LUDWIG
Berg, le 12 Juin 1865. »
Même au sortir de la première représentation de Tristan^ les sens et l'âme extasiés, magnifiés par les toutes-puissantes harmonies, il faut être un génie
sublime, un divin cœur pour avoir de tels cris !
En cette fin d'année 1865, voici, nous l'avons dit, Wagner en Suisse de nou= veau : l'enthousiasme du Roi subsiste, intact ; Louis II va voir en personne son musicien exilé, l'assure qu'il forcera s'il est besoin la réalisation de l'auguste rêve, la construction du Théâtre-Temple.
Certain désormais — grâce au fidèle ami royal — de l'accomplissement, Wagner travaille, termine les Mmfres-Clmnieurs — œuvre accessible à tout Aile-
mand, capable de lui conquérir Fenthousiasme aussi de la Nation, — et ne songe même pas qu'il mourra peut-être — il est presque vieux déjà — avant d'avoir vu rÉdifîce idéal et la Fête. En 1868 a lieu la triomphale représentation des Maîires-Chanteurs. Hans von Biilow, bien que malade, conduit génialement l'orchestre. Wagner écoute assis par ordre aux côtés de son Roi. Après le premier acte, le public réclame l'auteur : il ne paraît pas sur la scène. La représentation continue ; aux cris Wagner — par ordre — ne répond qu'en se levant et en s'inclinant de la loge royale vers cette
foule que Louis II voudrait absente parce qu'elle est trop indigne de partager sa joie. Les vers de Schiller sont réalisés :
[Roi, « C'est pourquoi le Chanteur doit marcher aux côtés du Tous deux ils habitent sur les cînies de l'Humanité. »
Malgré les repentirs, la justice ouvertement rendue, Munich ne sera point la Ville Wagnérienne : la représentation des Maltres-C hauteur -"i a été pour le Poète-Musicien une preuve décisive de rincompatibilité absolue — en dépit de la bonne volonté ou du génie de tels interprètes — entre les théâtres de cour et son œuvre; à la suite de deux représen-
d38 LOUIS II ET WAGNER
talions ridicules de UOr du Rhin et de La Walkûre données en 1869 et en 1870 contre sa volonté, Wagner obtient de son Roi la formelle assurance que bientôt enfin les Nihelungen pourront apparaître en un cadre digne d'eux. On dit que Louis visita Wagner incognito à Tribschen. Au printemps de 1871, Wagner quitte Lucerne pour Bayreuth, ville aimable et calme au centre de TAllemagne. Là Wagner veut préparer à tous les peuples germaniques des Jeux d'Olympie auxquels présiderait son Roi.
La construction du Théâtre Nouveau, selon les plans de Semper — Tarcbilecte
ami du Maître, — est décidée ; la ville donne l'emplacement ; le Roi — qui désormais veut garder une attitude plus majestueuse, et rehausser encore par Tétrangeté de l'absence, de Féloignement sa gracieuse protection — envoie son propre secrétaire assurer l'artiste que la cassette royale payera jusqu'au bout les frais imprévus. La pose de la première pierre a lieu le 22 Mai 1872 aux sons d'une Marche écrite en 1864 par le Musicien-Poète en l'honneur de son Roi.
Louis II télégraphie : « Du plus profond de l'âme je vous exprime, mon très cher ami, en ce jour d'une si haute significa-
140 LOUIS II ET AVACtNER
tioii pour rAllemagne entière, mes plus ardentes et mes plus sincères félicitations. Salut et bénédiction à la Grande Entreprise! Je suis aujourdluii plus que jamais uni en Esprit avec vous. » \\ agner avait improvisé quelques vers : mêlés à la dépêche du Roi et à d'autres documents, ils sont sous la pierre. Ce jour-là, le souverain que l'Artiste acclama, exalta comme le Grand Allemand ne fut pas Guillaume P' de Prusse ; ce fut Louis II de Bavière, le pacifique adorateur de la beauté. En 1873, en 1874, en 1875, les largesses du Roi permettent seules la continuation des travaux. En 1876 appa-
LOUIS II ET WAGNER iÂi
raissent — grâce à Louis IT — les Nihehmgen^ en 1882 Parsifal. Ouaiid Wagner s'éteint à Venise, le 13 Février 1883, Louis 11 ordonne qu'on ne touche point au cadavre avant l'introduction de son envoyé ; à la frontière, parmi le gala des suprêmes solennités, le secrétaire du Roi attend les restes de l'Artiste ; à Munich, le général-adjudant du Roi place la plus belle couronne de laurier, de Heurs et de palmes sur le cercueil.
Elle porte ces mots :
Le Roi Louis de Bavière au grafid
"poète du Verbe et de la Musiqite Richard WagiNer !
En allant au cimetière, le cercueil n'a que la couronne d'adieu royale.
« Je profère des Mystères, mais ils sont. »
(HOLDERMN.)
Depuis, Tétrauge Prince, trop pur pour vivre, devint fou, disent les gens. Je refuse de croire aux médiocres fureurs néroniennes dont l'accusèrent les imbéciles et ce tas de calomniateurs si sincères que Quelqu'un salariait. De plausibles scènes, il est vrai, des faits certains surprennent le lecteur entre les sales inventions et les mensonges. Avant
le Ludwig réel, celui de notre Rêve, voici donc le Louis II de Fhistoire, des spécieuses légendes.
C'est d'abord àHohenschwangau, dans le château ancestral sans faste, aux meubles simples et surannés: Ludwig, Prince Royal de Ravière, est un enfant farouche, altier, inaccessible. Mais, ce soir, il semble n'avoir pas de violence en soi : une fièvre le fatigue, Tépuise... Un médecin s'approche du lit, veut tàter le pouls du malade. Alors, trop faible pour les gestes qui repoussent, qui congédient,
LOUIS II ET WAGNER d4:
le Prince de ses grands yeux profonds et brûlants considère l'homme si souverainement, en un si terrifiant regard d'orgueil outragé, que la main tremble, se retire ; et le médecin penaud, pareil à un valet chassé, se sauve sans avoir osé toucher l'enfant.
Ludwig, Prince Royal de Bavière, et son frère le prince Otto reviennentd'une promenade, vont entrer dans la haute salle où les attend la Reine Marie, leur mère; le Prince Otto a marché un peu plus vite que le Prince Ludwig : il va
paraître le premier devant la Reine...
