‹ Louis Legrand, peintre et graveurChapitre 9 sur 14 · DANSEUSE · texte numérisé non relu

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Aussi, par cette discipline exacte du dessin, Legrand est-il le seul artiste actuel qui sache exprimer le désir, la petite hévre passionnée, sans mouvement et sans anecdote. Sa fidélité au modèle lui donne aussi des types de beauté parfiiitement distinguée puisque, toujours exact, il ne banalise jamais son modèle : la nature ne crée pas de beauté banale; les artistes y arrivent trop souvent, car ils ont la main pleine d'imitations et de souvenirs, car souvent ils attirent violemment le modèle à la ressemblance d'iuie figure schématique qu'ils portent en eux-mêmes. L'artiste médiocre uniformise ainsi cet ordre de merveilles si varié, le masque féminin. Il n'est qu'une façon d'obéir à sa prodigieuse diversité, c'est de le transcrire tout à fait fidèlement, en saisissant de suite ce qui fait la curiosité, la rareté d'une figure. Mais seuls les artistes de premier ordre y parviennent.

K Louis Legrand est de ceux-là. »

En 1896, à propos de la publication du catalogue dressé par M. Ramiro, M. Roger Marx écrivait déjà :

« Legrand se recommande, tout à la lois, par l'inspiration et par la rare attirance d'une technique toute personnelle. Les méthodes de l'eau-torte ne sont pas, tant s'en faut, celle qu'il préconise. Il récuse l'usage de la pointe, trop mesquine à son gré, et répudie le travail traditionnel qui inverse l'effet. Avec un crayon, par lui composé, M. Legrand trace l'image sur le métal recouvert d'un grain de résine, plus ou moins fin selon le sujet. Il obtient de la sorte un dessin s'enlevant, dans ses valeurs définitives, en noir sur le fond clair du cuivre. La plaque ainsi dessinée est revêtue de vernis, puis plongée dans l'eau. Bientôt le vernis de se soulever

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Le père Herjean (litho, extrait du « Cap de la Chèvre n).

sur le parcours du crayon et de laisser le cuivre à nu à travers la couche de résine ; l'artiste n'aura plus maintenant qu'à taire mordre, pour obtenir le premier état de sa planche. De l'emploi de ce procédé sont résultées de précieuses acquisitions nouvelles. J'insiste sur la qualité que prend le dessin libre, large, sur le gras du modelé, sur la délicate notation de l'enveloppe et des jeux de lumière. De longtemps l'eau-torte n'avait été à ce point renouvelée et contrainte d'atteindre à une pareille puissance, à tant de variété et de souplesse.

'< Au moment où parait le livre qui consacre son talent, M. Legrand vient à peine de dépasser la trentaine. Quelle carrière n'est-on pas en droit de lui présager après une première étape si brillamment parcourue. Les débuts de l'artiste comme illustrateur, voici tantôt dix années, n'avaient point échappé aux juges compréhensifs et lucides. D'emblée ils avaient été séduits par la prodigieuse alerte du dessin, par ce qui semblait une science laborieusement acquise et par ce qui n'était en réalité que le témoignage d'un don et d'une spontanéité hors du commun. Par bonheur, une si belle sûreté de moyens s'emploie à transcrire une observation qui n'est ni photographique, ni littérale. Que M. Lcgrand erre en Bretagne et qu'il s'improvise alors lithographe, qu'il se plaise à noter les plus vulgaires spectacles, il saura, en toute occasion, s'élever au-dessus de la vérité immédiate, dégager le particularisme des sites et des allures, définir, dans ses traits essentiels, le sol et l'habitant. Au cap de la Chèvre, M. Legrand a été fi'appé par l'aspect désolé des plages et surtout par le geste désolé du paysan, de la paysanne. Il lui a semblé que la simplicité seule pouvait rendre le caractère quasi sauvage de ces simples, et pour cela il a approprié sa manière au sujet, donné à son écriture de synthétiques abréviations de Primitif.

