‹ Louis Lienard de BeaujeuChapitre 2 sur 3 · II. — LA SOUTENANCE · texte numérisé non relu

II. — LA SOUTENANCE

Avant de reproduire les thèses de la soutenance de l'abbé de Beaujeu pour la Licence en théologie, il convient de dire un mot des origines de la célèbre Université de Paris, de son enseignement, de ses examens et des grades qui en étaient la sanction l.

Cette université célèbre, comme toutes celles dont elle est le prototype, n'a pas été créée en un jour. Née de l'initiative inspirée de l'Eglise, elle a grandi sous son patronage généreux et éclairé, évoluant graduellement de l'école monastique, puis de l'école palatine sous les Carlovingiens, jusqu'aux grandes écoles qui en ont été comme le vestibule ou le stade préparatoire. Notre-Dame, Sainte-Geneviève et Saint-Victor, — cette dernière école rendue célèbre par la science de Hugues et de Richard, qui portent tous les deux, ajouté à leur nom, celui de l'abbaye qu'ils ont illustrée, — furent, en effet, les centres principaux de l'enseignement au XIIe siècle, et « peuvent être considérés comme le triple berceau de l'Université. » Ces écoles avaient attiré de nombreux élèves, au point que déjà, au XIIe siècle, « Paris comptait presque autant d'écoliers que de bourgeois. »

Les princes du sang, la noblesse, l'élite de la jeunesse du royaume en suivaieut les leçons. Les étrangers y affluaient également, et il y eut bientôt, comme aujourd'hui à Rome, des collèges de toutes les nations de l'Europe 2. Les papes Célestin II et Adrien IV avaient été étudiants à Paris, et l'illustre Innocent III, de la noble famille des Segni, devait, sous le nom de Lothaire, s'y confondre, comme plus tard d'autres papes futurs,

1 — Nous avons consulté, pour ces détails, le magistral ouvrage de l'abbé P. Féret, Lafaeultéde Théologie de Paris. Alphonse Picard & fils, éditeurs, Paris.

2 — Si les maîtres, à raison de la science spéciale qu'ils enseignaient, étaient groupés en facultés, comme de nos jours, les écoliers, à cause de leur diversité d'origine, étaient divisés en nations. Il y en avait quatre : les nations de France, de Normandie, de Picardie et d'Angleterre. La nation de France se divisait en cinq provinces : Paris, Sens, Keims, Tours, Bourges. Par cette dernière, la nation embrassait, en les y enlaçant, l'Espagne, l'Italie,

parmi la jeunesse studieuse, en attendant son élévation au souverain pontificat.

Ebauchée dès le XIIe siècle, l'organisation régulière de l'Université ne date, à vrai dire, que du commencement du XIIIe. Ce fut Robert de Courçon, anglais d'origine, ancien élève d'Oxford et de Paris, cardinal et légat du pape en France, qui dressa et publia, en 1215, au nom d'Innocent III, un règlement pour les écoles de Paris. Plus tard, en 1230, un neveu du même pontife, qui, sous le nom de Grégoire IX, succéda à Honorius III sur le siège de Pierre, pourvoit, par une bulle spéciale, à l'organisation régulière et définitive de l'enseignement théologique. On y lit ces belles paroles à l'éloge de l'Université, dont lui aussi avait été l'élève1:

<r Paris, disait-il, mère des sciences, est une autre Cariath-Sépher, ville des lettres ».

Il la comparait à un laboratoire où la Sagesse travaille les métaux qui s'y trouvent naturellement : l'or et V argent pour décorer V épouse de Jésus-Christ ; le fer pour fabriquer le glaive spirituel qui frappe les puissances ennemies 2.

C'est dans cette bulle de Grégoire IX que le mot faculté, déjà employé depuis assez longtemps pour désigner une branche de l'enseignement, a, pour la première fois, le sens qu'il porte encore aujourd'hui, celui de corps professoral.

Cette même bulle attribuait au recteur des privilèges et exemptions considérables. Chose remarquable, cette magistrature, limitée d'abord à une durée de quatre à six semaines, fut ensuite prolongée à trois mois, et cette règle persista pendant plus de trois cents ans au sein de l'Université.

L'Université approchait de la période la plus glorieuse de son histoire, de cette seconde moitié du XIIIe siècle qui, avec le plein épanouissement de la scolastique 3, vit briller dans ses chaires

la Sardaigne, la Grèce, l'Orient, l'Egypte, et généralement les pays qui ne se rattachaient pas à l'une des trois autres nations.