Un cri Farrête : « Tu es mon vassal, tu dois passer après moi ! Je suis ton Seigneur ! » Otto rit et réplique : a Eh bien ! pourtant, tu vois, j'entre avant toi !... » Deux mains crispées l'agriffent à la gorge :
— « A mes pieds, vassal ! » Et Ludwig pèse de toute sa force d'adolescent pour contraindre son frère à plier les genoux.
— « Fou î » s'exclame Otto ; et il veut se dégager. Alors Ludwig lâche soudain son frère, le considère fixement, le scrute d'un transperçant regard, puis, avec ce cri : « Voilà qui te coûte la vie! » se rue, agriffe derechef Otto à la
gorge, le renverse, oppresse la poitrine et serre, serre le cou éperdument. Un serviteur accouru délivre à grand'peine le prince Otto quasi étranglé, râlant, les veux désorbités... Des sanglots éclatent : Ludwig embrasse passionnément son frère en implorant pardon...
Un pressentiment angoisse la Reine Marie: le Prince Otto est malade; le Prince Ludwig... elle ne songe point sans une terreur mystérieuse à ce fils qui sera Roi ; elle entend les ailes au battement triste et glacial d'un invisible démon qui rôde, épie, captera, palpiter autour du front trop blême... Elle se
recueille et prie : « 0 divine Mère de Jésus, protège mes enfants et leur vénéré père ! »
Le médecin Von Gudden, mandé par la Reine, arrive ; il est en retard ; il s'excuse ; un petit accident Fa retenu : en se déshabillant, le Roi s'est piqué au sein gauche avec une épingle d'or; Sa Majesté repose ; ce ne sera rien.
Le docteur Von Gudden reçoit mission de soigner le prince Otto et d'observer le prince Ludwig : la maladive santé d'Otto servira de prétexte à sa présence ; de la sorte il n'éveillera pas les soupçons et l'ire du farouche Ludwig^
Ludwig paraît : a D'abord, Mère, je ne veux plus ni Gouverneur ni Adjudant. Je peux vivre et travailler seul. Ensuite, je veux aller à Munich pour la prochaine représentation de Lohengrin. Une fois jusqu'aujourd'hui j'entrai dans un Théâtre. Je vis Lohengrin. Je veux revoir ce drame. Enfin je veux voyager ! Pas d'Université ! Pas de semestres à Gôttingen ou à Wiirzburg comme le désire le Roi, mon très gracieux père. Je veux voir le monde, la Suède, la Norvège, l'Autriche, l'Espagne, l'Italie, la Grèce, les Iles, Paris... »
Ludwig remarque le médecin. « Qui
loO LOUIS II ET WAONBR
est cet homme? » La Reine lui répond, lui explique la présence du docteur von Gudden. a Vous engagez-vous à guérir mon frère Otto ? » s'écrie Ludwig, et il insiste exigeant du malheureux Gudden une déclaration catégorique. Alors celuici : « Oui, je m'y engage. Mais il faut que les moindres détails de la cure soient observés. Le Prince Otto devra m'obéir absolument. — « Monsieur le Docteur, un Wittelsbach ne doit jamais ! » — a Même vis-à-vis le médecin ? » — « Jamais ! Qu'il vous en souvienne ! » Et le Prince Royal Ludwig lance à ce pauvre docteur von Gudden un sombre, un pro-
LOUIS II ET WAGNER loi
phétique regard d'orgueil méfiant et — déjà — de haine.
On annonce la mort imprévue, quasi subite, du Roi Max.
Ludwig tombe aux pieds de sa mère évanouie.
Mais voici que le Président du Conseil des Ministres, Son ExcellenceDe Schrenk, Monsieur de Lutz et le Général-Major de Prankh le saluent du nom de Roi...
Il se redresse d'un bond. Roi ? Il est Roi ? Roi. (( Fleurissez maintenant , triomphez mes pensées ! D'Aujourd'hui
lo2 LOUIS II ET WAGNER
date un siècle nouveau pour la Bavière ! En chaque art, je veux que se réalise l'idéal après qui soupirèrent mes nostalgies ! 0 mes Songes ! Mes Songes ! Périclès ! Athènes ! Alexandrie ! La Renaissance ! Versailles ! »
Le drame se joue dans le fastueux Château Royal, à Munich.
Une vie étrange a commencé : Hier, toute la cour, la Reine Mère aussi durent entendre de six heures du soir à deux heures du matin Don Carlos ! Lors de la hrève guerre avec la Prusse, Lud-
wig n'a point paru à la tête de son armée. Son absence a retardé la paix. Pendant les négociations, il se tenait caché — médiocre fantaisie d'un beau génie — en une île du plus triste de ses lacs, et, costumé en Indien, relisait Le De7^nier des Mohicans ! D'ailleurs , il hait les Hohenzollern^ ces parvenus qui supplantent l'antique maison des Wittelshach. Lui, un Wittelsbach^ vassal de ces gens-là ! 11 en est malade de honte et de rage. Puis, vite, il se rassérène en des songes sublimes.
La Reine Marie, Prussienne autoritaire et soucieuse des mesquins devoirs, essaye
des remontrances : Ludwig lui intime Tordre de quitter Munich, et de demeurer désormais loin de la cour, loin des affaires du royaume, en sa résidence particulière.
Et Ludwig règne seul en Torgueil absolu de sa souveraineté. A peine s'il se redit parfois ces vers de son drame préféré, de (( Don Carlos » :
« Je tremble
Devant la pensée d'être solitaire et seul D'être seul sur un trône »
Les plans sont prêts pour la rue triom-
phale partant du Château Royal qui, parallèlement à la Maximilianstrasse, mènera les bourgeois de Munich au Wagnerianum. Et Ludwig se moque de la dépense !
De sourdes protestations murmurent contre l'influence croissante du Poète- Musicien Wagner. Ludwig répond aux doléances des Munichois en déchirant les plans d'embellissement.
L'enthousiasme esthétique du Roi pour Wagner ne souffre aucune atteinte ; mais sans doute, chez l'artiste, une ignorance fâcheuse de l'étiquette , des manières presque familières, un ton d'égal à égal
choquent vite et indisposent le Prince... Ah! ils furent plus imbéciles encore qu'infâmes ceux qui accusèrent Ludwig de s'être laissé aimer comme une femme, lui, le Vierge! l'Intangible!...