« Un Primitif, tel est bien vraiment M. Louis Legrand. Tout d'abord la qualification surprend, 'déroute, semble hors de propos. On songe aux motifs coutumiers de ses estampes, à son illustration du Cours de danse fui de siècle, à sa suite des Petites du IndJet, à toutes ses représentations de l'élégance, du vice, du plaisir très modernes, humoristiques parfois : mais, à y bien réfléchir, cette ironie n'est point sans ressemblance avec celle des imagiers du moyen âge, hantés par le macabre. Puis, de notre temps, un

Primitif ne saurait traiter les sujets familiers aux vieux artistes des xiii^ et xiV-" siècles. La matière de son observation est autre sans que la candeur soit moindre. Enfin, si M. Legrand a commencé par mettre en scène la contemporanéité (avec la volonté de caractériser et non pas de reproduire), son inspiration n'a pas tardé à s'affranchir et, loin de se confiner dans la peinture des mœurs, il a su évoquer les nobles mythes de la légende sainte. Les esprits superficiels, qui n'analysent pas un tempérament et jugent d'après les apparences, n'ont pas manqué de s'étonner de ce mysticisme; il est, chez M. Legrand, logique, rationnel en accord absolu avec la nature, avec les aspirations de l'esprit. De là vient que l'artiste n'a jamais donné plus complète sa mesure que dans Mater InvioJala, Je Fils du charpenlier, la Divine parole, Je CJjrist, J'Aïuwnciaiiou, et dans cette série de dessins destinés à illustrer un livre d'heures et qui conduisent le souvenir vers Albert Durer.

« Puisque ces créations, aimées et personnelles entre toutes, sont les dernières en date, que l'œuvre soit donc poursuivi en tout repos; que la conscience et le savoir continuent à se mettre au service du rêve et de la foi, selon l'exemple des vieux maîtres auxquels s'apparente M. Louis Legrand, ce Primitif du xix^ siècle. »

L'excellent graveur, le dessinateur d'une fiuitaisie si déliée qu'est Louis Morin a plusieurs fois publié ses études sur son contrère, notamment dans Y Artiste en 1894 :

« Le style, le style moderne : ce sont ces deux mots, si étrange que puisse paraître leur union, qui viennent à la pensée lorsqu'on feuillette l'œuvre déjà considérable de Legrand, avec la liberté d'esprit nécessaire à la compréhension des ouvrages contemporains. Pourquoi les modernes ne pourraient-ils pas être doués de cette qualité du style, que donnent au peintre une manière

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élevée de voir et de rendre la nature, l'unique souci de la grandeur, le choix des seules lignes expressives dans le sens de la noblesse? Et, cette vision hautaine, pourquoi ne s'appliquerait-elle pas à ce temps aussi bien qu'aux époques légendaires ? Il y a dans notre vie de tous les jours, une loule de belles et bonnes choses que l'on découvre peu à peu, si lentement! Legrand nous a donné cette joie de constater que nos contemporains et surtout nos contemporains pouvaient être pris au sérieux par un artiste dont l'idéal de force et de grâce est tout aussi élevé que celui de Van Dvck ou de Velasquez...

« Il faut voir les dessins de la Danse fin de siècle pour apprécier la beauté de cette série d'études où la légère inconvenance du sujet disparaît vraiment tout à fait sous la crânerie de l'exécution. Personne ne trouvera indécentes ces filles qui montrent en effet beaucoup de linge, mais que l'on sent uniquement occupées aux difficiles désarticulations qu'exige leur art baroque et charmant. Les dix morceaux de cette suite sont au crayon noir et rehaussés d'aquarelle avec cette sobriété et ce goût que nous allons retrouver dans la série des pastels. Legrand semble avoir à ce sujet les idées des décorateurs de la Renaissance, pour qui le dessin, la ligne rigide et hautaine, ne passe jamais en second lieu : le trait, organe mâle de l'art, l'intéresse tout d'abord, et ce n'est que quand sa conscience est satisfaite qu'il cherche les valeurs et qu'il s'amuse aux féminités de la couleur, et avec quelle discrétion ! Peut-être est-ce là Tune des raisons pour lesquelles les dessins dont nous parlons gardent, dans la représentation sincère des pires effrontées, cette allure élevée qui confine au style...

" ... Le choix du modèle importe peu : tout est dans la manière dont il est traité. Legrand met autant de conscience et d'art à peindre

Premier état du Christ (eau-forte).

