munich, 26 Sept. 1863.

Dites, chère amie, comment ce vous ful-il possible de passer ainsi à côté de moi cet été ? Combien de fois ai-je déjà voulu vous adresser cette question !

D'étonnement je restais encore toujours sans y parvenir. — Il vous a été possible de ne donner aucune suite même aux exhortations de votre mari ! Ainsi vous avez donc vécu de terribles et merveilleuses époques de ma vie entoute étroite intimité, si proche, en et avec moi, vous avez avec moi senti et souffert pour soudain

m'abandoiiner entièrement quandje suis sur une importante cime! — Que c'est étrange ! Que de réflexions nouvelles à ce propos !

Que dois-je maintenant vous mander de moi ?

J'ai parlé d'une « importante cime » : je n'ai pas dit une « joyeuse ^). Que là aussi, sur cette cime proprement il n'y avait pour moi que peines et souffrances à éprouver, — le pressentiez-vous peutêtre, et aviez-vous l'impression d'être vous-même trop souffrante pour me départir votre compassion ?

J'eus un court temps où réellement je

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croyais rêver, tant beau, tant merveilleux était mon courage. C'était là le temps des répétitions de Tristan.

Pour la première fois en ma vie, j'étais là, couché avec tout mon art en sa plénitude sur un doux lit d'amour. Cela devait être une fois ainsi ! Nobles, grands, libres et riches les éléments du complet atelier artiste : un merveil.'eux couple d'artistes à moi départi parle Ciel, en qui j'ai intimement confiance, et si plein d'amour, si dévoué, doué à s'en étonner ! Mon fidèle Ange-Gardien toujours beau et bénissant planant au-desgu^ de moi, plein d'enfantine allégressç

en me voyant content, joyeux de la croissante réussite : invisible, ordonnant toujours l'utile, éloignant ce qui m'était gêne. Tel un magique rêve l'œuvre crût jusqu'à une réalité impressentie : la première représentation sans public, pour nous seuls — donnée comme répétition générale, — fut semblable à l'accomplissement de l'Impossible.

Le sentiment du rêve ne m'abandonna jamais : je m'étonnais et m'étonnais — qu'il fut possible de vivre cela! — C'était là la belle cime, et pourtant une amertume m'était causée par ■ — des absences ! — Réellement : une amertume ! Que

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vous me paraissez tous mesquins, vous qui par, peur de cette — agitation, vous dérobez !

Dès lors, — ce n'est plus que pour souffrir encore. Comme je ne fais proprement point altention à ce qu'on nomme un « Succès », dès lors toutes les expériences en vue de cela devant le public ne m'étaient que trouble et abaissement. En la quatrième représentation je fus saisi, — au dernier acte, par le sentiment de Timpiété de cette inouïe exécution : je criai : « C'est ici la dernière représentation de Tristan et jamais plus il ne peut être donné. » Et

maintenant voilà que cela s'est accompli. Mon magnitiqiie chanteur nous quitta plein d'allégresse, joyeux et bienheureux d'orgueil et de santé. Huit jours après je courais à Dresde pour assister à son enterrement : goutte foudroyante était le nom du démon qui lui avait sauté de l'articulation du genou au cerveau. 11 gisait là. — Depuis, tout a l'air triste autour de moi. J'étais solitaire en les hauts monts, et maintenant je suis solitaire ici. Je ne peux plus parler à personne et passe toujours pour parti en voyage. La merveilleuse amour du roi me retient en la vie : il a soin de moi

comme jamais encore un être humain n'eut soin d'un autre. Je ressuscite en lui, et je veux lui créer encore mes oeuvres. Pour moi je ne vis réellement plus à proprement parler. Mais il tient précisément loin de moi tout ce qui me rappelle la vie et la réalité : je ne puis plus que rêver et créer.

Ainsi vont, ainsi iront les choses. Ma passion de travail dévore toute ma force de pensée. Les Nihelungen sont maintenant achevés : un Parzival est déjà ébauché. Tout est merveilleux, magique, un rêve : sans cela, tout serait mortellement douloureux.