Le Roi Ludwig se fatigue de sa hautaine solitude. 11 sent le vent du vide en ses cheveux, le froid du silence à son cœur. L'ennui glace le rêve frissonnant de ses soirs.
Ludwig adore d'un amour de tête la Princesse Sophie, la fille du Duc Max de Bavière. Ils sont fiancés. Hier Tristan a
duré bien au-delà de minuit; et ce matin déjà le Roi envoie un aide de camp réveiller la Princesse lasse, ah! si lasse des torturantes, des affolantes harmonies.
Avertie par ses femmes, Sophie paraît, obéissante : on lui remet un bouquet, le royal bouquet quotidien, et une lettre : (( 0 toi que j'ai choisie ! Encore enchanté de la magie des sons par qui nous fûmes hier ravis ensemble et transportés, je mets aujourd'hui, dès l'aube, toute la ferveur de ma tendresse en un souhait passionné d'heur pour vous, ma gracieuse fiancée ! » Cette intensité, cette immensité de sentiment — et le cérémonial
aussi — déconcertent, épouvantent la Princesse Sophie, douce Vierge éprise certes du joli Roi Éphèbe aux yeux si profonds, mais trop bavaroise, trop bourgeoise, point royale ni artiste, ni nostalgique d'amour surhumain, médiocre et charmante, incapable absolument de suivre Fenfant génial en ses évasions éperdues, en ses ascensions héroïques et fatales d'Euphorion fier de ses ailes.
Tandis que l'indigne Fiancée rêve et pressent peut-être, l'aide de camp lui offre encore une parure, un blanc collier de cols de cygnes entrelacés, souvenir de la soirée d'hier. « Hélas 1 pense la Prin-
cesse Sophie, Liidwig est aussi étrange que Lohengrin; sais-je d'où sort, où retourne cette âme qui m'est si mystérieuse ? A cette dernière représentation de Lohengrin, il me regardait si violemment, et j'ai cru qu'en fixant ainsi mes tristes yeux qui se voilaient de vaines larmes il me nommait silencieusement Eisa. Et voilà que j'ai fait ce songe atroce d'une caressante démone muée en cygne ravissant vers quel mal d'enfer ou quel néant de mort mon Roi, mon Ludwig qu'elle ensorcelé et me vole... »
Ce matin-là Ludwig attendait, désirait, voulait une lettre en réponse à son billet
160 LOUIS II ET WAaNER
d'amant royal e1 à ses dons merveilleux. La Princesse refuse d'écrire : l'aide de camp ne rapporte au Roi qu'un simple remercîment. Ah ! combien meilleure et d'un cœur plus princier cette exquise enfant que nous vîmes clore les yeux, et trépasser délicieusement pour l'amour de Ludwig sur un lit de neige où sans doute elle rêva le revoir et les noces en paradis!
Ludwig survient. Il est bouleversé.
a Que suis-je donc? Son cousin et son fiancé? oui ; mais aussi son Roi ! Et elle ne daigne pas me répondre! Ne réussirai-je pas à égaler cette âme à la mienne?
J'aime. J'aime comme nul n'aima jamais, j'adore et divinise celle qu'il me plut d'élire. Ne comprend-elle pas enfin qu'il lui faut pour me suivre et vivre de ma vie s'évader hors de la médiocrité féminine ? Je veux qu'elle accepte mes habitudes : je hais le jour, tous les bourgeois en jouissent. Que la nuit soit mienne! Oh! que Sophie s'exalte enfin de mon enthousiasme, et nous aurons, seuls dans l'étrangeté de l'heure nocturne et du théâtre vide, les mortelles délices, les supplices rénovants, divinisants des wagnériennes harmonies! Nous serons Lo-
hengrin et Eisa, Tristan etisolde! »
Les fiançailles sont rompues : la Princesse Sophie a osé de franches et dures paroles. Ludwig reste seul.
Au xiif siècle, un Wittelsbach, Ludwig dit le Sévère, se fâcha :
Partant pour un voyage sur les bords du Rhin, il avait laissé à Donawerth sa femme, Marie, fille de Henri le Magnanime, Duc de Brabant. Or un messager, chargé de lui remettre une lettre de cette Princesse, lui en remit aussi par méprise une autre qu'elle écrivait à un
gentilhomme de la cour de Bavière.
Liidwig rouvrit, y trouva des mots mystérieux. Alors, il tue le messager, saute à cheval, arrive à Donawerth, passe son épée au travers du corps du commandant du château, fait irruption dans les appartements, poignarde une des suivantes de la Duchesse, jette par la fenêtre la femme du.gouverneur de la tour, précipite Marie dans un cachot et la condamne à périr de la main du bourreau... La colère du Wittelsbach de notre siècle n'est pas moins grande, mais elle demeure silencieuse. « Me dédaigner, pense le Roi, me repousser ! Inouï î In-
croyable ! Impossible ! Et ce n'est pas un rêve ! C'est la vérité, Tamère vérité ! 0 comme je la hais, cette fausse fée qui m'a séduit, ensorcelé ! 0 vile femme, je te méprise ! Pas toi seule ; je méprise en toi toutes les femmes ; tout ton sexe m'est odieux î En l'offense que tu m'as faite, toutes les femmes ont outragé, navré mon royal orgueil. J'ai voulu te donner un esprit, un cœur, ô corps gracieux et vide, et la chétive âme falote qui vacille en toi ose refuser la tendresse dominatrice de la mienne ! J'ai voulu projeter en vous, médiocre jeune fille, ma passion de beauté, mon jeune génie
LOUIS II KT ^YA^xNER 165
grave et mystique î Et vous m'abandonnez î — Et il me faut rester ta sans force î ilm'afallu subir l'oppro])re, et je ne peux me venger î 0 honte î 0 dérision !
— Pas d'ami — Pas de femme non plus ! Pas d'amitié ! Pas d'amour I — J'userai ma vie dans la solitude. Jamais je ne toucherai une femme : je ne veux plus les voir, ces ribaudes ! Elles me donnent la nausée î Qu'elles soient bannies de devant ma face î — L'Art seul sera ma consolation î — Ah î ils seraient — tous les gens — à me regarder, à se moquer, à chuchoter : o Yoyez-le : il est roi, et il ne peut •même pas avoir le cœur d'une
femme ! )> 0 non ! foule, brutes, vous n'aurez pas ce plaisir ! Je veux être seul. Personne ne me verra plus. Pour moi seul, puisque tu n'as pas su consentir, Sophie ! les œuvres de mon Poète Schiller, de mon Poète-Musicien Wagner désormais seront jouées. Quelle volupté, quand ils m'envieront mes pures joies solitaires ! Oui, quelle volupté, quel baume de paradis sur mes blessures !
