L'HOMME
Les rêves s'en vont avec l'espérance ;
N'importe: marchons seul, comme il convient aux forts.
Sans peur, sans regrets, marchons en silence
Vers la sphère sereine et calme où sont les morts.
Louis Ménard est né au cœur de Paris, le 19 octobre 1822, dans l'étroite et triste rue Gît-le-Cœur; ses parents étaient tous deux Parisiens de naissance : son père, libraire et banquier escompteur, descendait d'une famille qui remontait rapidement à un paysan du Perche; sa tnère était originaire d'une famille de petite noblesse venue de l'Angoumois : un tableau du Louvre, placé dans la salle du XVIII* siècle, représente une dame IMercier, nourrice du Dauphin, arrière-grand' mère de Louis Ménard; c'est, comme il le dit « un pot au lait à mettre dans son blason ». Il était destiné aux lettres car son grand-père Rioux de Maillou était libraire dans la galerie de Bois au Palais-Royal et son grand-oncle
de Senne, édita le Vieux Cordelicr de Camille Desmoulins.
Avant d'entrer au collège, Ménard suivit, rue de Richelieu, les cours d'un professeur nommé Collard, fort à la mode, car il était précepteur du duc de Bordeaux et de sa sœur. Les parents assistaient aux leçons et c'est ainsi que la princesse de Beauvau y amenait sa petite-fille, M"® de Lépinaye, dont le souvenir n'a jamais quitté Ménard : c'était une enfant toute mignonne, pâle et fluette dans sa robe de soie noire avec de grandes manches à gigot; ses yeux bleus lui souriaient doucement. On n'était pas premier, second, mais président et présidente. En 1830 le cours fut supprimé et Louis Ménard entra à Louis-le-Grand. Il y trouva d'abord Frédéric Passy, en septième ; mais il ne se lia pas de cœur avec lui (i) : il se promenait presque toujours seul dans la cour des internes. En quatrième, il fit une autre connaissance : Baudelaire, qui le précédait de deux ans; c'était déjà un singulier camarade, que son paisible dédain de l'administration fit bientôt renvoyer à Saint-Louis. Cousin, le bibliophile, cherchant dans la suite à donner une raison piquante de ce départ, a renvoyé les curieux à la deuxième églogue de Virgile : mais cette petite note perfide, publiée chez
(i) M. Frédéric Passy a gardé très présents ses souvenirs de collège : <r Ménard était un très bon élève, d'une figure douce et charmante, qu'il avait encore quelques années plus tard, après 1848, lorsque, devenu, ,cn paroles du moins, révolutionnaire farouche, il se promenait drapé à la grecque dans son manteau, en mangeant démocratiquement des pommes de terre frites dans la rue. »
Pincebourde, ne répond à rien de réel. Baudelaire et Ménard eurent en 1837, chacun dans sa classe, le prix de vers latins au concours général. Wallon, que notre auteur eut pour professeur d'histoire (i), lui donna l'amour de la Grèce et c'est à Jules Simon, son professeur de philosophie, qu'il attribue son scepticisme. Entré à l'Ecole normale en 1843, Ménard n'y resta que deux mois : car il avait déjà un goût très vif de la liberté. II publia la même année son pre- !nier volume de vers Promet liée délivré, à ses frais, ^ous le pseudonyme de Louis de Senneville. C'est un poème philosophique écrit sous l'influence de Byron; le poète, qui n'a jamais été tendre pour ses vers, a dit plus tard que c'était un travail de rhétorique; les vers ont pourtant une belle tenue et rappellent souvent Vigny :
Et les sages m'ont dit : « Tes prières sont vaines ; Notre voix est si faible et le ciel est si loin ! Sois fort et prends ta part des misères humaines, Tes maux n'ont dans le ciel ni juge ni témoin. »
Un seul critique s'occupa de ce drame lyrique; ce fut Baudelaire qui éreinta son ami dans un article intitulé : a Qu'est-ce que la poésie philoso-
i) Dans une lettre écrite à M. Edouard L'hampion, qui l'a publiée dans son intéressant Tombeau de Louis Ménard, M. Wallon se rappelle en ces termes son élève de 1837: « J'ai ■encore dans ma mémoire sa figure d'enfant, petit, de bonne santé, de bonne humeur, l'œil vif, les joues roses, — fort en contraste avec ce que je Tai vu plus tard, si maigre, si fatigué!... Je m'intéressai toujours à lui et je fus heureux quand j'appris ■qu'il avait trouvé à IHôtcl de Ville une position qui assurait son avenir. » Louis Ménard avait alors 67 ans.
lÔ LE DERNIER PAÏEN
phique? Qu'est-ce que M. Edgar Quinet? » Ménard ne lui rendit pas la pareille quand Baudelaire vint lui lire son drame de Mazaniello, qui n'a jamais paru.
