‹ Louis Lienard de BeaujeuChapitre 3 sur 3 · QUESTION THÉOLOGIQUE · texte numérisé non relu

QUESTION THÉOLOGIQUE

Quis Magnus et faciens mirabilia. (Ps. LXXXV, v. 10) 3.

C'est Dieu très-bon et très-grand qui créa l'univers. — L'œuvre principale

de la main divine, c'est l'homme Il est composé d'un corps et d'une âme

Nous appelons l'âme une substance spirituelle et immortelle. — A titre de reconnaissance et de dépendance, l'homme doit à son Créateur un culte intérieur et extérieur. — Par conséquent, personne ne peut se rassurer dans

un doute réel en matière de religion La distinction entre le bien et le mal

moral est éternelle, et indépendante de la volonté de Dieu et du consentement des peuples.

La religion est ou naturelle ou surnaturelle. — Dans la condition actuelle,

celle-là est insuffisante ; celle-ci, nécessaire Celle que Moïse reçut de Dieu,

et les Hébreux de Moïse sur la Montagne, était sainte, et, pour son temps, évidemment croyable. — En vertu de son institution ne devant pas durer toujours, à l'avènement du Messie elle cessa de valoir quant à ses prescriptions

cérémonielles et judiciaires La crédulité insensée des païens, le culte impie

des idoles est un aveuglement de l'esprit, dans le cœur un germe de corruption L'opinion des Mahométans est ridicule.

La religion des chrétiens doit donc seule être admise De nombreux genres

d'arguments appuient sa divinité et sa vérité. — L'éclat des miracles opérés par le Christ et ses apôtres la prouve. — La prouve encore la constance admirable et invincible parmi les tourments inhumains d'un nombre presque

infini de martyrs de tout âge, de tout sexe, comme de toute condition La

foi promptement répandue dans tous les pays du monde, en triomphant de

mille obstacles, l'atteste également La perfection et la sublimité de la

doctrine la proclame La possibilité des miracles est évidente Les miracles véritables et proprement dits doivent être attribués à Dieu seul.

Les catholiques définissent l'Eglise aussi justement qu'elle est faussement

décrite par les hérétiques D'après nous elle est la société des hommes unis

par la profession d'une seule et même foi et la participation aux mêmes

1 — Voir page 22.

2 — Cette thèse différait à tous égards des thèses sorbonniques des bacheliers cursores.

Pour éviter la répétition des mêmes traités, les bacheliers étaient tenus de montrer au syndic les thèses de leurs examens précédents. Pour la sorbonnique, ces thèses devaient appartenir à la théologie scolastique ; pour la majeure ordinaire, à la théologie positive, et pour les mineures, à la controverse.

3 — » Qui est grand et opère des prodiges ? » Dans la Vulgate, ce verset du psaume 85 se lit comme suit : Quoniam magnus es tu et faciens mirabilia.

En parcourant cette liste de thèses, on remarquera que l'énoncé en est assez complexe et disparate. Cela tient, sans doute, à une méthode d'enseignement trop peu scolastique.

sacrements sous l'autorité des Pasteurs légitimes, mais surtout du Pontife

romain, Vicaire du Christ sur la terre Hors de la vraie Eglise on ne peut

espérer le salut 1. — Par conséquent, Dieu, dans sa bonté suprême, l'a rendue manifeste par certains caractères éclatants qui lui sont propres.

Ces notes sont au nombre de quatre : Unité, Sainteté, Catholicité et Apos-

tolicité Celles qu'ont inventées les soi-disant réformateurs: intégrité de la

doctrine 2, usage légitime des sacrements du Christ, sont fausses. — Les défenseurs de l'Eglise dans le temps sont comblés de bonheur ; et le sort de ses

ennemis est malheureux L'Eglise est vraie parce que seule elle rejette de

son sein toutes les sectes hérétiques Le système de Jurieu 3 est vain, nouveau et dénué de preuves Il n'y eut jamais de raison pour rompre l'union ;

parce qu'une Eglise sainte ne peut pas exister sans des saints ; parce que seule sainte elle possède tous les saints,

Catholique : elle embrasse tous les temps, tous les lieux. — Apostolique : elle a reçu son origine et sa doctrine des Apôtres, qui la transmirent à d'autres évêques sans aucune interruption de succession — La seule société des Romains brillant de tous ces signes obtint également seule l'honneur

d'être la légitime épouse du Christ La vraie Eglise est toujours visible,

indéfectible dans sa durée, infaillible dans son enseignement, soit réunie en

concile œcuménique, soit dispersée Elle a été instituée par le Christ juge

des controverses en matière de foi. — Tel juge n'est pas la Sainte Ecriture. —

Tel n'est pas le prince séculier Tel n'est pas l'Esprit inspirant chacun.