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Maintenant mandez-moi de vos nouvelles. — Mille saints, chère, fidèle amie ! Ah ! vous souvenez-vous encore de vos prophéties ? Oui, ce n'est pas cela qui importe : ce qui, là, pouvait être accompli, cela est accompli comme rien ne fut accompli jamais — plus beau que tout rêve. Et vous ne voulûtes pas une fois vous approcher du lieu de ce rêve ?

Soyez tous le plus bellement, le mieux salués par Votre

Richard Wagner. »

Les troubles de Munich surviennent :

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Le Roi est contraint d'inviter Wagner à partir. De Genève le Mnsicien-Poète écrit :

« Genève. Campagne des « Artichauts. »

26 Décembre 1865.

Précieuse, révérée Amie !

Vous voyez, je prends tout sérieusement, et vous attendez sûrement aussi que je persiste dans la gravité de ma dernière lettre à vous. Recevez un merci intime et profondément senti pour votre réponse. Je n'attendais que la date — annoncée par vous — de votre retour à Mariafeld pour conformément à votre

invitation vous écrire encore une fois quelle serait ma suprême décision. — Je reste ce que j'étais.

A propos de mes relations Munichoises je ne peux vous dire que peu de choses : vous devez pouvoir vous-même vous éclaircir les vapeurs du mensonge, si vous voulez voir. Je prends précisément tout au sérieux, et chez moi il ne saurait être question de prudence. Maintenant il s'agit de laisser au jeune Roi un peu le temps d'apprendre dans une certaine mesure à régner et à être maître. L'école des actuelles souffrances lui sera bonne. Son trop grand amour envers moi le fai-

sait pour tout regard autour de soi jusqu'à d'autres choses aveugle : ainsi il était facile à tromper. Tl ne connaît personne, et — il faut d'abord qu'il apprenne à connaître les gens. Mais j'espère pour lui. De même que je suis sûr éternellement de son amour, j^ai confiance aussi en le développement de ses magnifiques dons. Il n'a qu'à apprendre un peu plus encore à connaître l'humanité. Alors il atteindra vite le Juste.

Envoyez-moi Félicitas et ne tenez point ma demande à ce sujet pour flatterie !

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Adieu ! Beaucoup de salutations à Wille.

Votre

Richard Wagner. >

« Et maintenant surgis, aube du Jour des Dieux! »

(Wagner.)

Ces pages — où je n'ai effacé aucune négligence heureuse, piquante, aucune pittoresque faute de goût, de qui j'ai bien tralii, Iiélas î le charme essentiel — ne sont point à propos du Roi de Bavière et de Richard Wagner nos seuls documents intimes :

Nous avons cité la dédicace de la Walkûre^ ce cantique de gratitude, cette

haute protestation de respect et de foi que le Poète-Musicien adressait en l'été de Tannée 1864 au « royalAmi ». Voici le commencement et la fin de cet hymne :

« 0 Roi ! gracieux patron de ma vie !

Toi de snprèrne bonté si délicieux trésor !

Connue je me t(n'ds maintenant, au but de mon effort,

Vers ce Verbe qui mérite ta faveur,

En langage et écriture, comme je le cherche vainement !

Et pourtant à scruter je suis poussé plus loin, plus loin

Pour trouver le Verbe qui te dira le sens

Du merci qu'en le cœur je te porte...

Tu es le gracieux avril qui de neuf me para, Qui me rajeunit des rameaux et branches la sève. Ce fut ton appel qui à la nuit m'enleva Laquelle tenait hiémalement roidie ma force. Depuis que ton sublime salut bénissant m'a ravi — Qui rafale de délice à la soufi'rance m'arracha, — Je marche fier et fortuné sur de nouveaux sentiers En l'estival royaume de la Grâce.

Si suis-je pauvre et ne garde que cet unique bien, La foi à qui la tienne se marie.