Ah ! la souffrance est pourtant indicible î 0 Sophie ! Sophie î Si tu connaissais comme tu m'as fait mal ! Mais non : tu dois ne l'apprendre jamais ! Je l'étoufferai, la lâche souffrance ; et je garderai
les yeux secs. Je serai gai, je rirai — de moi — d'elle, des femmes, de tout le monde ! » Et le Prince rit dans Tombre; puis il éclate en sanglots. Ce soir-là, des passants auraient pu voir sur la rive de l'Ile un corps d'adolescent couché la face contre terre : c'était le Roi Louis II de Bavière pleurant l'amour perdu de la Princesse Sophie parmi les lys saccagés, piétines, déchirés des poings et des dents en la crise, de son cher asile.
Ludwig s'isole à Linderhof. Des machineries imitent la grotte bleue de
Capri ; sur un lac artificiel, une barque vide attend son Lohengrin ; voici Faube; bientôt le Roi vivra le drame de son Rêve en ce décor.
Quand Ludwig s'irrite, il ne manque pas de condamner tel serviteur, tel vassal à périr des pires supplices. Puis, il oublie, recommence son sublime Rêve.
Et la sublimité même du Rêve excuse, motive la médiocrité, la puérilité parfois ridicule des réalisations extérieures. Tous ces pco^adis artificiels que sa volonté crée, Ludwig les considère à peine ; ils ne sont qu'un prétexte à de nouveaux songes, à de nouvelles nostalgies bien-
heureuses. Qu'importent au Roi des fautes de goiit, du clinquant, des oripeaux d'opéra? Ses palais de rêve seraient en carton et en papier peint, tels de méchanls décors, ils suffiraient. Leur fonction est de risoler, de lui imposer la sensation une seconde du différent, de l'étrange, du féerique, du magique : alors l'âme du Roi s'évade à travers l'infini du hautain Rêve où elle trouve ses uniques délices ; et c'est seulement après des heures de cette sublime absence que Ludwig rabaisse les yeux sur le lac, la barque et le cygne artificiels ! 11 y a dans son insouciance de la réelle beauté du
décor cette légitime certitude que le rêve seul béatifie, que toute réalisation ici-bas, si merveilleuse fût-elle, serait encore décevante et désolante.
On murmure de grotesques récits : hier, dit-on, le Roi, assis dans une nacelle d'or, s'est fait promener en la campagne par douze serviteurs courant de toute leur vitesse. Afin que nul n'entendît leurs pas, ils avaient des souliers de feutre. Et le Roi s'imaginait voler, se croyait l'Esprit de la Montagne planant sur la Plaine.
Lorsque les ministres sollicitent une
audience — presque toujours à propos des dépenses excessives, — le Roi met un paravent entre eux et lui. Il consent à les ouïr, non à les voir!
Vêtu d'un long manteau de velours sombre, coiffé d'une toque avec agrafes de diamant et plumes d'autruche, Ludwig écoute ses serviteurs les plus dévoués lui refuser définitivement l'argent dont il a besoin. 11 éclate en fureur, clame l'ordre de tuer ces rebelles, puis reprend son rêve dans la barque de Lohengrin, la forme d'Eisa devant les yeux.
Louis II de Bavière cesse de régner:
les personnages ofliciels triomphent, le Prince Lnitpold est nommé régent. On traite Ludwig comme un fou : il est captif à Berg sous la surveillance du docteur Von Gudden. Ludwig a reconnu le médecin, lui a jeté un étrange regard.
Près du Starnberger See, Ludwig songe. Le site est d'une magique mélancolie. Est-ce en Bavière ou dans le Pays Inconnu? L'eaubornée de monts sublimes dont les flancs offrent au soir blêmissant une docile flore s'approfondit infiniment. Depuis des jours, le Boi est calme. Ce soir, il a l'air de suivre un si doux rêve
que le docteur Gudden ose l'approcher, perd toute méfiance. Ils sont seuls au bord du lac. Sur un ordre du Roi, le médecin a congédié deux laquais qui les observaient. Brusquement le Roi s'élance, descend en courant la pente vers l'eau, vers la délivrance. Gudden le poursuit, le rejoint; le Roi se débat, entraîne le médecin, le pousse dans l'eau, l'y maintient, et lui-même avant de sombrer s'écrie:
f( Sauvé ! Libre I Et maintenant accueillemoi, lac seigneurial de ma race ! Je veux m'évanouir en toi! Que jamais on ne retrouve mon corps ! Je serai le roi du lac ! Un vrai Roi pour la première fois ! x\dieu
Bavière ! Un suprême ^alut de ton Roi du Lac ! »
J'ai dit les faits et les légendes; j'ai rapporté jusqu'à certaines anecdotes de louche origine. Un dernier mot maintenant :
(( Peut-être, Sire, ont-ils raison lorsqu'ils prétendent que Wagner même blessa vite votre sensibilité de Vierge, d Intangible, votre orgueil puéril et royal ! Mais, n'est-ce pas, ils mentent lorsqu'ils dénoncent derrière la rupture extérieure une révolution de vos senti-
LOUIS II ET ^VAaNER 175
ments. Pour le monde votre intimité avec Wagner était finie ; intellectuellement elle se resserrait, se fortifiait de jour en jour. La présence de Wagner était inutile à la satisfaction de votre amour: en Wagner, c'est la musique, le verbe, le génie que vous adoriez. Les harmonies wagnériennes étaient un tendre langage que vous parlait passionnément de loin votre ami sublime, et vous lui répondiez avec la voix du rêve, le soir, dans vos solitudes inviolées de Linderhof ou de Berg. Un génie de votre pays dont Fœuvre exprime en tant de fragments magnifiques d'idéales passions éperdues
telles que votre amour pour Wagner, Jean-Paul, a écrit ces lignes où il semble qu'il ait pressenti, prérèvé vos grandioses rêveries : ^< 0 Musique ! résonance d'un harmonieux monde isolé de nous !