Ménard était intarissable sur le compte de Baudelaire. Celui-ci vint un jour le chercher et l'emmena à Châtillon dans une guinguette : « Les journaux à grand format me rendent la vie insupportable », dit-il (c'était une de ses plaintes favorites), « j'ai décidé de me tuer; peux-tu me préparer de l'acide prussique ? je m'embarquerai et boirai la fiole en pleine mer, » Ils discutèrent gaiement du meilleur mode de suicide et s'arrêtèrent au poignard; puis ils se grisèrent de vers jusqu'au soir. Voyant l'ombre descendre §ur la tonnelle, Ménard émit la prétention de rentrer dîner, car ses parents l'attendaient. Mais Baudelaire s'indigna : a C'est la dernière journée que nous passons ensemble et tu ne penses qu'à la régularité de ton repas! Dis-moi encore des vers. »
Ils se quittèrent enfin et se dirent adieu. Deux jours plus tard, Privât d'Anglemont vint trouver Ménard : Baudelaire avait disparu, après avoir demandé avec insistance à Cousin « son avis sur l'immortalité de l'âme ». On convint de s'informer chez Banville, qui s'écria : « Tout s'explique ! il m'a envoyé ses manuscrits pour les publier après sa mort. » Aussitôt chacun voulut les voir et l'on s'égaya fort de lire des annotations dans ce genre : « Faites votre possible pour ne pas publier ceci... » a Rien de plus simple », dit Banville, et il jeta le
poème au feu ; puis l'on parla d'autre chose. Ménard, plus sensible et très inquiet, courut chez la maîtresse de Baudelaire, Jeanne Duval, qui demeurait rue de la Femme-sans-Tête : une dame à cheveux blancs sa mère) vint ouvrir et appela : « Jeanne ». Aussitôt une grande mulâtresse nonchalante, drapée de satin jaune, arriva en se balançant et, sur l'assurance qu'il ne s'agissait pas d'un créancier, raconta que Baudelaire, voulant frapper sa mère et faire payer ses dettes par son beau-père, le général Aupic, avait 'té se suicider dans leur quartier : il s'était à peine blessé et était soigné chez ses parents. A quelque temps de là Baudelaire rencontra Ménard et lui parla négligemment de littérature; il se fit prier beaucoup avant de se décider à raconter son suicide. « J'ai été rue de Richelieu dans un cabaret, avec cette fille que tu connais; j'ai enfoncé le couteau, mais je ne sentais rien, alors j'ai appuyé plus fort; à quelque temps de là j'ai été réveillé par un ronronnement; j'étais chez le commissaire de police qui déclamait : « Vous avez commis une mauvaise action; vous vous devez à votre patrie, à votre quartier, à votre rue, à votre commissaire de police ! ». Et Jeanne le calmait en criant : a Vous avez tort de lui dire cela; s'il vous entend, je vous préviens qu'il est très brutal. » On m'a porté dans ma famille; maman copiait mes vers; mais cela ne pouvait durer : on ne boit chez elle que du bordeaux et je n'aime que le bourgogne. Je suis parti; pour le moment je suis sans domicile; quand vient la nuit, je m'étends sur un banc. » C'était là une des prétentions de Baudelaire,
que l'on savait riche et dandy, mais qui tenait beaucoup à passer pour un bohème misérable. En s'en allant, il dit encore : « Je vais travailler pour les Jésuites. »
Les relations de Ménard avec Leconte de Lisle (arrivé à Paris en compagnie de Paul de Flotte en 1846) datent de la même époque : Thaïes Bernard le découvrit passage des Beaux-Arts. Les premiers vers de Leconte de Lisle avaient paru dans la Phalange, journal de Victor Considérant, où se réunissaient tous les mercredis les phalanstériens. La Démocratie Facifiqiie ne tarda pas à prendre la place de la Phalange et le poète fut chargé de la lecture des manuscrits : mais son incroyable sévérité ne lui permit pas de continuer longtemps : il dut se contenter de collaborer au journal. Thaïes Bernard et Ménard savaient par cœur tous les vers de Leconte de Lisle et tous trois ne tardèrent pas à se lier intimement. Un soir ils partirent pour passer la nuit dans les bois de Meudon et éprouver la majesté des bois dans l'ombre. Ils s'installèrent chacun dans un arbre et Thaïes, plein d'enthousiasme, prophétisa : « O panthéisme, tu m'inondes ! » Cependant la fraîcheur de la nuit les glaçait; ils rentrèrent à pied au petit jour, désappointés et transis. Tous trois éprouvaient une même passion pour la Grèce : Ménard, enthousiaste et érudit, révélait les sens profonds des grands symboles de l'hellénisme et récitait des vers d'Homère et d'Euripide. Leconte de Lisle, ironique d'abord, appelait Ménard le a seigneur Crépuscule », par allusion à son explication du mythe d'Hermès;
mais il se laissa peu à peu initier, et plus tard il aimait à rappeler la grande influence exercée sur lui par son ami, et ces conversations où son art s'est élargi et humanisé. Quant à Baudelaire, il ne plut jamais à Leconte de Lisle; leur première rencontre fut significative. Baudelaire lui dit : « Si j'avais un fils je lui apprendrais à ne tenir aucun compte des préjugés de la morale. Je lui conseillerais d'abord la sodomie. — Cela va de soi, répondit froidement Leconte de Lisle, la sodomie est universellement admise. »
Brusquement la curiosité d'esprit de Ménard le jeta dans une voie nouvelle. Dès le collège il aimait la chimie a comme une maîtresse »; il n'avait pas cessé de manier les cornues et entra dans le laboratoire du chimiste Pelouze : ce furent quelques mois d'études acharnées et délicieuses, couronnées par un résultat presque immédiat. Le 9 novembre 1846 il présentait à l'Académie des Sciences, qui l'inséra dans ses comptes rendus, une petite note ainsi conçue : a MM. Florès Domonte et Louis Ménard, qui s'occupent en commun d'un travail sur la xyloïdine, ont constaté que cette substance est très soluble dans l'éther. » Le collodion était inventé. Ironie des choses! Cette grande découverte, rendue plus tard si importante par ses applications au traitement des plaies, à la chirurgie, aux matières explosives, et par son emploi décisif pour la photographie, passa presque inaperçue. Son auteur même n'en tira aucun avantage. Il en fut d'ailleurs presque aussitôt dépouillé : en 1847, un Américain du nom de May-
nard, étudiant en médecine à Boston, eut l'idée d'appliquer le collodion au traitement des plaies; le savant français dédaigna de réclamer son bien; depuis lors les dictionnaires de chimie, trompés par la similitude des noms, attribuent la découverte à l'étudiant américain; sans les rectifications imposées par M. Berthelot l'erreur durerait encore, car Ménard s'en était désintéressé.