État terminé du Christ (eau-forte)

des jeunes filles de bal public que les moines fresquistes en mettaient à figurer leurs madones sur les murailles du cloître. Il est impossible de ne pas admirer dans chacune de ces études la largeur de l'exécution, le beau trait simple et tort que commande un œil avisé, sûr de ce qu'il voit, et que trace une main ferme, affi-anchie de tous les tâtonnements. Certain philosophe anglais a écrit jadis un gros volume sur la ressemblance du personnage préféré avec la personne même du peintre. Il aurait beau jeu pour défendre sa théorie en prenant notre peintre pour exemple. Le dessin de Louis Legrand est bien celui de ce grand garçon solide et élégant, dont la figure régulière s'encadrerait à merveille dans les simples et riches costumes de velours noir des gentilshommes du temps de Van Dyck.

<i La gravure des dessins dont nous parlons a fait quelque bruit dans le Landerneau des peintres-graveurs. Là aussi éclate la supériorité de cet artiste à qui tout semble facile et qui fait tout simplement et sûrement. Voyez les beaux noirs, les gris légers, les blancs savoureux de ses eaux-fortes, et soyez certain que Legrand n'a pas peiné pour obtenir tout cela, en apparence du moins : il faut l'avoir vu taire mordre une grande planche telle que la Parole divine. Pour tous instruments, une pointe, un verre plein de résine en poudre, un soufflet de cuisine, le poêle de l'atelier, et de l'eautorte presque pure : cela suffit. En quelques minutes le grain est répandu, chauffé au poêle, et la planche mordue, pendant que Legrand va et vient, surveillant sa morsure avec la tranquillité d'un homme qui exécute quelque petite besogne sans importance. Et, autre part, n'avons-nous pas vu des graveurs s'arracher les cheveux, mourir d'angoisse pendant une opération semblable, qu'ils avaient péniblement entourée de toutes les chances de réussite, et qui ratait

une lois sur deux! Pour Lci^rand la question du mélicr n'est rien. Il concentre tout son effort sur l'oeuvre d'art. Cette même planche, qu'il fait mordre en cinq minutes, lui a coûté cinq mois de tra\ail. Il laut voir la suite des dessins préparatoires, les croquis, les études d'après nature à laide desquels il s'est rendu mailre de son sujet,

En nage (eau-forte, extrait des « Petites Jii Ballet dJ.

pour s'en rendre bien compte. Il serait à désirer que, lorsqu'une telle planche est offerte aux amateurs, ils puissent voir dans une exposition quelconque la série des travaux préparatoires : la genèse de l'œuvre leur ferait apprécier davantage le résultat détinitit. C^ui peut se vanter en effet de comprendre tout de suite une œu\re nouvelle dont la personnalité intense est un des principaux mérites ?

" il faut une mention spéciale pour l'album des Petites de hi

danse où la vigueur et Li grâce s'unissent dans le constant effort du peintre pour être à la fois réaliste, synthétiste, dessinateur et coloriste en blanc et noir. Très intéressantes aussi, les danseuses de Degas et de Renouard le sont à un autre point de vue. Si nous rappelons ces prédécesseurs de Legrand, c'est pour bien marquer que deux ou trois peintres n'épuisent pas un même sujet et pour couper court à cette irritante réponse des ignorants : « Un tel a fait des danseuses avant lui ! » Qu'est-ce que cela fait ? Le sujet n'est rien, il appartient à tout le monde et tous les tempéraments le comprendront différemment. Le crime n'est pas de prendre le même sujet que le voisin, c'est d'imiter sa manière de le traiter, et c'est ce qu'on ne pourra jamais reprocher à Legrand.

" ... Tous ces ouvrages sont du Legrand connu, quoique, de par leur tirage très restreint, réservés à un petit nombre de collectionneurs. Nous voulons parler maintenant du Legrand des pastels, que nous apprécions davantage. Pour les connaître, ces pastels, il n'y a pas deux moyens : il faut aller voir son ami Pellet, le marchand d'eaux-fortes du quai Voltaire..., Pellet est un fanatique de Legrand, il a foi dans son talent, et dès ses débuts il l'a défendu avec courage et conviction contre les attaques qui ne manquent pas d'assaillir à son entrée dans l'arène un solide lutteur dont on craint la poigne vigoureuse. Pellet ne peut se lasser d'acheter les pastels de Legrand, sa collection fait son orgueil et l'on doit rendre justice à l'amour sincère qu'il professe pour ces belles choses. C'est, à notre avis, dans ses pastels que Legrand se donne tout entier. Ils sont exécutés avec la simplicité des fresquistes de la Renaissance. Une nuance de fond, un modelé en bleu, violet et orangé, quelques autres teintes discrètes et cela suffit. Il semblerait que Legrand a peur d'amuser l'œil par les recherches de couleur et de

