PORTRAITS
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menter un artiste de cette pénétration et de cette intensité était encore de décrire tout ce qu'il suggère par sa façon d'interpréter la vie, et de l'analyser comme un romancier, car nous avons peu de romanciers qui aient possédé le don de psychologie au degré de ce peintre-graveur.
Enfin il me reste à dire que cet ouvrage n'est pas un panégyrique. On ne me l'eût point demandé, je n'y eusse point consenti. Il ne s'agit pas de louanger, mais de comprendre, de faire aimer s'il y a lieu. Je me suis abstrait de toute théorie préconçue, de toute préférence personnelle. Je me suis placé devant l'œuvre de Legrand avec l'état d'esprit très simple d'un amateur d'art qui étudie la production d'un artiste et enregistre ses sensations et ses réflexions en tâchant de mesurer ce que cet artiste a voulu, très librement. Il m'arrive de contester, de dire tranchement qu'une chose ne me plaît point, sous réserve d'expliquer pourquoi je la trouve mal venue, non conforme à ce que l'auteur souhaitait faire. Lorsque j'aime ce que je vois, je le dis sous la même réserve, et on pourra se reporter aux gravures pour décider si l'on m'approuve ou me récuse. Il se trouve que le nombre de mes éloges dépasse infiniment celui de mes restrictions. Je ne m'en suis aperçu qu'en terminant cet ouvrage. C'est que l'art de Legrand m'a conquis, a pris possession de mon esprit et de mon admiration. C'est lui, et non moi, qui portait en soi-même les louanges et les blâmes. Ce que je voudrais, c'est qu'on l'aimât comme je l'aime après y avoir beaucoup pensé, accumulé en le regardant de très près une foule de sensations et d'idées, puis mis en ordre les unes et les autres dans la lente élaboration d'un livre. Je voudrais qu'on vînt à lui comme j'y suis venu, parce qu'il le mérite, parce que, tout bien examiné, c'est un grand
artiste, un de nos plus grands depuis très longtemps, et par certains côtés inimitable. Il me paraît que cela serait absolument juste : en sorte que si ce livre pouvait faire partager ma conviction à ceux qui cherchent à augmenter le nombre des artistes privilégiés dans le secret de leur esprit et de leur cœur, alors je serais assuré de n'avoir pas fait un ouvrage inutile, ni pour Legrand, ni pour eux, ni pour moi.
Les débuts de Louis Legrand. — Sa collaboration au Courrier Français. Ses procès. — VAiigeliis. — • Prostilution. — Panem quolidianum . — L'Auscultation.
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La considérable série des dessins du Courrier Français, où Legrand fit ses véritables débuts, reste très intéressante, comme toutes les genèses.
L'artiste tient peu à s'en souvenir et à en entendre reparler : cela est logique. Il est devenu un maître. Progresser, c'est désavouer. On ne désavoue pas moralement des œuvres où l'on fit tout son devoir en les accomplissant de son mieux, mais on les regarde avec des yeux surpris et presque étrangers, et c'est là un désaveu artistique. Legrand est immensément loin de presque tous ces dessins : sa production.
Les éléphants (pointe-séchel.
depuis dix ans de maturité absolue, suffirait à assez de commentaires pour remplir ce livre. Il n'en est pas moins intéressant pour le critique de rechercher là les indices de la formation d'un artiste, et l'examen conclut à réformer le jugement porté par Legrand sur lui-même. Ces dessins n'ont pas qu'un intérêt psychologique. Ils valent par leur propre réalisation. Ils renseignent sur des défauts originels, ils donnent de précieux termes de comparaison aux œuvres actuelles du peintre-graveur, ils révèlent des errements, des inquiétudes, des trouvailles, mais, de plus, ils atteignent parfois à la beauté, presque à la maîtrise, et il en est que nous trouverons aussi attachants que des œuvres d'hier.