Il continua quelque temps ses expériences et, le 8 mars 1847, l'Académie des sciences insérait une nouvelle communication : en traitant par l'acide nitrique fumant les corps de la famille du sucre, glucose, sucre de lait, mannite, il obtenait des matières blanches solubles dans l'éther et l'alcool ; puis, précipitant ces matières de leur dissolution nitrique par l'acide sulfurique, il réussit à cristalliser la marmite nitrique. La nitro-mannite, dont la préparation est fort coûteuse, est peut-être le plus puissant explosif connu : !Ménard a gardé toute sa vie sur sa cheminée son petit flacon. On voit combien il était près des grandes découvertes modernes, avec le collodion et la nitro-mannite. Mais il ne prévoyait pas alors les conséquences de ses travaux.
Ce premier essai l'encouragea cependant et il s'associa aux recherches de Paul de Flotte et de Tessier du Motet qui croyaient avoir découvert la transmutation des métaux. Paul de Flotte est ce cœur généreux que sa passion démocratique fit déporter en 1848, proscrire en 1852, et qui tomba héroïquement au combat de Solano, en 1860, à la tête des volontaires français qu'il amenait à Garibaldi. Il s'occu-
pait en 1847 de faire de l'or. Ménard tenta à ses côtés la fabrication du diamant : il cherchait la cristallisation du carbone, par la voie humide et la décomposition lente de matières organiques; il avait disposé ses expériences dans une série de petits tubes et attendait patiemment. Sur ces entrefaites l'année 1848 commençait : de r lotte se jeta aussitôt dans la mêlée; devenu président du Club Blanqui, il abandonna son laboratoire et toutes les expériences commencées :
— J'ai jeté tous vos petits tubes, dit-il à Ménard.
— N'avez-vous rien vu de particulier ? s'écria celui-ci.
— Si : l'un d'eux contenait un petit cristal brillant.
— Malheureux, c'était du diamant, gémit le pauvre chimiste.
Telle fut sa dernière expérience; il ne devait plus jamais s'occuper de chimie.
Passionné de justice, enivré des souvenirs de la liberté antique, Louis Ménard ne tarda pas à quitter le ministère de la Marine où il était entré comme surnuméraire : chaque jour il abandonnait son chapeau à sa place et quittait le ministère pour courir manifester. On lui fit de sérieuses observations; rempli de rêves humanitaires il eut l'idée de se faire envoyer aux colonies pour émanciper les esclaves et se fit présenter à Schoelcher mais il ne parlant pas à le convaincre de sa vocation. Il se jeta alors dans le mouvement révolutionnaire avec Leconte de Lisle, qui s'était fait déléguer par le « Club des Clubs » en
Bretagne pour préparer les élections : celles-ci furent déplorables, a Vous vous figurez difficilement l'état d'abrutissement, d'ignorance et de stupidité naturelle de cette malheureuse Bretagne », écrivait Leconte de Lisle à son ami. En même temps le Club des Clubs le laissait en détresse à Dinan : il revint, dégoûté de l'action, mais gardant sa foi républicaine. Louis Ménard, transporté d'indignation par les fusillades <ies prisonniers pendant les journées de juin, publia dans le Représentant du Peuple, le journal de Fauvety et de Proudhon, des vers politiques (intitulés Gloria Victis) et toute une suite d'articles vengeurs, qu'il réunit en volume sous le titre de Prologue d'une Révolution.
Poursuivi en même temps que le journal, Louis Ménard fut condamné, le 7 avril 1849, à quinze mois de prison et dix mille francs d'amende. Cette condamnation politique mena le poète à Londres d'abord, où Louis Blanc le reçut avec sympathie : mais Méiiard ne le considérait pas comme assez avancé; sa passion allait à Blanqui qui avait alors contre lui la presque totalité du parti républicain. Leconte de Lisle soutenait son courage par des lettres admirables : il disait son désespoir du rôle néfaste joué par Proudhon : « Je ne saurais t'exprimer, écrivait-il, toute la rage qui me brûle le cœur en assistant dans mon impuissance à cet égorgement de la République, qui a été le rêve sacré de toute notre vie. » Il s'inquiétait aussi de voir son ami proscrit et s'efforçait de le ramener dans les voies de l'art : a Vas-tu passer ta vie à rendre un culte
LE DERNIER PAÏEN il
à Blanqui, qui n'est après tout qu'une sorte de hache révolutionnaire. Va! le jour où tu auras fait une belle œuvre d'art, tu auras plus prouvé ton amour de la justice et du droit qu'en écrivant vingt volumes d'économie. »
Louis Ménard cependant avait été rejoint par son frète René qui avait obtenu de Charles Blanc (resté directeur des Beaux-Arts) la commande d'une copie de Rubens à Anvers : les deux frères copièrent l'Adoration des mages, et leur toile doit noircir dans quelque église de province ; ils peignaient tous deux avec distinction. Louis revint ensuite à Bruxelles où il fréquentait le café des Réfugiés français; la police belge les avait mis « en carte » : toutes les semaines ils devaient signer un registre à la Préfecture de police. "Le milieu était peu intellectuel : c'étaient des discussions continuelles, des querelles de femmes, des duels incessants, ridiculement interrompus par les gendarmes belges. Ménard préférait la société des révolutionnaires allemands Karl Marx, Engels : il leur lisait ses vers, et Marx, enthousiasmé par la passion que respirent ces iambes, les envoya au poète allemand Freiligrath, qui les fit paraître en français (sous le titre âiAdrastée) dans la Isleue Rheinische Zeitung.
