DANS LES COULISSES
savoureuses, présentées parfois, comme la Faune parisienne, d'un érotisme ardent sans doute hérité de votre premier maître Rc)|is, sur CCS jolis croquis de Parisiennes aux champs, la grâce souple de leurs toilettes d'été, l'alanguissement voluptueux de leurs attitudes, sur ce curé de campagne entre ses entants de chœur, qui est toute une évocation à demi goguenarde des moeurs religieuses au village.
« J'ai hâte d'arriver à vos pastels, à tout ce monde à la fois si artificiel et si vivant de vos danseuses sur lequel la maîtrise de votre art vous fait régner avec la toute-puissance despotique d'un sultan dans son sérail. N'est-ce pas, en effet, pour vous plaire que toutes ces jeunes formes, ces souples reins, ces nuques pliantes, la flexibilité sinueuse de ces jambes, ces hanches évasées, ces bustes offerts à fleur de décolletage, se meuvent, se cambrent, se pâment dans l'étirement du désir? Heureux homme qui avez su extraire de tant de simulations voluptueuses et de gymnastiques suggestives, de tant d'appels éperdus d'un sexe vers l'autre, par la collaboration de votre volonté et la discipline de votre talent, de la beauté fixée et durable! De même, toutefois, -que, chez Verlaine, l'emportement des sens alternait avec la terveur et l'humilité mystiques, vous vous retrouvez, au sortir des coulisses, hanté par l'invisible, suggestionné par la vision de simplicité, de sacrifice, de détresse divine et humaine qui a pris corps ça et là dans votre Livre d'Heures. C'est ce qui vous rend si attrayant pour nous. Compagnon enivré de nos joies charnelles, vous ne nous abandonnez pas dans les heures de fatigue, de doute, d'aspirations inquiètes, et vous pouvez dire comme le poète :
J'ai des chants pour toutes vos fêtes.
Et des larmes pour vos douleurs.
« Qu'ils soient remerciés, ceux qui ont ainsi compris leur mission d'artiste, et en qui nous sentons tous l'habileté et la griserie du virtuose, la vibration sympathique d'une âme. "
Le directeur de VJiiistc, le lin, original Jean Alboize, mort si prématurément, écrivait, en 1904, à propos de la Mcuircsse :
Les billes (eau-forte).
« Chez Pellet, on me montre des Legrand et à chaque 'fois mon admiration s'accroît pour lui. A ma dernière visite Pellet m'a montré un grand dessin qui est la chose la plus charmante, la plus expressive, la plus intense, la plus subtile que j'aie jamais vue. Ce sont deux figures groupées, un homme et une femme de profil en costume moderne, qui s'étreignent. L'homme est quel-
conque et à dessein. Il est là comme une entité inindividuelle, comme une simple cause, non particularisé. Tout ce qui se dégage d'impression de lui est concentré dans sa main. Mais cette main qui tient le bras nu de la femme est d'une éloquence excessive. Legrand dessine la main ainsi que nul ne le fait et ne le sait faire. On a prétendu que, depuis Ingres, personne ne savait plus : si cet art était aboli, je vous assure que Legrand l'a restauré. Quant à la figure de la femme, je renonce à vous en donner une idée. C'est toute la femme moderne, passion, charme, perversité, sensualité; il n'est pas une ligne, une touche, un accent qui n'exprime tout cela avec une extraordinaire vérité. Une chose me déconcerte depuis longtemps, c'est que Legrand, d'apparence simpliste, de nature extrêmement timide, d'allure très réservée, ressente aussi profondément que ses œuvres l'attestent, car évidemment ce qu'il exprime il le ressent, et avec une acuité très acérée puisqu'il le peint avec une aussi intense expression. >■
Au banquet Legrand, l'excellent aquarelliste Jeanés disait : « Il ne s'agit pas ici de M. Ingres et de sa chambre claire, ni de M. Meissonier et de son microscope, ni de cette queue des gens habiles, luttant on ne sait pourquoi avec les photographes qui leur seront toujours supérieurs; il s'agit ici d'un artiste pour qui le dessin, le langage le plus difficile à acquérir et le plus ingrat à parler, est un moyen de communiquer aux autres les émotions qu'il a éprouvées. C'est dire qu'il est de son temps, qu'il l'a vu et scruté, comme firent de leur temps tous les grands artistes, et si le décor, le costume et quelques attitudes marquent l'époque, nous apercevons tout à coup une si claire ressemblance entre telle figure de Legrand et telle figure de Pisanello et de Raphaël, que nous comprenons brusquement l'étroite parenté qui les relie. C'est que tous
se sont acharnés à rendre la nature, qu'elle s'est livrée à eux tous, qu'elle est la même pour tous. >'
On voit la concordance des intentions, des appréciations. L'art sain et tranquille de Legrand unifie les jugements d'hommes très dissemblables.
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Petite lîlle assise (eau-forte;.
Conclusion. — Place de Louis Legrand dans l'art moderne. Liste de ses œuvres gravées.
Étude pour .. Maîtresse » (pastel, coll. M""' Colombier^ 3'
Me voici arrivé au moment redoutable où l'usage veut qu'aprè.s avoir étudié l'œuvre d'un artiste on conclue. Je trouve ce moment redoutable parce que, en pareil cas, je ne puis jamais oublier la phrase terrible de Nietzsche :
■ On est toujours loué ou blâmé, jamais compris. )> Et en eftet c'est comprendre qui est l'essentiel, et une conclusion doit être une synthèse de la compréhension, sous
peine de n'être qu'une vague et arbitraire dissertation. Nous avons regardé une foule de choses accomplies par un homme vivant, qui en ce moment même en termine et en projette de nouvelles. Nous avons limité notre examen à une certaine date, par la force des choses. Encore la préparation et l'impression d'un tel livre auront-elles exigé des mois, de longs mois, avant que ce texte soit lu et jugé à son tour, en sorte que Legrand aura pris de l'avance, subi d'autres impressions, risqué d'autres hypothèses et infirmé peut-être une part de ce que j'ai dit. De quel droit trancher ainsi dans l'œuvre toute vive ? De quel droit conclure, et la conclusion n'appartient-elle pas seulement à ceux qui, un jour, dans longtemps, auront le droit de parler de l'artiste à l'imparfait? Si je juge un producteur mort, je sais tout de lui, j"ai sa vie et son œuvre sous les yeux en totalité, comme entre les limites fixes d'une contrée sur un atlas. Le destin lui-même a tracé les frontières, cela est fait, on y peut revenir. L'homme a emporté bien des secrets, il est inconnaissable comme toute créature pensante, je ne saurai jamais tout, je me tromperai sûrement, mais enfin une conclusion me sera possible sur certaines données, sans trop d'injustice. Mais un vivant ! Il faudrait peut-être simplement jouir du spectacle en soi, et dire pour toute péroraison : <' Attendons la suite. »
Mais l'homme qui se soucie peu d'être loué ou blâmé exige silencieusement, par chacune de ses œuvres, d'être compris : et en cela on peut dire qu'il veut un jugement et qu'il est insuffisant d'attendre et de se taire. Toute œuvre vue, comme toute lettre reçue, vaut une réponse, et toute œuvre vue est une question. A quelque date que s'arrête l'examen, l'artiste demande : « Jugez-moi à ce jour, si vous ne pouvez préjuger de ce que sera l'ensemble de ma vie. » C'est dans cette acception que j'essaierai présentement de
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