La divine parole ^eau-forte' .

le détourner de ce qui l'intéresse davantage lui-même, le trait et le modelé. Par des touches simples et justes, en peintre qui peint larsement, il obtient des effets étonnants de vie et de lumière... Le carton de h Malcr iiivioJata, n était son sentiment profondément moderne, semblerait quelque fresque enlevée à la muraille d'un couvent d'Italie. Il n'y a pas imitation pourtant, il y a rencontre dans la simplicité des moyens et la grandeur de la conception... Relativement à la Parole divine, jamais Legrand n'a été plus hautement inspiré. Nous ne savons pas quelles sont ses convictions religieuses, mais ceux qui prêtent encore l'oreille à la voix de Jésus et se conforment à sa doctrine éprouveront là l'émotion sincère que donnent les grands ouvrages de l'art chrétien. »

J'aurais voulu pouvoir citer tout entière cette étude si intelligente, si incisive et si généreuse de Louis Morin sur son confrère. Mais voici ce qu'écrivait encore sur Louis Legrand, dans l'ArlisIe, en mai 1896, M. Ernest Jaubert :

«... On sent en lui un réservoir profond de créatrices énergies accumulées, qui bouillonnent, fermentent, débordent. C'est un barbare que la civilisation a raffiné sans l'énerver, et qui allie à la fruste sensibilité d'un homme primitif la faculté d'analyser ses émotions, de les dominer et de les traduire en images. Un regard aigu, qui dégage les traits essentiels des choses et des êtres ; une main assez rompue à toutes les techniques pour exécuter exactement ce que le cerveau a conçu ; un dessin impératif, un style, mieux, le style, ce que Ernest Hello appelle « l'explosion de notre personne )' ; pour sommer tout, un art très proche de la vie et qui, par les moindres moyens, arrive au maximum d'expression : c'est un barbare et c'est un maître. "

Ce court jugement sur Legrand est bien un des plus vrais

Preoiière leçon (eau-forte, extrait des <• Petites du Ballet

qu'on ait énoncés. M. Ernest Jaubert le ratifia par une jolie ballade que publia le Gil Blas en mars 1907. A ce moment même un banquet fêtait la croix de l'artiste, sous la présidence de M. Barthou, et M. Henry Marcel y disait, en une de ses improvisations si éloquentes, si synthétiques, l'éloge de l'ex-condamné pour outrages aux mœurs dont la décoration tut un des nombreux actes équitables de son trop bref séjour à la direction des Beaux-Arts :

« C'est une joie pour tous les esprits qui aiment l'art vibrant et sincère de se grouper ce soir autour de vous. Je suis de ceux qui, en vos lestes pages du Courrier Français, ont suivi l'éclosion de votre personnalité à côté de ces improvisations légères où s'affirmait une décision de trait, une hardiesse de mouvement peu communes dans l'illustration des journaux : vous commenciez la série de vos études sur la danse à l'Opéra qui, d'un seul coup, vous conquirent la notoriété.

« Qui ne se rappelle ces belles planches : la Première leçon, la Fille à sa tante, et les autres, où la grâce élastique de l'enfance, les premiers manèges de la coquetterie naissante, l'amusante acrobatie du métier, sont traduits avec tant de nerf, dans une langue si incisive qui fait cependant caresser la joliesse d'un profil, la bouderie mutine d'une pose ?

« Puis ce furent de grands ouvrages, les vernis mous mémorables qui ont nom : Beau soir, la Famille du charpentier, le Christ aux épines. Ici une sensibilité profonde se faisait jour chez le pur amant de la forme que vous aviez été jusqu'alors. Quelle tendresse recueillie et timide dans le couple du matelot et de sa payse, quelle naïveté de primitif dans cette sainte famille modernisée, quelle puissance et quelle grandeur rembranesque dans le douloureux profil de martyr divin! Je passe sur tant d'illustrations piquantes,

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