Cependant les années passaient. L'amnistie de 1852 permit aux proscrits de rentrer en France. Ne pouvant plus faire de politique, sans parvenir pourtant à en détourner sa pensée, Ménard s'attacha de plus en plus à l'étude des civilisations antiques, qui lui permettaient de formuler ses revendications dé-
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mocratiques sous le couvert de la Grèce républicaine. Mais cette évolution se ât peu à peu. Il venait de faire de la peinture et des vers, il continua d'abord : vivant à Barbizon, à Toucques où il connut Troyon, à risle-Adam avec Jules Dupré; il se lia aussi avec Rousseau qui lui donnait des conseils excellents. Comme Ménard admirait un jour deux toiles représentant, l'une, une ferme très travaillée et qui semblait ac'.evce, l'autre, une forêt qu'il croyait à peine ébauchée, Rousseau lui dit : a Vous vous trompez; la forêt est terminée et la ferme a encore besoin d'un long travail. Quelle idée se fait-on d'une forêt ? On y passe rapidement, on en garde une impression confuse, trouble, de lumière et de couleurs. Dans une ferme au contraire on s'arrête; on remarque les plus petits détails; tout doit y être très précis, très fini. » Dans la colonie de peintres installée à Barbizon, se trouvait un certain comte de Varenne qui invita Ménard et son frère René à le venir voir à Paris : ils trouvèrent une assemblée nombreuse et Louis fut placé par le hasard près d'un jeune homme avec lequel il sympathisa aussitôt : il lui fit un éloge enthousiaste de Blanqui ; l'autre répondait avec douceur : « Je ne suis pas complètement de votre avis, mais continuez, car vos opinions m'intéressent vivement. » C'était Guillaume Guizot. Il invita Ménard à venir le voir aux Champs-Elysées et le reçut toujours très courtoisement ; il ne laissait pas mal parler des révolutionnaires quand son hôte était là. Dans une de ces visites naquit l'idée des Lettres d'un mort. Ménard devait dans ce livre exposer les
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opinions d'un païen sur la société moderne et Guillaume Guizot se chargeait de rédiger les impressions d'un vivant qui retrouverait la société antique : mais il ne ât pas sa partie. Les Lettres d'un mort, dont l'audace empêchait la publication à Paris, parurent dans une revue belge, la Libre recherche.
Ménard n'abandonnait pas ses amis de lettres. On se retrouv^ait tous les soirs chez Thaïes Bernard, qui tournait au mysticisme comme sa sœur, religieuse et missionnaire en Chine; Leconte de Lisle faisait des bouts-rimés sur l'infini et terminait son premier volume de vers, qui allait être édité par souscription en 1853, peu avant celui de Ménard. On rencontrait chez Thaïes tous les adorateurs de la Grèce : Bermudez de Castro, qui fut ministre d'Espagne à Athènes et revint, furieux d'avoir vu les véritables Grecs et leur affreux pays de poussière; Tessier du Motet, qui prétendait que George S and s'était donnée pour cent sous à l'un de ses amis et en. fournissait la preuve : « J'ai vu la pièce de cent sous ! » ; l'ouvrier socialiste Dubois, qui se vantait de n'avoir jamais prononcé le nom de Dieu, même en jurant; le pauvre poète Cressaut, qui avait envoyé à Garibaldi un pièce de vers qui se terminait ainsi :
Et comme au.\ fiers guerriers il faut de fiers poètes Laisse-moi te hcnir!
Il habitait au cinquième étage et fut obligé de déménager le jour même où Ponsard emménageait au premier : « On me renvoie, disait-il avec indignation, pour loger un Ponsard ! » La
bohème de ce temps était dure : ce n'était pas celle de Murger, qui a bordé de lilas l'amer chemin de Ja jeunesse. Leconte de Lisle arrivait tout juste à ne pas mourir de faim; il habitait tantôt chez un ami, tantôt chez un autre; et cela dura vingt ans. Son courage ne fléchissait pas cependant. Il écrivait à Ménard : « Tu me dis que personne n'a lu tes vers, si ce n'est moi. Voilà une magnifique raison ! Oui diable a lu les miens? Toi et de Flotte. Au surplus qu'est-ce que cela fait à tes vers et au.x miens ? Tu sais bien que tout ceci rentre dans l'ordre comriiun. Se désespérer d'un fait aussi naturel, aussi normal, aussi universel, c'est se plaindre de ne pouvoir décrocher une étoile du ciel. » Le petit cénacle réuni chez Thaïes avait fondé une religion et pris k nom de Club théagogique (théagogue formait une rime admirable à mystagogue et à démagogue) : ses membres reprenaient l'idée de la métempsycose en l'adaptant aux connaissances astronomiques du temps; la vie future aurait été une transmigration d'étoile en étoile. Leconte de Lisle acceptait absolument cette conception.
