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Avant-propos. — La vie et la carrière de Louis Legrand. Intentions générales du présent ouvrage.
De la vie personnelle de Louis Legrand, peu de choses sont à dire. La biographie d'un artiste disparu comporte la recherche et l'énoncé d'anecdotes et de détails dont les plus secondaires peuvent servir à expliquer la genèse psvchologiquc d'un caractère ou d'une œuvre. Un livre sur un artiste vivant et en pleine activité de production doit être plus sobre de faits matériels dont on ne peut attendre le même bénéfice en vue d'une conclusion. Dans le cas particulier de Louis Legrand, il serait d'ailleurs malaisé de découvrir rien qui valût la peine d'être
relaté. Sa biographie se résume en une phrase : c'est un peintregraveur qui a énormément travaillé.
Louis Legrand est né à Dijon en 1864. Il fut élève des Maristes, puis employé de banque jusqu'à vingt ans. Ses dispositions pour le dessin le firent admettre comme pensionnaire à l'Ecole des Beaux-Arts de Dijon. Il quitta sa ville natale et vint à Paris en 1884. Huit eaux-fortes pour un volume de « J. Gaj'da, Le Brigand d'amour », le firent un peu connaître. Il fit quelques dessins pour La Journée et pour le Journal amusant. Il est muet sur toute cette période . de sa vie, qui dut être très dure. Cependant, il est une chose que l'on ne sait guère et que j'estime devoir dire : Legrand dessina énormément d'images d'un sou, pour les enfants, et beaucoup portent cette signature qui devait devenir célèbre. J'écris cela sans que l'artiste le sache. 11 en sera peut-être froissé. J'espérerai pourtant n'être point le seul à trouver que cette acceptation d'un tel travail par le jeune dessinateur pauvre était aussi courageuse qu'honorable. J'ai vu ces images, et je ne les ai pas regardées sans émotion, et j'ai été content de les voir bravement signées du nom qu'on trouve aujourd'hui sous des chefs-d'œuvre. Il y a là une leçon silencieuse et forte, à une époque où tant de débutants exigent la notoriété des leurs premières esquisses, et trouvent à vingt-cinq ans que la gloire tarde à leur venir.
En 1887, Legrand entrait au Courrier Français. Il y donna un dessin par numéro hebdomadaire pendant prés de cinq ans, et y conquit la faveur d'un certain pubUc. Deux de ses dessins lui valurent des poursuites pour outrages à la morale : il fut condamné et villégiatura à Sainte-Pélagie. En 1891, il publia une série de dessins aquarelles sur la Danse fin de siècle dans le Gil
Blas illustré. En 1892, il fit un album de lithographies sur les ruraux et les gens de mer, An Ccip de la Chèvre, puis une série
d'eaux-fortes pour la Danse fin desiècle, et une autre série de douze eaux fortes, les Petites de la danse à l'Opéra.
En 1898, le Livre d'Henres de Louis Legrand paraissait, illustré de très nombreuses compositions commentant des textes latins et français.
L'éditeur Gustaye:
Pellet publiait cet ouvrage. L'édition de An Cap de la Chèvre, faite par lui, avait été le point de départ d'une amitié dévouée, jamais démentie, qui associe indissolublement au nom de Legrand celui d'un admirateur et d'un défenseur passionné et compréhensif, ayant tout fait pour propager le nom et l'œuvre. En 1894, dans V Artiste, Louis Morin écrivait en parlant des pastels de Legrand :
'< Pour les connaître, il n'y a pas deux moyens : il tant aller voir son ami Pellet, un fanatique de Legrand. Il a foi dans son talent
L'Idiot (litlio. extrait du '. C;ap de la Chèvre »)
et, dés ses débuts, il l'a défendu avec courage et conviction contre les attaques qui ne manquent pas d'assaillir à son entrée dans l'aréne un solide lutteur dont on craint la poigne vigoureuse. Pellet ne peut se lasser d'acheter ces pastels dont la collection fait son orgueil, et l'on doit rendre justice à l'amour sincère qu'il professe pour ces belles choses... Encore une fois, que les gens qui ont la direction officielle des travaux de l'État aillent voir si le marchand qui a réuni une telle collection ne les a pas devancés dans la compréhension de cet artiste que l'on voudrait voir occupé à des travaux dignes de son talent. »
Il y a là tout autre chose, en effet, qu'une protection matérielle, une association d'intérêts, une confiance de marchand dans le talent et l'avenir d'un producteur. Un livre sur Louis Legrand serait incomplet s'il ne rendait, dés les premières lignes, un hommage mérité à la fidèle et généreuse combativité que M. Gustave Pellet a mise au service de son ami, et qui fait le plus grand honneur à tous les deux.