Au moment où apparurent ces dessins, mon impression en fut très vive. J'étais alors un très jeune étudiant, bachelier de la veille, et mes dix-huit ans ne m'avaient guère permis de m'enquérir du mouvement d'art nouveau. Le Courrier Français était pour mes camarades et moi un journal attirant et un peu effrayant. J'y admirais Willette et les dessins moyenâgeux de Henri Pille et d'Heidbrinck. J'y lisais Ponchon avec une sympathie un peu ahurie, et le Chat Noir m 'apparaissait comme un sanctuaire impur et mystérieux. Je comprends fort bien aujourd'hui que j'étais troublé par les pressentiments d'un art vivant dans ce groupe du Courrier Français, sans en pouvoir relier les tendances au peu que je savais de la vie réelle : en sorte que ces hommes me semblaient à la fois d'audacieux apôtres et des paradoxaux scandaleux et inquiétants. Le Courrier Français était souvent poursuivi pour outrages aux bonnes mœurs et se défendait en invoquant les grands truismes de la hberté, de l'amoralitè du Beau, de l'horreur du vice inspirée par sa représentation. Je sentais bien que c'était se moquer du monde. Je sentais non moins que les gens de robe
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s'en moquaient aussi, et j'avais par-dessus tout la crainte de voir supprimer ce journal plein de dessins curieux et jolis, que je courais acheter chaque semaine au premier kiosque. 11 y avait pour moi, entre les robins et les dessinateurs du Courrier, cette différence capitale que les uns se servaient de la morale pour taire des dessins de talent, et les autres pour les supprimer sans rien mettre à leur place, la morale restant hors de cause. Je n'ai pas changé d'avis aujourd'hui.
Le Courrier cherchait évidemment à aguicher le public payant, qui l'achetait pour l'audace de dessins dont les artistes étaient seuls à estimer avant tout l'originalité technique. 11 y avait peu de mal à cela, et ce brave journal a, tous comptes faits, au prix de quelques gauloiseries qui assurèrent son existence financière, compté dans le mouvement contemporain et publié de remarquables choses, des choses pleines d'esprit, de courage et d'art, tandis que les poursuites des gens du Palais sont presque toujours tombées à
Battersea park (pointe sèche).
faux, comme pour l'admirable Sainte Déinocralie de Willette.
Dans cette pléiade de crayonneurs émérites, Legrand m'apparut un jour. Je ne savais rien de lui et je suis resté des années sans en rien savoir. J'éprouvai une sensation bi/arre qui me fit me dire : « C'est un paj^san. » Là non plus mon intuition n'était pas si fausse, s'il faut entendre par là un provincial profondément lié à son terroir, un rural libre, sain, avec un grand bon sens foncier, le goût et la puissance d'une saine volupté physique, rien de maladif, de l'humour. C'est encore ce que je trouve en Legrand, graveur bourguignon, primitif de la race des glorieux que conserve le musée de Dijon, dessinateur proche de Roger de la Pastoure que les flamands appelaient Van der Weyden, et qui peignit Charles le Téméraire, jeune et la flèche aux doigts.
Cette sensation d'un « paysan » m'était confusément suggérée par l'aspect même de ces dessins. C'étaient de grands dessins dégingandés et cernés, d'une brutalité très franche, avec de grosses fautes voyantes et des qualités intenses. On y sentait, comme le disait Rops en une curieuse lettre de présentation aux lecteurs du Courrier, « un amour extraordinaire du modelé », malgré la rigidité anguleuse du trait. C'était infiniment moins adroit, moins « malin » que les dessins des confrères, et par instants c'était plus fort, plus peintre, plus puissant qu'eux tous. 11 me revient encore qu'à ce moment-là je commençais à dessiner, et qu'en dehors d'études faites sur nature je copiais des œuvres dont le mouvement me semblait juste : les dessins de Legrand, malgré ce qui m'y paraissait incorrect, furent mes premières copies. Ils m'attiraient et m'irritaient. Je crois qu'ils ont beaucoup contribué à me faire comprendre comment les défauts d'un artiste sont les compléments de ses dons, comment, en ce sens, il faut se défier de les appeler
des '< déhuits », et surtout comment l'étude approfondie d'une œuvre transforme dans l'esprit cette accusation précipitée en recherche d'une harmonie générale, qui seule importe.
Je garde donc une vive reconnaissance à ces dessins que je copiais sans prévoir ni le développement superhe de leur auteur, ni surtout le