Ménard s'amusait aussi avec Leconte de Lisle à faire des parodies de Baudelaire qu'ils envoyaient à la Revue des Deux Mondes en les signant a Courbet ». La Revue venait de publier des vers de l'auteur des Fleurs du mal en les accompagnant d'une note pour s'excuser, disant qu'elle les donnait « comme une marque de certaines défaillances de la jeunesse litté- Taire, sans les approuver ni les discuter. »
Une pièce de vers inédite et fort amusante, pa-
rodie du Dies irœ, que Ménard envoya à Leconte de Lisle un jour de pluie, passé à Toucques avec son frère, rendra plus vivant ce petit groupe, si loin de nous déjà.
blES PI.UVI.E
Il est un jour, une heure, où le paysagiste Las de porter son sac et sa boîte à couleurs S'étend sur son lit, fume, et bayant d'un air triste Se retourne, pensif vers les littérateurs.
Il pleut trop aujourd'hui pour dessiner des vaches. Lassés du mauvais temps qui ne veut pas finir Nous dîmes : « Ecrivons à ces vieilles ganaches! » Ainsi nous évoquions votre cher souvenir.
Nous voyions assemblé le club théagogique Dubois, Marron, Thaïes et de Lisle et Cressaut On y pleure Léon, qui pend en Amérique, On y regrette aussi Bermudès de Castro.
O la chambre à Thaïes, le tabac et la pipe
Les grandes visions de ces êtres pensifs
Ruminant des bons mots du temps de Louis-Philippe
Et suant à chercher des dieux définitifs.
En 1855 Louis Ménard publia les Poèmes, livre aujourd'hui introuvable, précédé d'une préface d'une grande hauteur philosophique et d'une belle netteté de leingage qui se terminait par ces paroles si simples : « Je publie ce volume de vers qui ne sera suivi d'aucun autre, comme on élève un cénotaphe à sa jeunesse. Qu'il éveille l'attention ou qu'il passe
inaperçu, au fond de ma retraite, je ne le saurai pas. Engagé dans les voies de la science je quitte la poésie pour n'y jamais revenir. » Bien des années plus tard, à la lin de sa vie, il ajoutait : a Mon attente n'a pas été trompée : la critique a gardé le silence sur mon livre et je ne m'en plains pas. Ce silence de la presse m'a rendu ser\àce en me détournant d'une voie sans issue. » Qu'il soit permis de regretter cette décision si ferme, cette condamnation si modeste d'un beau talent poétique : les admirables sonnets stoïciens et bouddhiques, pariis vingt ans plus tard et pour lesquels Renan avait un goût si vif, montrent tout ce que l'on pouvait attendre de Ménard. Parmi les pièces d'un ton si varié de ce petit volume le poète a glissé, sous le nom de Cremutiits Cordiis, sa protestation contre les huit millions de voix qui ont voté l'Empire.
Selon la coutume il envoya son livre aux a grands hommes » : aucun ne lui répondit, et pas un journal ne parla des vers de Ménard. Quelques années après il a retrouvé sur les quais l'exemplaire dédié à Vigny, portant en marge de longues annotations du poète : il a gardé précieusement ce livre. Les Parnassiens, à qui il apprit le grec, ne lui ont pas fait parmi eux la place qu'il mérite. Dans le Parnasse de 1865 on publia bien son sonnet : Erynnis, mais en remplaçant le titre par celui incompréhensible de Jenny, qui devint lui-même, sur l'avis de Catulle Mendès, Ennui. Dans le Nouveau Parnasse I.emerre refusa d'insérer les vers politiques de Ménard et l'absence de son nom est singulièrement
choquante. Plus tard, Leconte de Lisie et Heredia (i) lui ont rendu justice en avouant que les Parnassiens tenaient leur substance esthétique et philosophique de ses graves leçons. Anatole France, de son côté, n'a cessé de rappeler le rôle initiateur joué dans le mouvement néo-grec par l'adorateur intelligent des dieux primitifs, par le commentateur dévot de la théologie hellénique : est-il permis de rappeler ici que l'un des plus beaux livres de cet admirable chroniqueur, Thaïs est inspiré d'une nouvelle de Ménard, l Ermitage de Saint-Hilarion, véritable petit chef-d'œuvre qui soutient au moins la comparaison.
Un article qu'il fit sur Renan dans la Reine philosophique et religieuse de Fauvety, ouvrit à Ménard son salon : il attira de suite l'attention et gagna l'estime du grand philosophe. C'est là aussi qu'il
(i) « L'influence de l'auteur du Polythéisme hellénique sur celui des Poèmes antiques fut, je puis le dire, prépondérante... Si Leconte de LisIe traduisit et interpréta des te.\tcs grecs, c'est qu'il en avait reçu l'amour de la bouche même de Ménard... Celuici prenait un livre, vieil in-folio à la reliure fatiguée. Homère, Anacréon, Théocrite ou Porphyre, et traduisait. Non seulement aucone difficulté dans le texte ne pouvait l'arrêter, mais il mettait alors dans sa voix l'expression d'une passion telle que je n'en ai connue chez aucun autre homme de notre génération. La vue seule des caractères grecs le transportait de joie; à la lecture, il était visible qu'il s'animait intérieurement; au commentaire c'était un enthousiame. Sa face noble s'illuminait. Dans sa joie de causer des Grecs il s'animait à tel point qu'il en oubliait alors les soins matériels de l'existence et du bien-être. Et il m'arriva, un soir d'hiver que nous expliquions l'Antre de Porphyre, de lui faire tout à coup remarquer qu'il faisait plus froid dans sa chambre sans fou qu'en l'antre des Nymphes. » Entretiens de Ed. Champion avec M. de Heredia. {Tombeau de Louis Ménard.)