Soupir de l'ange en nous ! Quand le verbe est sans voix, et l'étreinte, et l'œil, même en pleurs, et quand nos muets cœurs derrière la grille de la poitrine solitairement gisent ;ô alors c'est toi seule par qui ils s'appellent l'un l'autre en leurs geôles, et par qui ils réunissent leurs lointains soupirs en leur désert. » Et Jean-Paul n'a-t-il pas aussi prévu les nuits que votre âme et celle de Wagner
LOUIS il ET WAGNER 177
absent devaient avoir au bord du Starnberger See, la mer de votre cœur s'enflant sous les harmonies descendues en le songe comme le flot à vos pieds sous la lune ? — =- « Muets les tourbillons de l'amour les environnaient tous deux, les rapprochaient irrésistiblement. — Ils ouvrirent les bras l'un pour l'autre et s'affaissèrent sans voix ensemble, et entre les âmes devenues fraternelles il n'y avait que deux mortels corps — haut submergés par le fleuve de l'amour et du ravissement, les yeux extasiés se fermèrent une minute ; et quand ils se dessillèrent de nouveau, la nuit sublime
régnait avec ses soleils en créternelles profondeurs abîmés devant eux, la voie lactée allait, comme l'anneau de Féternité, autour de Fimmensité, la tranchante faucille de la terrestre lune avançait coupante en les brèves journées et joies des humains.
Mais parmi ce qui était debout sous les soleils, ce que Fanneau entourait, ce que la faucille entamait, quelque chose était plus haut, plus ferme et plus clair que celle-ci — c'était F Impérissable Ainitiê en les périssables enveloppes...
... Et l'astre des Gémeaux scintillait à Fouest sympathiquement... et le
cœur du Lion était embrasé à sa droite. » En de telles nuits, sire, vous avez rêvé certes le rêve des Dioscures. Que dis-je? vous avez — Fàme élargie dans Tenchantement du génie de Wagner — rêvé le plus sublime, le plus vaste, le plus profond rêve de beauté et d'amour; vous avez rejoint, dépassé, laissé en arrière à des cieux et des cieux de distance l'essor des plus éthérées parmi les âmes platoniciennes, le vol même de ce magique Hypérion créé par Holderlin. Car ceux de votre race ont seuls la nostalgie éperdue de l'infini, l'envergure d'ailes que veut la descente au gouffre sans fond.
Jean-Paul a presque dit les délicates, les exquises pensées dont à des soirs moins grandioses et de doute peut-être, de regret vague en la mélancolie, l'adolescent pourtant vivace dans votre génie déjà virilisé vibrait vers Fauguste ami lointain :
A^ige de la Joie, sois avec mon et ton Ami, quand le soleil vient, et fais verdir autour de lui de beaux, de pieux matins ! Sois avec lui quand le soleil monte et que le travail l'accable ; — ô prends le lointain soupir d'un ami et rafraîchis-en le sien ! — Sois avec lui quand le soleil décline et dirige son œil
vers la lune en blanc vêtement de deuil ascendante, et vers le vaste ciel où la lune et toi vous allez !
Ange des Larmes et de la Patience!
Toi qui es plus souvent autour de l'homme ! Ah ! oublie mon cœur et mon œil, et laisse-les saigner ! — Ils le font bien volontiers, — mais calme, comme la mort, le cœur et Tœil de mon aiAi, et ne leur montre rien sur la terre, sinon le ciel oultre la terre. — Ah! Ange des Larmes et de la Patience! Tu connais l'œil et le cœur qui pour lui se répandent ; tu apporteras son âme devant eux, comme on place des fleurs en restivale
pluie ! Mais ne le fais point si cela le rend trop triste ! . . .
Ange de F Amitié! — peut-être es-tu le précédent Ange ? — Hélas ! — que ta céleste aile enveloppe son cœur, et le réchauffe plus bellement que les hommes ne peuvent; — ah ! tu pleurerais sur une autre terre, et moi sur celle-ci, si à un cœur froid son cœur ardent — comme au fer congelé la chaude main — se collait et ne s'arrachait que sanglant? — oh ! protège-le ; mais si tu ne le peux, oh ! ne me dis pas sa plainte !
0 vous toujours heureux en d'autres mondes I A vous rien ne meurt, vous ne
perdez rien et avez tout! — Ce que vous aimez, vous le pressez contre une éternelle poitrine : ce que vous avez, vous le tenez en d'éternelles mains! — Pouvezvous donc sentir cela en vos éclatantes demeures sublimes là-haut, en votre éternelle union des âmes, que les humains ici-bas se voient séparés, que nous ne tendons les uns aux autres les mains que hors de cercueils avant qu'ils s'enfoncent, ah ! que la mort n'est pas l'unique, n'est pas la plus douloureuse chose qui sépare des hommes. — Avant qu'elle nous prenne les uns aux autres mainte plus froide main se fait jour encore et met uue
fente entre âme et âme. — Ah ! certes, alors aussi l'œil coule et le cœur se clôt en se plaignant, aussi bien que si la mort avait séparé, comme en la totale Éclipse de Soleil aussi bien que dans la Nuit plus longue la rosée tombe, le rossignol se plaint, la fleur se ferme !
Que toute bonté, toute beauté, tout ce qui extasie et élève Thomme soit avec mon ami !... »
Un de ces soirs de romanesque plus ingénu, de chimères moins hautaines, vous étiez. Sire, dans la barque de Lohengrin sur le Starnberger See ; parmi la pénombre lunaire et stellaire vous en-
trevîtes venir vers vous de concert deux barques saluées en silence par les seigneurs du lac, vos cygnes familiers : dans Tune vous reconnûtes Dante Alighieri et Guido et Lapo avec Primavera et Béatrice et la jeune Dame qui a le nombre trente; et vous les entendîtes parler de doux amour, prolonger les délices de rimmortelle jeunesse, de la Vie Nouvelle. Dans l'autre vous reconnûtes Shelley, Byron, et une troisième forme qui semblait le corps spirituel, sublimé deKeats; mais il n'y avait point de femmes; car elles sont bannies du haut songe moderne. Ceux-ci ne parlaient pas d'amour;
cependant leur grandiose langage que les femmes de la barque voisine ne comprenaient pas était si doux, si musical, qu'elles se pâmaient, charmées. Et les âmes de Dante, de Guido, de Lapo écoutaient, admiraient celles de Byron, de Shelley, delveats, leur étaient presque sororales ; et les barques amies voguaient, leur voile enflée d'un même vent, vers la barque de Loliengrin où vous étiez.