Dès lors se succèdent les eaux-fortes, puis les peintures et les pastels. Quelques œuvres se détachent sur l'ensemble de cette considérable production élaborée par Legrand dans la paix de la campagne, en Bretagne et à Bry-sur-Marne. Ce sont : en 1900, le volume de la Faicne parisienne sur un texte d'E. Ramiro ; en 1903 la série d'illustrations de quinze Contes d'Edgar Poe. La galerie Pellet fait des expositions périodiques. Le regretté Samuel Bing en organise une en sa Galerie de l'Art nouveau, qu'il a ouverte rue de Provence par une courageuse décision après un glorieux passé d'exégète de l'art japonais, et où il a su grouper tant de belles manifestations contemporaines. On en voit une autre chez Georges Petit en 1904. Toutes sont l'objet de la curiosité et
de l'enthousiasme des artistes, traduits au public par de très nombreux articles où une restriction tempère rarement les chaleureux éloges. Depuis plusieurs années déjà Legrand expose gravures, peintures, pastels et même cuirs ciselés à la Société Nationale des Beaux-Arts.
Ses démêlés avec la justice sont bien oubliés : les palmes académiques sont venues les effacer et, en 1907, la croix de la Légion d'honneur est donnée à Louis Legrand et fêtée en un grand banquet où M. Henry Marcel , entre autres, prononce un de ses plus éloquents discours et résume magistrale-
Épaves de famille (eau-forte).
ment la vie et 1 œuvre de celui qui est devenu le premier aquafortiste de notre époque et un de ses peintres les plus puissamment personnels.
Voilà tout ce que j'ai à dire sur ce qu'on peut appeler la biographie de Louis Legrand. Sa véritable histoire est son oeuvre même. C'est là qu'il nous faut chercher des renseignements, des documents, les notes nécessaires à son portrait essentiel, au portrait de son caractère, de ses goûts, de ses songes et de son esprit, et alors nous apercevrons une figure singulièrement complexe, assurément une des plus curieuses de notre temps.
Pas plus que je n'insiste sur les faits matériels de la vie de Louis Legrand, je n'insisterai sur les intentions qui m'ont guidé dans la composition de cet ouvrage. On en jugera par la lecture. Il me faut cependant dire quelques mots de la sorte de méthode qui m'a paru préférable. J'ai essayé une classification de cette considérable série d'œuvres en tâchant, autant que possible, de les examiner selon l'ordre chronologique. J'en ai isolé quelques-unes qui m'ont paru attester des dates d'évolution intellectuelle, inaugurer de nouvelles routes dans un talent touffu qui s'est constamment éclairci, organisé et enrichi. J'ai été contraint de paraître oublier beaucoup d'œuvres, non qu'elles me parussent indignes d'un commentaire, mais parce qu'elles répétaient avec talent des indications déjà données par d'autres eaux-fortes. Je ne commentais pas, pièce par pièce, un catalogue de gravures. Je cherchais à construire, d'après sa production, les grandes lignes de la psychologie de Louis Legrand, en précisant les motifs qui avaient guidé ses choix dans l'imagination et la technique. C'est à ce portrait d'un peintre-graveur par un critique d'art que je me suis surtout attaché. J'ai aussi tenté, en montrant l'homme sous l'œuvre et par elle, de donner, en usant des ressources du style, l'équivalence de certaines planches, leur transposition écrite. Je ne me flatte pas d'y avoir réussi, mais j'ai pensé que la meilleure façon de com-