connut M. Berthelot, avec lequel il se lia : il venait souvent déjeuner à Sèvres pendant la belle saison, et faisait avec lui des promenades péripatéticiennes dans les bois paisibles de Chaville et de Viroflay, du rond point de l'Arbre-Vert au carrefour du Hêtre- Rouge. C'est sous cette influence et celle de Renan que Ménard se décida à donner un corps à ses idées sur la Grèce, la morale primitive et le polythéisme hellénique; il songeait alors à entrer dans l'enseignement des Facultés, où sa profonde connaissance du grec lui eût assuré un brillant avenir. Il décida, en 1859, de passer son doctorat et rédigea sa thèse latine sur la Poésie sacrée des Grecs : il la composa d'abord en grec. Sa thèse française portait sur la Morale avant les Philosophes : la nouveauté et la hardiesse des idées firent hésiter la Faculté; elle céda, cependant, et la soutenance fut un véritable triomphe. Comme on l'a dit joliqient, il a donné là le « Génie du Paganisme ». Le nouveau docteur rêvait de partir pour la Grèce; Beulé s'y prêtait; mais la décision définitive dépendait d'un fonctionnaire nommé Cerveau, qui refusa tout appui à l'auteur d'une thèse qui peut se résumer a le Polythéisme est la meilleure des religions, puisqu'il aboutit nécessairement à la République. »
Ménard reprit philosophiquement ses pinceaux. Il enferma tous ses livres dans une caisse qu'il cloua fortement et sur laquelle il empila des habits. Puis il s'en fut prendre des vues dans la forêt de Fontainebleau : sous-bois du Bas-Bréau, genévriers du Long-Rocher, cerfs au bord de la Mare-aux-Fées,
exposés régulièrement aux Salons pendant dix ans, à partir de 1859. Malgré le suffrage précieux de Théophile Gautier, on croit encore que, de toutes les études que Ménard aborda, la peinture fut celle oîl il témoigna le moins de maîtrise. Lui-même, découragé par l'indifférence du public, avait perdu toute confiance et ne toucha plus un pinceau pendant les quarante dernières années de sa vie. Une exposition prochaine de ses œuvres (projetée par quelques peintres qui n'ont pu les voir sans émotion entassées dans la poussière où il les avait jetées) montrera qu'aucune de ses études n'est banale; si elles manquent un peu de métier, elles ont un grand charme et traduisent toutes avec finesse un sentiment artiste de la nature. L'art moderne lui doit d'ailleurs un peintre excellent, son neveu René Ménard, élevé dans son atelier, et qui a réalisé ce que son oncle avait rêvé d'être; il a reçu de lui son amour de la Grèce, la compréhension de la poésie et de la nature antiques, la meilleure part de son talent; on retrouve dans toutes les toiles de René ces belles teintes rousseset ambrées, répandues sur lés lointains, le ciel, les arbres et la mer, combinaison harmonieuse qui distingue déjà les toiles de Louis Ménard.
Il portait dans la peinture son ingénieux esprit et créa le type de la Centauresse, négligé jusqu'à lui ; ce tableau ne fut pas admis au Salon, mais exposé au Salon des refusés, que Napoléon III avait organisé pour consoler M""* de Rothschild, d'un échec semblable. Fromentin passant par là, fut frappé de cette idée et fit à son tour une Centauresse allaitant ses
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petits qui eut un vif succès (immérité d'ailleurs). Le sort ménageait une revanche à Ménard : le philosophe Renouvier (i) s'était épris de la Centauresse il l'acheta deux cents francs et l'emporta dans son ermitage métaphysique d'Avignon où elle doit être encore. C'est le seul tableau qu'il ait vendu.
Dégoûté de la peinture, .Ménard revint aux lettres, qui, du moins, ne coûtaient rien : il réunit ses théories si ingénieuses sur la poésie grecque, les mystères, les oracles, l'art, dans un volume le Polythéisme hellénique, qui parut en 1863, « livre admirable de force et de bon sens » dit Michelet, dans la Bible de VHumanité. Construit à la manière de Taine, très fortement appuyé, rédigé dans une langue éloquente et élevée, c'est le complément de la Morale avant les Philosophes. Il continua ses travaux d'érudition et, sur le conseil de Maury, concourut pour le prix offert par l'Académie au meilleur travail sur les livres ^Hermès Trismégiste : ce sont les derniers monuments du paganisme ; ils font comprendre comment le monde a pu passer de la religion d'Homère à la religion chrétienne. Ménard eut le prix
i) Louis Ménard fut pendant de longues années en relations avec le célèbre philosophe kantien Renouvier, Directeur de la Critique Philosophique, qui publia à maintes reprises ses articles philosophiques. M. F. Pillon qui succéda, avec une grande distinction, comme directeur de cette revue, à Renouvier, est resté jusqu'à la fin de sa vie intimement lié avec Ménard. Tous deux admiraient son intelligence du génie grec et du polythéisme « ce sentiment qui était comme effacé de l'âme humaine, et qu'il a, pour ainsi dire, retrouvé et restitué ». Renouvier en avait été pour sa part si frappé qu'il fut, pendant Tin temps, polythéiste.
et demanda à Renan une petite préface -. celui-ci accepta avec empressement et lut le soir même à l'auteur ses deux pages d'introduction; elles débutaient ainsi : « Il est plus facile de montrer comment les dogmes finissent que de dire comment ils commencent. » •
— Vous trouvez ? dit Ménard.