Sire, avec FEsprit de Wagner. Et les étrangers vous reconnurent aussi, vous saluèrent; et les trois nacelles s'évanouirent de concert dans les ténèbres où tous — parmi la joie des divines corres-
LOUIS II KT AVAGNF-R iHl
ponclances et de la réminiscence — vous sentiez croître en vous la volonté de rester à jamais ensemble ainsi — unanimes.
Quand Wagner mourut dans Venise lointaine, votre cœur, Sire, ne s'humilia point, ne fût-ce qu'un instant, à la vilenie du deuil. Votre auguste ami, le génie que sansabdiquer vous pouviez nommer esthétiquement votre maître, venait de rentrerdansFinfini: sa pensée vous appartenait, toujours continuée en la vôtre, et votre vie demeurait en F enchantement de son œuvre. Certes, le soir du jour où la nouvelle vous fut apportée, les lacs artificiels ou réels de la solitude alors élueber-
cèrent de leurs sincères ou feintes vagues un Lohengrin aux yeux de désir et d'espoir ! Et à la nostalgie du départ qui délivre et rassemble se mêlait sans doute en votre âme l'angoisse de passer par la mort. Les hauts esprits ont de vraies certitudes : Le rêve qui ne ment pas leur montre les réalisations voulues, contraintes par la convergence longtemps des plus diverses forces d'un génie. Mais entre la cessation de la présente existence et la renaissance parmi les gloires de l'autre vie moralement, esthétiquement méritée, physiquement, métaphysiquement causée, n'y a-t-il rien ? Le pressen-
timent à peine d'une sensation vague, si vague — en l'espace? en la durée? — pâlit peut-être ~ signe du frisson intime — votre front pur ; et, après des rayonnements — sous la lune à travers la voilante chevelure — de lèvres, de bras, de seins, de hanches, de flancs sûrs de leur proie, pleura meurtrissant, déchirant sa beauté, sanglante sous la lune et blême à travers la chevelure éclaboussée rOndine du lac. Votre Majesté était résolue à rejoindre spontanément l'àme partie. Tout deuil était vil et vain : mais un devoir voulait être accompli avant l'heure décisive où vous sauriez bien
vaincre les pressentiments de défaillance, les hésitations inhérentes à la soudaineté du premier concept: 11 fallait vous résorher ahsolument en la compréhension, Tadmiration, l'adoration du génie de Wagner, renoncer, vous TOrgueil des Orgueils à votre moi royal, vous anéantir en celui que vous aimiez. Esthétiquement, dans le domaine de Fidée, du songe, vous deviez réaliser ce que nous commande dans celui de l'action la doctrine révoltante et sublime de Schopenhauer. Vous auriez pu dire avec Tapôtre : a Maintenant je souhaite de me dissoudre pour être avec mon Christ. » Une fusion par-
faite des génies, des âmes était indispensable avant le second départ: sinon, il eût été inutile, absurde de différer votre suicide. Vous ne vous sentiez pas encore digne absolument de ne former qu'un au ciel avec Wagner. Voilà tout!
Wagner fut presque un Jésus-Christ, un Jésus-Christ moderne lapidé d'outrages et de rires par la foule, inconsciente profanatrice, crucifié moralement par les bourgeois, plus vils encore que sots, un Jésus-Christ de Tart au flanc ouvert par la symbolique lance de Finjuste haine, au cœur transpercé par les sept glaives de la méconnaissance.
Vous fûtes, Sire, le Jean de ce Jésus, le Disciple Bien-Aimé de ce presque divin Maître. A la Cène, Jean rêva sur le sein de Jésus ; durant les affres suprêmes de Tristan et de la Trilogie^ vous contemplâtes, Sire, l'intime pensée de votre auguste ami, vous fûtes le témoin fraternel et familier de sa Passion artistique. Au Thabor, parmi le lucide sommeil de l'extase, Jean adora la beauté divine de Jésus, transparue en sa pure essence à travers l'humaine forme. Dans la loge royale, à l'opéra de Munich, parmi la joie des souveraines harmonies, le fascinant triomphe du drame éperdu
Louis II ET "WAGNER 193
sur la scène, il vous fut donné, Sire, de regarder le front transfiguré de Wagner, d'adorer derrière les traits las et vieillis par la vie la substance même divinement belle aussi de Tabsolu génie. Après l'Ascension, Jean garda en son cœur la révélation du Mystère du Christ, et les méditations, les contemplations à Patmos, inondèrent de clartés nouvelles son âme élue : lorsqu'à son tour il monta au ciel, lorsqu'il partit rejoindre l'Ami divin qui, certes, n'avait pas oublié, Saint-Jean était la parfaite lumière, l'infini amour. Vous méritiez, Sire, et vous eûtes un sort semblable : vous fûtes vierge comme
Jean, beau et vierge de corps et d'esprit, ainsi que l'Ami de Jésus. Votre cœur eut la vénusté d'une chaste colombe accueillie sur les cimes de la dilection céleste. Déjà, certes, votre âme première était digne de ressusciter près du génie qu'elle aimait, dans Tidéal ; mais vous eûtes raison. Sire, de chercher comme saint Jean des songes plus hauts, plus profonds encore, de vouloir avant le suicide vous égaler, que dis-je ? vous identilier en esprit à l'ami qui vous avait précédé dans la renaissance.