C'est là le pouvoir par qui j'apparais fier, C'est elle qui saintement acière mon amour. Mais maintenant partagée elle n'est plus qu'à demi Et m'est toute perdue si elle te manque : [mienne, Ainsi me donnes-tu toi seul la force de te dire merci, Par une royale loi sans défaillance. »

Nous citerons encore une lettre de Louis II à une jeune fille, son amie, sa fiancée en rêve, à une douce demoiselle allemande qui le prit en lui offrant des fleurs sauvages et mourut sous la neige, dans la neige, à Tattendre pour le prévenir de la rupture d'un pont qu'il devait traverser ! Le Roi raconte en termes d'une très grande pureté, d'une très grande élévation les commencements de son enthousiasme wagnérien. 11 trouve

sur le piano de ses cousines, les Princesses Max, des brochures du Poète-Musicien ^ ! « Je lisais, lisais encore et me sentais comme enivré. Oui, c'était bien ainsi que je m'étais imaginé le rôle de l'Art ! C'était bien d'un tel enlacement de la poésie et de la musique que devait provenir l'œuvre d'art de l'avenir! Et il y avait là un homme qui se sentait en lui la force de créer quelque chose d'aussi élevé, d'aussi sublime. On le sentait, aux paroles qui coulaient de lui comme un torrent de lave, qu'il mènerait à bonne tîn la tache qu'il s'était proposée,

' J'emprunte ces fragments à La Revue Wagnérienne.

qu'il avait cette consécration du génie, par laquelle Fidéal se transforme en une tangible réalité. Et à ce héros de l'esprit les ailes étaient liées ; de misérables obstacles empêchaient son vol céleste et l'enchaînaient à terre ! 11 cherchait un homme qui eût la puissance et la volonté de l'aider... Quelque temps après j'entendis le Lolieîigrin... Élevé à Hohenschwangau, cette légende du cygne, avec son indicible charme poétique, m'avait pénétré dans la chair et le sang. Que de fois, assis dans la cour du château, sous les tilleuls fleurissants qui ombragent rimage de la mère de Dieu, j'ai rêvé

de cette légende! Oue de fois j'ai vu, par pensée, le chevalier et son fidèle cygne sur les eaux. Là, je trouvais mes rêves d'enfance, mes fantaisies de jeunesse réalisées d'une manière délicieuse. Et ils me parlaient, ces personnages familiers, en des sons qui me grisaient comme le doux parOm des tilleuls fleurissants... » Puis ces lignes admirables de franchise et d'énergie : « Comment nous devînmes amis, amis dans le sens le plus élevé, le plus idéal de ce mot dont on a tant abusé, le monde le sait. Et ce monde que je n'ai jamais aimé fait que je me retire toujours ^dus en

moi-même et dans le petit centre de ceux qui pensent comme moi, par la façon dont il juge cette amitié. Que n'aurais-je pas h éprouver, à subir de ce monde vénal et méprisable, si je n'étais pas Roi, si je ne pouvais pas lui mettre le pied sur la nuque, quand je veux?... » La conclusion est bien digne de ce Roi unique entre tous les Princes des hommes : « Dieu dans sa bonté me laissera la joie que je trouve à susciter et à exécuter les plans de cet ami si cher, et à être pour lui, dans une petite propor tion, ce qu'il est pour moi si infiniment* »

Enfin, le Guide Musical a publié une lettre de Louis II à Wagner écrite après la première représentation de Tristan à Munich. En un langage aussi beau, plus beau encore, qui sait? que celui de Wagner dans sa correspondance avec Madame Wille, le Roi exprime un enthousiasme, un amour absolus, parfaite réciprocité des sentiments du Poète-Musicien. Voici les plus ardentes lignes de cette prose dont émane une odeur d'holocauste, qui évoque Tidée d'un cœur angélique s' enflammant, se consumant de son pur amour en rêvant de l'adoré :

louis ii et wagner j33

(( Grand et divin ami,

C'est à peine si je puis attendre la soirée de demain, tant je languis après la deuxième représentation... Ce merveilleux ouvrage que votre esprit a créé pour nous, qui pourrait le voir, qui pourrait le connaître sans s'estimer heureux ? C'est dans cette œuvre si magnifique, élevée, sublime, que mon àme veut chercher le ravissement. Honneur à

son Créateur! Gloire à lui !...

... N'est-ce pas, mon cher ami, le courage de créer de nouvelles œuvres ne vous abandonnera jamais ? Au nom de

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ceux que vous comblez d une volupté que Dieu seul peut donner, je vous prie de ne pas vous arrêter.

Vous et Dieu !

Jusque dans la mort, jusques au delà, dans l'empire de la nuit universelle, je

reste

Votre fidèle

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