— Ce n'est pas votre avis? rien de plus simple î répondit Renan avec son doux scepticisme, et il corrigea : « Il «'est fas plus facile de montrer comment les dogmes finissent que de dire comment ils commencent. » Ménard avait conservé le manuscrit qui porte encore la marque de cette sprituelle correction. L'article se terminait par ces mots : « Le rare talent de M. Ménard, ses idées philosophiques et religieuses qui se rapprochent de la manière de sentir des grands penseurs païens des premiers siècles de notre ère, sa riche langue poétique et métaphysique le désignaient admirablement pour traduire ces livres singuliers. Il ne les a pas rendus clairs, et certes, s'il l'eût fait, c'eût été la plus grave des infidélités. » Louis Ménard courut encore avec succès quelques prix académiques : Etudes sur la sculpture antique et moderne, Histoire générale de Vart : mais ce sont des ouvrages de vulgarisation, quelle que soit leur conscience. Dans ce dernier ouvrage, il signale avec beaucoup de force, avant Ravaisson, une statue d'Ares que Ton peut grouper avec la Vénus de Milo : c'est l'Achille Borghèse; l'une de ces statues a été trouvée en Grèce, l'autre en Italie.
La réputation de Ménard commençait à s'étendre : ■ses doctrines sur les origines du christianisme, ses théories si originales et si éloquentes sur l'hellénisme avaient frappé tous les hommes d'érudition et de goût. Mais la guerre éclata, qui allait détour- •ner l'attention, et la Commune, qui éloigna de lui tous ses amis. Ses idées avaient cependant obtenu la consécration suprême : il avait fait un disciple. Lamé, esprit exalté, mais d'une rare distinction; il est vrai qu'il ne le garda pas longtemps; après avoir prié Brahma toute une nuit, il se jeta par la fenêtre en disant : « Je m'élance dans l'éternité. » Droz ne voulait pas croire à cette mort extraordinaire : « Je savais qu'il était fou, disait-il à Ménard, mais je croyais que c'était comme vous. »
Pendant le siège, Ménard resta à Paris, oii il recevait par pigeons de petites lettres photographiques d'après le système de d'Almeida, avec des nouvelles de sa mère et de sa sœur qui s'étaient réf u- ' giées à Londres. Aussitôt après le siège il les rejoignit; mais, en route, il tomba gravement malade d'une pleurésie et dut rester longtemps en Angleterre pour se remettre. Cette maladie lui sauva probablement la vie en l'empêchant de prendre part à la Commune, dans l'état d'exaltation où l'avait jeté la guerre. A peine de retour à Paris, ses sentiments se firent jour : désespéré de n'avoir pu remplir ,ce qu'il considérait comme son devoir en 1871, il écrivait à Jules Vallès : « On demandait pour Paris les franchises qu'ont toutes les communes de France : ils ont répondu par les bombes de Ver-
sailles, les mitrailleuses du Père-Lachaise et le poteau de Satory. » Il flétrit la conduite de Louis Blanc, il supplia Michelet dans une lettre éloquente de réhabiliter la Commune : « Quand vous aurez parlé de la mort héroïque de Delescluze, de l'honnêteté de Jourde, des bonnes intentions de la plupart, vous laisserez les autres dans la nuit d'où ils n'auraient jamais dû sortir ; vous flétrirez les vrais oupables, ceux qui ont repoussé toute tentative de conciliation, l'un, parce qu'on n'est assuré du pouvoir que quand on a sauvé la société; les autres, pour venger l'Empereur et l'Empire sur la ville révolutionnaire; enfin et surtout, les plus odieux de tous, ceux de la gauche, nos représentants, nos élus, qui sont restés là, muets, cloués sur leurs bancs par l'intérêt et par la peur, pendant le plus épouvantable massacre qui soit dans l'histoire. Ce rôle est digne de vous; en l'acceptant, pendant que la persécution dure encore, vous aurez le bonheur intime d'avoir préparé, comme Camille Desmoulins, la réaction de la pitié. » Michelet répondit, le i8 juin 1872 : « J'ai commencé le XIX^ siècle, cher monsieur, et je ne sais si je le continuerai longtemps; pour le temps actuel, tout cela est encore bien mal expliqué. Je vous remercie de me croire digne de débrouiller une énigme aussi obscure. »
Brûlé par la passion politique, blâmé par ses amis qui s'écartaient de lui, Ménard se retira dans la solitude et peu à peu retomba dans l'oubli. De cette méditation solitaire sortit un livre exquis : les Rêveries d^un païen mystique, petit volume mêlé de
prose et de vers où, dans une série de dialogues entrecoupés de sonnets, il a donné comme la fleur de sa pensée et de son talent. Le livre débute par un dialogue intitulé : le Diable au café, d'un tour philosophique si vif, qu'à deux reprises on l'a attribué à Diderot. Merlet le citait avec admiration comme un chef-d'œuvre de ce grand écrivain et la Bibliothèque Universelle le donne comme un manuscrit inédit de Diderot publié par Ménard. Jules Simon lui disait : « Quelle preuve pourrezvous donner maintenant que ce n'est pas de lui? »
Encouragé par le succès, Ménard se décida à rédiger V Histoire des Gre.s, qui parut en 1884. Il y mêle l'histoire de l'art à l'histoire politique, mettant sous nos yeux tous les monuments de la sculpture et de la numismatique, commentaires éloquents d'Homère et de Sophocle : Schlegel conseillait de même à ceux qui ne savent pas le grec de regarder les statues antiques. Cette histoire est le seul ouvrage d'ensemble que nous puissions opposer aux travaux allemands et anglais ; l'élévation du style égale celle de la pensée; mais elle n'a pas été adoptée par l'Université et elle a passé presque inaperçue.