L'heure venue, voici, je pense, comment les choses se passèrent, sombres
et grandioses, ordonnées avec la pompe et la solennité d'une suprême Fête. Après avoir, d'un geste soudain, irrésistible, supprimé le D"" Gudden, et d'un chant de victoire couvert le cri délateur du vil espion gardien, debout dans la barque dérivante, vêtu comme Lohengrin, mais comme un Lohengrin en deuil , vous proférâtes de mystiques et si dévotieuses prières, dont s'émut vaguement sur l'eau frissonnante, votre cortège lent de cygnes :
a Donne-moi ton amour, ô Génie, et j'aurai toute l'opulence. En ton essence divine où s'émoussèrent, où se brisèrent
la lance et les glaives de l'humaine injustice, je repose et je me console ineffablement. Je me cache en cet asile pour n'en jamais plus sortir et les vains discours, et les outrages et les rires des âmes inférieures, je ne les entendrai même point, ô mon auguste Frère, puisque tu parleras. Mon cœur glorifié participe de la beauté de ton cœur, ô Génie adoré! 0 Esprit digne du cantique des Anges et du respect de la béatissime Trinité, tu es la créature suprême en qui Dieu se complaît ! Du monde vil que mes pieds touchent encore, je te contemple, ô Génie, je sens en mes cheveux le frisson des
palmes de ton front; et le reflet de ton auréole me luit en cette eau pure. 0 Génie magnifique et si doux, je t'adore avec toutes les forces de mon misérable cœur ; les plus ardents Séraphins, les plus nostalgiques Vierges élues aiment Jésus moins que je ne t'aime. 0 Cœur de mon vrai père, de mon ami, de mon frère, de mon Sauveur! 0 Ame, rose fragrante, lyre harmonieuse, je brûle du feu divin qui sans trêve vous consume et vous extasie, je suis possédé de vous jusqu'aux moelles de mon être. 0 amour, amour, Amour! Je suis prêt maintenant:
je meurs afin de me dissoudre en ton
amour et de revivre en toi, par toi, pour toi, Génie !» —
Les cygnes eurent peur cette fois, et s'envolèrent avec des cris discords. D'un coup de pied, le Lohengrin en deuil avait chaviré sa barque et se noyait royalement, sans geste banal. Louis II de Bavière s'en était allé dans la patrie, dans la loyale et cordiale profondeur que les Filles du Rhin, les plaintives voix de la nature, exaltent au prologue de FAiineau du Nihelung :
Rien n'est franc et fidèle
que dans TAbyme :
faux et lâche
est ce qui là-haut se réjouit ! »
— « Oui, la sincère intimité — n'est qu'en le gouffre de la mort... » avait répété tout bas le Prince, et il se précipita loin du néant des apparences, des contingences, dans cet infini où s'évanouissent mensonge et leurre , où la puissance éternelle de l'amour, de la vie, triomphe nécessairement, absolument.
Qu'il me soit permis de terminer en paraphrasant un poète :
<( Roi, le seul vrai Roi de ce siècle, salut, Sire !... La foule et son rire et ses outrages ne comptent pas ; au-dessus de ces vanités, il y a les intelligences, les volontés nobles; et par elles, Sire, votre
nom — associé à celui de rAllemand Wagner, de F homme qui fut avec le Français Victor Hugo le plus puissant créateur de beauté en ce siècle — sera }3éni éternellement ! »
Version Nouvelle sur la Mort DE Louis H
Il faut, comme le répète volontiers notre maître Anatole France , savoir souffrir la contradiction. Voici — pour antithétique qu'il soit à ma narration personnelle — un récit complètement nouveau de la mort du Roi. Je ne suis pas autorisé à révéler dès maintenant de quelle personnalité je le tiens. Peutêtre un jour serai-je libre de rompre le silence à ce propos.
Le Starnberger See, lac étroit et long situé à 5 ou 6 lieues de Munich, s'étend du nord vers le sud jusqu'aux derniers contreforts des Alpes Bavaroises. Sur ce lac, dans l'après-midi du jour étrange où doit périr le Prince, vogue un canot dont Féquipage offre un aspect bizarre et disparate : c'est un mélange d'ecclésiastiques, de paysans, de chasseurs, de montagnards. Tous ces gens sont munis de lunettes de longue vue, armés de carabines. Ils dirigent leur bateau avec mille précautions — lentes, méfiantes quasi les rames battent à peine l'eau profonde— vers l'extrémité sud-est du See :
là se dresse le château de Berg, la royale prison, là, le jardin triste où languissent les rêves captifs de Ludwig érige sa vaine beauté de choses; une large allée, déjà visible, descend en pente douce, aboutit au lac.
A l'arrière du canot deux hommes se parlent à mi-voix. L'un, grand, sec et maigre, visage en lame de couteau, favoris énormes, grosses moustaches tombantes, front dégarni sous un feutre mou de couleur sombre, évoque l'idée de quelque diplomate autrichien. Sa bouche pincée et dédaigneuse, son attitude un peu guindée, presque militaire.
sa longue lévite noire scrupuleusement boutonnée de haut en bas, sa cravate solennelle trahissent le personnage de cour. L'autre, en costume de prêtre catholique bavarois, court et replet, face ronde et enluminée, ressemble à s'y méprendre au Mûnchner Kindel, ce petit moine qui s'épanouit aux Armes de la Ville de Munich.
(( Ainsi vous croyez, Monseigneur, dit l'homme à la soutane, qu'il n'y a pas de danger... »
— « Aucun, répond le chambellan. Au contraire, V Eglise et la Patine ne peuvent qu'y gagner. Songez que ïiotre Dynastie
Louis ii et wagner 20d
est la pluspop/ia^r6 en Allemagne, grâce au règne brillant et bienfaisant de feu notre excellent Roi Max ! Prince artiste et lettré, tous les nobles esprits bénissent sa mémoire ; prince indulgent et charitable, tous les humbles se souviennent de lui avec un pieux amour... En outre chacun se rappelle que jadis la Bavière a donné un E-mperear à la nation allemande... Et ces choses, les Hommes du Nord qui convoitent la supréw.atie en Allemagne ne les ignorent point, vous le savez ! Or, notre Roi actuel possède toutes les qualités nécessaires à un grand prince... Son existence est donc un péri)
206 LOUIS II ET wagnb:r
permanent pour les Prussiens. Vous connaissez ce qui se passa naguère : prenant prétexte des prodigalités où se risquait ce jeune génie enthousiaste, on répandit le bruit que sa raison était égarée. Le voilà donc captif en son propre château, tandis que le ^?iYi\ prussien et protestant — Lutz et tutti quanti! — gouverne en sa place. Si le Roi demeure longtemps prisonnier, la démence pourra en effet s'emparer de ce noble esprit, et, alors, les autres auront beau jeu! Il s'agit donc d'arracher aussitôt notre Souverain à ces intrigants. Il est positif qu'on a dessein de le transférer au premier jour dans une