La nation anglaise se formait de l'Angleterre proprement dite, de l'Ecosse et de l'Irlande, de la Haute et de la Basse-Allemagne. La nation normande se limitait à la province dont elle portait le nom. La nation picarde renfermait le nord de la France et les Pays-Bas.

1 — Il y avait conquis le grade le plus élevé dans la faculté de Théologie.

2 — P. Féret, ouvrage cité. Moyen-âge, t. I, p. XXXIX.

3 — Pour se convaincre que ce siècle fut vraiment celui de la scolastique, il suffit d'évoquer, parmi tant de docteurs qui l'illustrèrent, le souvenir d'Albert-le-Grand, de saint Thomas d'Aquin, de saint Bonaventure.

quelques-uns des plus grands génies de Père chrétienne, pendant que l'architecture couvrait de ses merveilles impérissables la face de l'Europe.

Loin de nous l'intention de faire l'historique de cette Aima Mater de tant de docteurs, de saints, d'hommes éminents par le rang, la science ou la vertu, qui ont puisé aux eaux vives de cette fontaine du savoir. Nous ne voulons pas, non plus, parler des vicissitudes qu'elle a subies, des variations de son enseignement au contact du souffle hérétique qui infecta l'Europe au XVIe et au XVIIe siècles, ou bien sous l'influence d'esprits téméraires, comme les Abélard et les Guillaume de la Porrée, pour ne mentionner que des anciens, dont les fausses doctrines mirent plus d'une fois son orthodoxie en péril. Inutile, aussi, de rappeler que le Christ, dans la personne de son vicaire, veillait toujours à la pureté de la doctrine, et que, au temps opportun, une réforme salutaire, dont l'Eglise seule est l'agent divinement autorisé, venait, comme en 1600, rendre à la vérité sa primauté et ses droits. Qu'il nous suffise de rappeler que si, d'une part, le gallicanisme y élut un jour son domicile permanent, en revanche, l'Université de Paris, entre autres preuves d'orthodoxie, ne consentit jamais, malgré l'influence de François Ier, à admettre l'invalidité du mariage d'Henri VIII avec Catherine d'Aragon, et surtout, qu'elle proclama toujours hautement sa croyance à l'Immaculée Conception, en dépit des docteurs célèbres qui, à Paris et ailleurs, n'avaient pu concilier avec la révélation ce glorieux privilège de Marie.

Malgré certaines ombres, et malgré la part de responsabilité personnelle qu'il pouvait s'y attribuer, Bossuet pouvait saluer la faculté de Paris comme le concile permanent des G-aules :

Il est permis aux enfants, disait le grand orateur, de louer leur mère et je dénierai point ici à l'école de théologie de Paris la louange qui luy est due et qu'on luy rend aussi par toute l'Eglise. Le trésor de la vérité n'est nulle part plus inviolable. Les fontaines de Jacob ne coulent nulle part plus incorruptibles. Elle semble divinement établie avec une grâce particulière pour tenir la balance droite, conserver le dépôt de la tradition. Elle a toujours la bouche ouverte pour dire la vérité : elle n'épargne ni ses enfants ni les étrangers, et tout ce qui choque la règle n'évite pas sa censure 1.

1 — Eloge funèbre de Nicolas Cornet, cité par l'abbé Féret.

Disons un mot de la durée des études, du nombre et de la nature des examens requis pour obtenir les grades.

De cinq années d'études autrefois requises pour le baccalauréat en théologie, le nombre, dans la seconde moitié du XIII* siècle, fut porté à sept pour les séculiers et six pour les réguliers. Par le régime de 1601, qui était en vigueur à Pépoque où l'abbé de Beaujeu conquit ses grades, le nombre d'années d'études théologiques obligatoire pour être admis aux grades avait été réduit à trois. Le bachelier, une fois admis, devait consacrer deux années à faire des leçons sur l'Ecriture Sainte. Il s'appelait alors biblicus. Il consacrait ensuite, après un an d'attente, une quatrième année à l'explication du livre des Sentences de Pierre Lombard. Pendant cette année il prenait le titre de sententiarius. Le cours sur chacun des quatre livres des Sentences s'ouvrait par une leçon solennelle dite principium.