Les dernières années du vieux philosophe ont coulé dans la solitude : malgré sa force d'âme il n'y a pas trouvé le repos. Comme un défi, suprême, il a publié ses Poèmes et Rêveries en orthographe nouvelle : les critiques n'auraient pas discuté ses idées qu'ils ne comprennent pas, ils pourront blâmer son système d'orthographe. En vain les jeunes revues
ont évoqué cette figure méditative; comprenant mal son symbolisme, elles ont voulu lui faire honneur des nouvelles théories poétiques; n'avait-il pas dit le premier qu'il faut « enfermer un dogme dans un symbole ». Les socialistes, en quête de grands ancêtres, l'ont revendiqué à leur tour : le conseil municipal lui a confié un cours d'histoire universelle, où il a exposé ses grandes idées religieuses et sociales. Il a d'ailleurs rendu au public les six mille francs que lui donnait la Ville en publiant à ses frais ses cours de l'Hôtel de Ville, dédiés à Garibaldi, comme au champion de la démocratie en Europe. Ce fut sa dernière joie. Il disait alors : « Je suis vieux et cassé et cependant une grande et belle dame est devenue amoureuse de moi et m'a demandé mon portrait. C'est la ville de Paris, qui le désire pour un de ses musées. Je suis en même temps courtisé par une autre dame, moins belle, mais plus puissante,. ce qui ne suffit pas à me la faire aimer : cependant elle sait que je ne la crains pas. C'est la mort. »
Résigné à l'indifférence du public, retiré dans son atelier de la place de la Sorbonne que décorent des marbres, des bas-reliefs et des fresques antiques, entouré des livres qu'il aimait, il a vécu ses derniers jours dans une véritable frénésie d'ascétisme, sans abandonner un seul de ses rêves de Justice et de Beauté.
C'est là que son neveu René Ménard a peint l'admirable portrait qui est au Luxembourg : saisissante évocation de cette noble et singulière figure f Enfoncé dans un antique fauteuil de tapisserie
passée à fleurs vertes, au milieu des in-folios fatigués dont les dorures pâlies gardent encore les noms d'Homère et d'Hésiode, vieux bouquins qui garnissent les murs ou s'écroulent dans la poussière sur des tables invisibles, le dernier prêtre des dieux ouvre ses yeux clairs, usés par la lecture, mais toujours ardents : les prunelles si pures, d'un bleu pâle comme la fleur de lin, regardent fixement dans l'invisible avec l'expression presque égarée d'un visionnaire. Le beau reflet de la vie intérieure se joue sur ses traits émaciés que l'âge a rendus transparents : les mèches soyeuses de ses longs cheveux gris, bouclés comme des cheveux d'enfant, flottent autour de ce front large, marqué par l'idée, tourmenté de rides et de veines comme une carte énigmatique. Le nez est droit et singulièrement fin, les joues creuses, ravinées de profonds larmiers; la bouche hautaine, aux lèvres minces, se perd en des touffeurs de poil décoloré et roussi par de perpétuelles fumeries. Perdu dans sa songerie, le savant penche sur l'épaule son visage triangulaire; il a laissé éteindre sa pipe, l'amie fidèle des heures sombres et des minutes heureuses, qu'il pétrit nerveusement de sa maigre et belle main.
Les passants ne voyaient pas cette grande image et se détournaient avec curiosité pour regarder glisser dans les ombres du soir la figure falote d'un vieil homme courbé, ridé, aux yeux étincelants, coiffé d'un fez rouge, perdu dans un ample manteau dont la forte trame avait blêmi sous les injures du temps, un petit boa d'enfant, un mimi
LE DERNIER PAÏEN 'i3
blanc en poil de lapin roulé deux fois autour du •cou.
Et maintenant, nous n'entendrons plus cette voix grave et péaétrante, sa parole infatigable! Louis Ménard est mort le g février 1901, dans cette petite rue du Jardinet qui traverse la cour de Rohan, blottie au creux d'un mur d'enceinte du vieux Paris; c'est là qu'il s'est éteint, au milieu des ouvriers et des gens du peuple pour qui il avait rêvé la justice, au ras de terre, car il ne pouvait plus marcher; à son chevet le vieux païen a cru voir la sombre figure des Erynnies et il a confessé ses fautes. Mais devons-nous oublier l'indifférence du siècle? A son heure dernière, accablé par le sentiment de sa solitude, il a douté de son génie. Il est parti, délaissé par ceux à qui il avait tout donné, mais pardonné de celle qu'il avait aimée et méconnue; c'est à peine si l'on a pu mettre dans sa main fermée une de ses belles médailles grecques, l'image divine d'Athènè, l'obole d'argent que réclame Charon. En attendant l'heure lente de la justice, il repose au pays des morts, que ce soit la prairie Asphodèle, les Champs-Elyséens, l'île Blanche.