‹ Louis Ménard et son œuvreChapitre 2 sur 54 · L^ J^J /<^~.— - -^*^'*^ »>^' -^ <^/Z^^ ^ •^'"TO · texte numérisé non relu

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Le Dernier Païen

Mais je ne puis toujours lutter ainsi dans l'ombre.

Au début de la Renaissance, pendant que l'interminable concile de Trente s'épuisait à fixer les points les plus délicats du dogme catholique, quelques cardinaux lettrés, souriant de cette vaine théologie, disaient : « Il faudra bien revenir aux dieux d'Homère. » Ménard pensait de même. Les dieux de la Grèce n'ont plus aujourd'hui ni temples, ni fidèles ; mais il leur prête encore une vertu vivante : qui sait si les saintes traditions des vieux âges ne dissiperaient pas les inquiétudes de la raison moderne ?

Comment Louis Ménard, un des esprits originaux de ce temps, doué des plus rares aptitudes, à la fois peintre et poète, savant et érudit, historien et critique d'art, admiré de Renan, de Michelet, de Gautier, de Sainte-Beuve, a-t-il pu tomber si complètement dans l'oubli? A-t-il distrait la gloire en

s'essayant dans des genres trop divers ? la moindre négligence la fait évanouir : pour une seule faute Psyché perdit l'amour d'Eros. Serait-ce qu'il n'a voulu jamais couper la queue du chien d'Alcibiade ? Ou bien l'ardeur de sa pensée démocratique a-t-elle éloigné de lui tous* les craintifs amis des lettres. Peut-être son heure viendra : l'avenir rend volontiers justice aux morts.

Les tendances de cet esprit indépendant et curieux, qui mêle dans ses spéculations la philosophie à l'histoire et à l'art, et qui revêt d'une teinte de mysticisme ses rêves sociaux, donnent à ses écrits un caractère à part parmi ceux des contemporains. Il habitait Athènes aux jours de Phidias et de Sophocle, Alexandrie à l'école de Valentin et du grand Origène, et Paris enfin au milieu de nos plus rouges révolutionnaires.

Il se déclarait le prêtre de tous les dieux; mais le culte qu'il leur rend est tout intérieur. S'il a renouvelé un jour le sacrifice de Ronsard, immolant des colombes à Vénus et couronné de roses, il ne put s'empêcher de rire quand Heredia refusa de communier en prenant sa part de l'offrande et dit : a Je n'aime pas le pigeon. » Il a pratiqué l'herméneutique, il a traduit les antiques symboles; suivant les leçons d'Hypatie il retrouve d'ingénieuses allégories dans la mythologie des poètes et sait transformer les fables les plus absurdes en graves paraboles d'un sens profond et d'une haute moralité. La religion antique divinisait les forces de la nature, rêvant une Océanide sous chaque âot de la

LE DERNIER PAIEX

mer, cachant une Dryade au creux des chênes de Dodone : la charmante mythologie des Nymphes rendait mieux compte que toutes nos abstractions de l'inépuisable variété de la vie universelle. On ne peut nier toute valeur à cet art admirable dont, quelques débris mutilés retrouvés sous les buissons de la Grèce et de l'Italie ont suffi à l'initiation des temps nouveaux .- songeons à Michel-Ange aveugle palpant avec amour, de ses vieilles mains, le Torse du Belvédère. Si l'attraction universelle n'avait jamais été considérée comme une puissance active, une personne divine, nous pourrions avoir le système de Newton, nous n'aurions pas la Vénus de Milo.

Louis Ménard était polythéiste et chrétien. Il a expliqué avec une grande force d'originalité la mythologie chrétienne. Il partage entre Vénus et Marie l'encens désintéressé d'un prêtre de l'art : Aphrodite est la beauté visible, la Vierge est la beauté invisible. La religion grecque était celle de la nature, le christianisme est la religion de l'humanité. Le Christ est le Dieu du monde intérieur, type idéal du sacrifice de soi-même pour le salut de tous; s'il est né d'une vierge, c'est que la pureté de l'âme peut seule engendrer l'idée du sacrifice. L'explication du mythe de l'homme-Dieu est d'une qualité méthaphysique supérieure.

Ce païen mystique étendait comme Bouddha son amour et sa pitié jusqu'à nos frères inférieurs, les animaux. La sœur de Claude Bernard, pour réparer les crimes de la physiologie expérimentale, a ouvert un asile de chiens : « Au jugement dernier cette

offrande expiatoire d'une humble conscience de femme pèsera plus dans l'infaillible balance que toutes les découvertes de son frère. »

La doctrine de Ménard, comme celle d'Empédocle, est toute peuplée de fantômes; les néo-platoniciens sont ses vrais ancêtres : il n'y a que ces Alexandrins tout imprégnés d'hellénisme qui puissent lui permettre de se dire à la fois païen et chrétien ; les débris de toutes les religions et de toutes les philosophies trouvent asile dans cette intelligence large, hospitalière, presque indéfinie et flottante; elles s'y accordent, formant une musique étrange et charmante.