LOUIS II ET AVArtNER 207
résidence nouvelle où la séquestration sera plus aisée, plus rigoureuse. C'est pourquoi ses vrais amis^ ses loyaux et fidèles sujets, ont cherché à provoquer son évasion... Le moment est venu d'exécuter notre plan. Mais nous voici déjà en vue du parc... êtes-vous hien sûr de tout votre monde, monsieur le Curé ? »
(( — Parfaitement. Ce sont des gaillards éprouvés, choisis parmi nos robustes montagnards, et fanatiquement dévoués à la Dynastie des Wittelsbach. D'ailleurs, la population ouvrière à qui la fureur de bâtisse de notre jeune Roi avait valu jus-
208 LOUIS It ET WAGNER
qu'à présent de très forts salaires est mécontente du nouveau régime... »
(( — C'est bien ! Sont- ils exercés au maniement des armes? »
(( — Ce sont les meilleurs tireurs du pays. »
« — Arrêtons donc notre canot à F abri de ces arbres qui le cacheront aux yeux des gens du château. Le Roi a coutume de se promener par ici, au bord du lac, seul ou presque ; on ne le surveille que de loin : c'est tout au plus si le Docteur von Gudden l'accompagne. Sa Majesté connaU notï^e projet, et dès que nous aurons aperçu entre les branches sa haute taille
nous ordonnerons à ce montagnard qui
porte un cor en bandoulière de jouer
Fair de réveil du Tannhaaser. C'est le signal convenu. Le Roi se jettera à Feau
et nagera vers nous. Après avoir recueilli Sa Majesté, nous gagnerons à la hâte l'extrémité méridionale du lac, nous nous jetterons dans les montagnes, et bien fin sera celui qui l'y retrouvera. Au besoin, le peuple se lèverait en armes; à la nouvelle de l'évasion du Roi, le Munichois lui-même oubliera son indifférence, sa torpeur traditionnelles, et secouera le ridicule joug des tyranneaux étrangers. »
« — Quelle perspective vous me montrez, Monseigneur ! La Bavière reverra donc son ancienne splendeur sous les auspices d'un Prince qui recouvre sa liberté au péril de ses jours. Notre sainte religion ne sera plus opprimée par les libres penseurs venus du Nord, et qui sait si la Cou7^onne Impériale ne sera pas enfin le prix de tant de sacrifices, de tant de dangers ! »
Tandis que le Curé parle, le Chambellan dirige sa longue-vue vers le château.
« Je vois, s'écrie-t-il, Sa Majesté qui s'avance d'un pas lent et fier sur la pente. Le Roi n'est pas seul. Cet imbécile de
Docteur le suit comme son ombre. Mais qu'est-ce que ce chétif pédant vieux et ratatiné en face de ce colosse de Ludwig qui l'anéantirait d'une chiquenaude? Il est temps de donner le signal. »
Aussitôt l'homme au cor, averti d'un geste, joue l'air convenu. Soudain le Roi, qui jusqu'alors semblait se promener paisiblement avec le Docteur, se redresse, s'élance du côté du lac. « Arrêtez, Majesté, arrêtez! » clame le Docteur qui se hâte à sa poursuite non sans appeler au secours en se retournant vers le château.
Déjà le Roi a atteint la rive et va marcher dans l'eau peu profonde en cet
endroit sur une certaine étendue, quand Gudden, essoufflé mais tenace, d'un effort désespéré s'accroche à ses vêtements.
« Arrière, misérable ! » tonne le Prince... Le Docteur, médecin aliéniste, habitué aux subits accès des fous, conscient en outre de sa responsabilité politique, ne lâche prise.
Louis 11 pourrait écraser Gudden d'un coup de poing : sa générosité royale triomphe en cet instant de sa colère ; il marche simplement, entraînant avec soi le Docteur cramponné à ses vêtements.
Peu à peu, Feau s'approfondit, et Fétrein te
de Giidden faiblit. D'autre part, le canot des sauveteurs approche à grands coups de rames. Alors le Roi d'un souverain effort se dégage ; le Docteur disparaît, se débat sous l'eau, saisit dans les affres de la mort une des jambes du roi, tire et pèse éperdùment. Louis, fatigué par la lutte et la marche à travers les joncs riverains, chancelle, tombe, se noie...
Cependant, l'alarme est au château :
une cloche sonne, des hommes armés accourent de droite et de gauche. Le canot est parvenu au point où le roi a sombré. On s'efforce de ressaisir le malheureux Prince ; quelques montagnards — pion-
geurs admirables — se jettent à l'eau.
Tout est vain.
De leur côté, les poursuivants, constatant que le Roi ne reparaît décidément point, ouvrent le feu sur le canot qui ne doit son salut qu'à une prompte retraite, a La volonté du Ciel a été contre nous î » dit en soupirant le Curé. « Et les Prussiens seront nos maîtres pour longtemps ! » ajoute le Chambellan consterné.
Personne ne pouvait penser à une chasse immédiate, et vite la barque fut hors de vue. On essaya de retrouver les cadavres des noyés. Plusieurs canots
vinrent stationner au point où ils étaient tombés : on fouilla Feau à Taide de longues perches, et bientôt on saisit le corps du Docteur. Pour le Roi, ce fut plus long. Il avait été sans doute entraîné par un de ces courants qui sont si fréquents dans les lacs alpestres.
Néanmoins — après quelques heures de recherches — on finit par retrouver le cadavre du dernier Roi de Bavière. On sait le reste. Le scandale fut étouffé, grâce à la puissance et à l'adresse de ceux qui avaient intérêt à cacher la vé= rite. Les plus actives enquêtes dans les montagnes ne purent jamais découvrir
le Chambellan et le Curé, les chefs de ce complot qu'on ^\i}^Q\di\i U Attentat contins la pe?'S07ine du Roi de Bavière.
On connaît quelle est — en certains pays — Tomnipotence de la presse, surtout quand elle est bien payée en haut lieu. « Les honnêtes gens n'écrivent pas pour ma cause, disait Bismarck, c'est pourquoi je dois soudoyer les reptiles sur le Fonds Guelfe. »
Bientôt l'aventure fut oubliée, et une régence d'mspiration pi^ussienne maintint dorénavant la Bavière sous son contrôle.
Fin
Tours, imp. Deslis Frères, 6, rue Gambetta.
PUBLiCATiONS DE LA LIBRAIRIE PERRIN ET C'^
Contes allemands fiu lemps passé,
extraits des recueils des frères Grimm et de Simrock, Bechstein, Frauz HofTmann, etc., avec la légf'nde de Lorely, traduits par Félix Frank et E. Alsieben et précédés d'une introduction par Ed.
Labdulaye, de l'Insiitut. 3^ édition.
1 vol. iù-16, illustré 3 50