— En vertu des promesses du Christ, la multitude des évêques unis à leur chef, malgré le dissentiment de quelques prélats, ne définira pas l'erreur, ni ne la défendra jamais obstinément. — Pour qu'un décret soit tenu être la loi irréformable de l'Eglise, le consentement moralement unanime des Evêques suffit 4.

Le chef invisible de l'Eglise est le Christ; le chef visible et le centre de toute communion est le Pontife romain, successeur de saint Pierre. — Supérieur de droit divin aux autres Evêques, il ne jouit pas moins que saint Pierre

de la primauté d'honneur et de juridiction dans l'Eglise universelle Il n'a

aucun pouvoir, même indirect, sur le temporel des rois. — L'Eglise n'embrasse

pas tous ni les seuls prédestinés Elle attend des catéchumènes. — Elle garde

les pécheurs, même publics Elle retient en gémissant les hérétiques, s'ils

sont occultes — Elle répudie les excommuniés, les apostats, les schismatiques. — Son gouvernement n'est pas purement monarchique, mais tempéré d'aristocratie.

1 — Cette thèse doit s'entendre avec les distinctions bien connues du corps et de Y âme de l'Eglise.

2 — La note intégrité de la doctrine, doit pourtant, nous semble-t-il, être comprise dans celle de Y unité doctrinale, qui est une des vraies.

3 — 11 s'agit du fameux controversiste protestant contre qui Bossuet éciivit son célèbre livre des Variations du protestantisme.

4 — C'est dans cette thèse et celles qui suivent immédiatement que se trahit l'erreur gallicane, plaie qui a causé tant de mal à l'Eglise de France, et dont la Révolution n'a pas suffi à lui faire expier les désastreuses conséquences. Cette erreur, qu'on pourrait appeler « nationale, » se manifeste par les signes suivants : a) il n'y est fait aucune mention de l'infaillibilité pontificale (laquelle, il est vrai, ne devait être définie solennellement que plus d'un siècle plus tard) j b) l'infaillibilité, de même que l'irréformabilité des

Les Conciles sont des assemblées d'Evêques légiférant en matière de foi, de mœurs et de discipline — Les uns sont provinciaux; d'autres, nationaux ; d'autres, généraux ou œcuméniques. — Chacun a son autorité qui n'est pas la même pour tous : les œcuméniques ont une autorité suprême et infaillible. — Le Souverain Pontife y préside, soit par lui-même, soit par ses légats. — Les

évêques seuls y siègent en qualité de juges Les théologiens y sont admis

comme consulteurs. — Les princes séculiers sont les protecteurs et les défenseurs des Conciles 1 Les Pères du Concile de Rimini, en souscrivant à la

formule introduite par les Ariens, ne sont pas tombés dans leur hérésie intérieurement et en esprit — Ils étaient de beaucoup inférieurs en nombre aux autres Evêques alors dispersés dans le monde.

La Sainte Ecriture est une œuvre divine Il y a deux sens, le littéral et

le mystique L'un et l'autre Testament est parvenu intègre jusqu'à nous,

sans avoir subi de corruption essentielle Le Pentateuque, dont Moïse est

l'auteur, est une histoire véridique — Mathieu, Luc, Marc et Jean ont écrit

les quatre Evangiles La lecture des Ecritures est par elle-même utile ; elle

n'est pas nécessaire à tous les fidèles ni à chacun d'eux A certains elle

peut quelquefois par accident être nuisible Par conséquent, elle ne doit

pas être permise à tous indistinctement — Le système des Préadamites est une fable. — Adam le premier sortit des mains de Dieu qui a est grand et opère des. prodiges. »