La question religieuse tient une grande place dans son système d'idées ; mais sa passion est toute philosophique, c'est un rêve de conciliation et de paix. Il croit avoir trouvé un terrain d'entente pour la religion et la science; il apaise la querelle en l'élevant. Prêtre du passé, il est aussi un voyant de l'avenir : il regarde naître dans le peuple une religion nouvelle, le culte des morts. Que l'on partage ou non ses idées, on doit rendre justice à sa sincérité, à la gravité, à l'élévation, à l'originalité de ses vues. Son style si noble et si naturellement élégant, tout pénétré d'habitudes grecques, garde comme un parfum de platonisme : il compte peut-être moins sur l'inflexibilité des arguments que sur la beauté de sa grâce pour gagner les esprits.

Ses livres d'histoire abondent en suggestions ingénieuses et fortes : pour n'en citer qu'une, c'est lui qui a dit, pour la première fois, que les philosophes

spnt les auteurs de la décadence de la Grèce et les ennemis de la démocratie; Socrate, le plus célèbre des -ophistes, a été justement condamné, — il le dit et il le prouve. Jamais non plus on n'a montré avec plus de poésie et plus de profondeur le rôle des femmes dans la transformation des croyances : elles ont préparé pendant plusieurs siècles l'avènement du christianisme; elles ont pris une part active à sa propagation : « Aux jours de sa passion et de sa mort, vendu par un de ses apôtres, renié par un autre, abandonné de tous ses disciples et de tous ses amis, Jésus vit des femmes en pleurs sur le chemin de son supplice. »

Le socialisme de Ménard n'est pas la partie la moins subtile de sa doctrine : il estime que la société est à refaire selon les principes de la justice. L'idée démocratique est née en Grèce; pourquoi ne pas étudier les solutions diverses données aux problèmes sociaux dans les cités républicaines de l'antiquité : l'impôt progressif de Solon, ou l'immense extension donnée au travail libre sous Périclès, ou le nivellement des propriétés par les rois socialistes de Sparte, Agis et Cléomène? Ces solutions sont toujours simples et radicales, car l'antiquité avait les audaces de la jeunesse et n'était pas entravée par les routines de la tradition. Ménard a payé de l'exil en 1848 son amour de la justice, et il n'a échappé que par un hasard aux responsabilités de la Commune; jusqu'à sa dernière heure il a lu les journaux du peuple. Il écrivait à Rochefort : a Tous les matins je lis l'Intransigeant; c'est mon absinthe. » Et ce-

pendant les socialistes restent défiants devant son mysticisme; ils applaudissent quand il parle du poteau sanglant de Satory; mais ils ne comprennent plus quand il dit : « Si l'on voulait donner au dogme républicain de la fraternité une forme vivante et plastique, on ne pourrait trouver une image plus belle que celle du juste mourant pour le salut des hommes. » En montant sur l'échafaud, Camille Desmoulins avait le droit d'évoquer le souvenir du Sans-Culotte Jésus. Le christianisme et la démocratie, qui faisaient bon ménage à Florence au moyen âge, se considèrent aujourd'hui en France comme irréconciliables.

Il y a pour la critique une figure à dégager dans ce rêveur solitaire, épris d'idéal et dédaigneux de renommée, qui poursuivait à l'écart ses études favorites, cherchant par toutes les voies la vérité et la poésie. Je voudrais parler ici de la vie de Louis ISIénard avant d^ exposer ses idées : les vicissitudes de la première expliqueront peut-être l'injuste dédain dans lequel sont tenues les autres. Non qu'il s'y fût prêté : avec sa modestie dédaigneuse il me disait : a Ne parlez pas de moi, parlez de mes idées. »

Je lui ai promis de bien parler de ces dieux d'Homère qu'il aimait, car il les avait compris; ne faut-il pas apaiser cette ombre inquiète? mais les âmes ne communiquent que par le sang répandu et je n'ose sacrifier aux dieux sans y croire. J'emploierai une de ces supercheries familières aux Grecs. Tout le monde n'était pas assez riche pour offrir une hécatombe, et les rois eux-mêmes promettaient plus qu'ils

ne pouvaient tenir : aussi se contentait-on d'un petit bœuf, d'or si l'on était riche, de terre cuite si l'on était pauvre, et les dieux indulgents tenaient le vœu pour accompli; Schliemann a retrouvé beaucoup de ces têtes portant une double hache figurée entre les cornes. Que les dieux de l'Olympe me pardonnent : je ne puis leur offrir qu'une statuette d'argile.

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