Les bacheliers, durant les trois premières années de ce professorat élémentaire, s'appelaient cursores ; après l'année d'explication des Sentences, ils devenaient bacheliers formés. Ils enseignaient sous la surveillance d'un docteur ou professeur h

Aux cours succédait la préparation immédiate à la Licence, qui devait durer quatre ans, pendant lesquels le candidat devait assister aux actes publics de la Faculté, y prendre la parole, attaquer des thèses, soutenir des argumentations, publier la parole évangélique.

La préparation à la Licence exigeait encore quatre années, et, comme elle ne s'accordait que tous les deux ans 2, une année d'attente s'imposait aux bacheliers formés quand la fin des exercices réglementaires ne concordait pas avec le jubilé. Le cours de la faculté de théologie était ainsi de quatorze ou quinze ans, vers la fin du XIIIe siècle. Il dut nécessairement être abrégé plus tard, sans pourtant porter atteinte à la sévérité des exa-

1 — « Il faut remarquer, après M. Thenot (auteur de V Histoire de V Université de Paris), que l'enseignement (au moins à certaines époques) fut presque complètement laissé aux bacheliers, tandis que la présidence des actes de la Faculté — et elle leur était exclusivement réservée — devint la principale affaire des maîtres. Réglementairement les maîtres n'étaient pas tenus à plus d'une leçon par quinzaine. » (Cité par l'abbé Féret).

2 — L'année de la collation de la Licence prenait le nom d'année de délivrance ou de jubilé.

mens l. Les grades théologiques ue cessèrent pas non plus pour cela d'être en grand honneur.

Trois noms, dit l'abbé Féret, l'attesteraient au besoin : Richelieu, Bossuet, Conti. La soutenance de leurs thèses eut du retentissement 2.

Il arrivait parfois que les cours des bacheliers étaient remplacés par deux tentatives ou deux sorbonniques. On désignait ainsi des examens préliminaires. Le premier tirait son nom de l'acte même ; le second, du lieu où l'acte s'accomplissait 3.

Le candidat à la Licence avait, outre ses autres obligations, à soutenir quatre argumentations contre les autres bacheliers : une à une aulique, une autre à des vespéries \ une troisième à la Sorbonne, pendant les vacances, et la quatrième vers le temps de l'Avent. La première et la seconde s'appelèrent d'abord ordinaire et principale ordinaire, et plus tard mineure et majeure ordinaire. La troisième, de toutes la plus importante, était destinée à devenir la fameuse thèse sorbonnique, l'épreuve la plus difficile du candidat à la Licence 5.

D'après un des statuts de la réforme de 1600, les bacheliers formés devaient argumenter au moins dix fois dans les tentatives et expectatives.

1 — En 1609, dix-sept bacheliers, se présentant pour la Licence, furent ajournés. Treize d'entre eux portèrent la cause devant le Parlement, qui confirma la décision de la Faculté. En 1629, un candidat malheureux put faire intervenir la reine en sa faveur. La Faculté maintint son premier verdict.

2 — Ouvrage cité. Epoque Moderne, t. [II, p. 19. Armand de Conti était frère du grand Condé.

3 — Cet examen se soutenait dans le collège de Sôrbonne, ainsi nommé de son fondateur, Robert de Sorbon. Lorsque, au XVe siècle, la chapelle nouvelle de ce collège fut consacrée, on lui donna pour vocable, avec la Vierge Marie, celui de sainte Ursule et de ses compagnes, dont on célébrait ce jour-là la fête,

4 — Ces noms avaient leur origine dans les mots latins : celui de vespéries dans vespera, soir, parce que l'acte avait lieu dans l'après-midi; celui Nautique, dans aula, parce qu'il avait pour théâtre une salle de l'évêché de Paris. 11 y avait aussi la résompte, de resumpta, résumer e, ainsi désignée parce que c'était, pour une partie, la thèse adoptée par le licencié dans les vespéries. Plus tard, le nombre des examens, comme celui des années préparatoires à la licence, fut réduit à trois. A V aulique, il y avait remise des insignes du doctorat.

5 — La soutenance de l'abbé de Beaujeu, que nous étudions dans ce travail, est pour la majeure ordinaire.

Mais il est temps d'aborder la thèse de l'abbé de Beaujeu dont nous possédons une copie authentique. Nous en donnons la traduction française, renvoyant le lecteur à l'Appendice * pour le texte latin 2.

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