Sous la conduite divine, la protection de la Mère de Dieu, la présidence du Syndic notre Maître 2 JACQUES-BENOIT DAILLAN, de la Sacrée Faculté de Paris, de la Société Royale, Docteur en Théologie et professeur royal, LOUIS LIÉNARD DE BEAÙJEU, prêtre de Québec, bachelier en théologie de la même Sacrée Faculté de Paris, tentera de défendre ces thèses, vendredi, le vingt-sixième jour du mois de février, l'an du Seigneur 1745, depuis huit heures du matin jusqu'à six heures du soir.

Dans l'école royale des Carmes.

Pour la Majeure ordinaire.

lois, n'est attribuée qu'à l'Eglise prise dans son ensemble ; c) le pouvoir indirect du Pape dans les choses de l'ordre temporel est nié ; d) cette thèse du gouvernement de l'Eglise présenté sous une forme mixte, (monarchie tempérée d'aristocratie) est faite pour diminuer l'autorité du Souverain Pontificat.

1 — Les princes séculiers peuvent jouer le rôle de protecteurs des Conciles, à la condition toutefois qu'ils ne s'ingèrent pas dans les questions de foi et de gouvernement ecclésiastique.

2 — Nous avons traduit ainsi, sans pouvoir contrôler cette interprétation, les initiales S. M. N. qui précèdent le nom du président de la soutenance. Le syndic était vraiment le doyen en charge. Elu tous les deux ans, en octobre, il devait promouvoir la discipline de l'école, approuver les thèses, et veiller aux intérêts de la Faculté. A chacun des trois actes de la Licence : sorbonnique, majeure et mineure ordinaire, assistaient dix docteurs. Le verdict du candidat dépendait de leur vote.

La liste des thèses devait être copiée ou imprimée à un nombre suffisant d'exemplaires pour être distribuée à chacun des bacheliers trois jours avant la date fixée pour l'examen. Ceux-ci recevaient leur copie de la main d'un appariteur. Le candidat devait aller lui-même en remettre à chacun des maîtres l'exemplaire qui lui était destiné. L'usage s'était introduit de donner à cette liste de thèses une mise en scène et un encadrement des plus artistiques. Peut-être ce luxe était-il réservé aux fils de famille noble. Celui que nous possédons est un modèle du genre.

C'est un grand tableau dont la partie gravée seule mesure 30 pouces sur 44. La moitié supérieure reproduit une scène évangélique d'après Jouvenet : le Christ chassant les vendeurs du Temple. Wj a-t-il pas eu une iutention symbolique dans le choix de ce sujet ? Le candidat n' a-t-il pas voulu assimiler daus sa pensée, comme dans celle de ses auditeurs, le rôle des hérétiques envahissant l'enceinte de l'Eglise et la profanant par leurs innovations sacrilèges à celui des vendeurs qui avaient fait de la « maison du Père une caverne de voleurs ? » Et, à l'exemple du Maître, n'incombait-il pas au disciple, chargé de défendre la doctrine, de s'armer du fouet de la discipline sacrée et de la dialectique pour faire déloger les violateurs de la vérité ? Tout semble l'indiquer.

La partie inférieure du tableau contient la liste des thèses entourée d'un riche encadrement. Des figures allégoriques placées de chaque côté symbolisent par leur attitude et les accessoires dont elles sont accompagnées, la science sacrée dont le candidat va soutenir les droits. Au-dessus, deux anges soutiennent un cartouche entouré de feuilles de laurier. Au bas sont gravées les armoiries de Beaujeu : or, au chevron de gueules avec deux têtes d'aigles arrachées sable, en chef, et une tête de léopard sable, en pointe. Les tenants sont deux griffons ; l'écusson est surmonté de la couronne de comte.

Le fils aîné de cette illustre famille aurait pu faire graver, au bas de ses armes, la devise toute chevaleresque de ses aïeux : A tout venant beau jeu. Celle-ci aurait rappelé, avec l'origine du nom de ses pères, leur vaillance dans les tournois et sur le champ de bataille. Mais il avait abdiqué ses droits pour suivre le Roi du ciel dans sa milice sacerdotale. La joute dont il allait être le champion était pacifique et spirituelle ; elle allait se livrer dans le champ clos de la doctrine sacrée et contre les seuls ennemis de la foi. C'est pourquoi, fidèle écuyer du Christ et animé de son

zèle vengeur contre les profanateurs de la vérité, il dédie le sort de ses armes évangéliques à la « Douceur qui justement sévit. » Mansuetudini juste s^vienti. C'est la devise qui est gravée dans le cartouche qui surmonte la liste des thèses.

La soutenance eut lieu le vendredi : c'était la règle invariable ; et l'examen avait toujours lieu en janvier ou en février. La longueur de l'épreuve variait selon son importance. La tentative et la mineure ordinaire devait durer de une heure à six heures du soir, ou bien de sept heures du matin à midi ; la majeure ordinaire, de huit heures du matin à six heures du soir, et la sorbonnique de six heures du matin à six heures du soir. Il y avait défense de sortir durant la soutenance. Durant les deux dernières, la majeure ordinaire et la sorbonnique, il y avait un répit au moins apparent, qui tranchait sur les rigueurs d'autrefois.

Vers midi, dit Féret 1, l'intrépide athlète prenait un léger repas qui durait un quart d'heure 2. Pendant ce quart d'heure, la partie adverse, afin qu'il n'y eût pas d'interruption dans la lutte, développait modo oratorio 3 ses moyens d'attaque, moyens qu'aussitôt après le soutenant devait résumer pour n'en laisser debout. Assurément, ce n'est pas au sujet de ce triomphateur de la Sorbonne, et pour lui en faire l'application, qu'on aurait eu la tentation de façonner ce vers ou un autre exprimant le même pensée :

A vaincre sans péril on triomphe sans gloire.

Ginébrard, dans sa Chronologie, décrit ainsi la fameuse soutenance :

Durant l'été, chaque vendredi, on répond depuis cinq heures du matin à sept heures du soir 4, sans président, sans associés, sans dîner, sans nourriture, sans aucun déplacement, dans toujours la même position du corps et contention de l'esprit, jusqu'à ce qu'on ait satisfait à chacun des opposants. Acte formidable à qui n'en a fait l'expérience ; mais par suite duquel aucun

1 — Ouvrage cité, Moyen-âge, tome III, p. 76.

2 — Est-ce en mémoire de cette réfection vraiment scolastique que l'Académie Saint-Thomas, à Rome, après la première des deux heures d'examen, sert aux examinateurs et au candidat une glace napolitaine ? Quoi qu'il en soit, elle est de nature à rafraîchir ceux-là et donner à celui-ci du sangfroid, durant les ardeurs de la soutenance. Quand nous eûmes l'honneur de paraître devant cette Faculté, on était en pleine discussion sur la matière première, quand un des examinateurs, voyant l'appariteur entrer avec les glaces, ne put s'empêcher de s'écrier : Ecco la materia prima !

3 — L'argumentation, de temps immémorial, se faisait exclusivement en forme syllogistique, comme il convient à la scolastique.

4 — On y mettait parfois quatorze heures; mais le plus souvent pas plus de douze.

jusqu'ici n'a compromis sa santé : au contraire, plusieurs s'en sont mieux portés, soit parce qu'une force divine aide ceux qui l'osent, soit parce que la contention d'espiit ne permet pas de songer au corps, encore moins au temps.

Que penseraient de cela la docte Faculté ou la Commission d'hygiène? Qu'en dirait surtout la tourbe des réformateurs, des pseudo-pédagogues, inventeurs de méthodes, qui, privant l'étudiant de toute initiative personnelle, voudraient, par des procédés et des manuels perfectionnés à outrance, lui servir la science à moitié assimilée et digérée, comme on administre aux dyspeptiques et aux névropathes des peptonoïdes et autres dragées alimentaires ?

Notre génération sybaritique et efféminée se scandaliserait du surmenage de nos pères, et ne s'étonnerait pas que la Révolution soit venue mettre ordre à tant de barbarie, simplifier les méthodes en répudiant les principes, et guérir les neurasthéniques en leur coupant la tête.

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