‹ Louis Ménard et son œuvreChapitre 30 sur 54 · II. — La descente et V ascension des âmes · texte numérisé non relu

II. — La descente et V ascension des âmes

Le progrès des sciences, en substituant, dans le gouvernement du monde, des. lois nécessaires à des volontés libres, était un danger pour la théologie des Grecs, mais leur psychologie et leur escatalogie n'étaient pas menacées : loin de contredire les croyances religieuses sur l'origine de l'âme et sa destinée, la science les confirmait et les expliquait. D'après la physique des anciens, les êtres vivants sont formés des quatre éléments, comme le monde dont ils font partie. Les éléments lourds, la terre et leau, composent nos corps; la part de l'air peut être attribuée au souffle, quant à l'âme, c'est-à-dire la force invisible qui anime le corps, sa source ne peut être que l'éther, principe du feu, qui, en raison de sa subtilité, s'étend au-dessus de l'atmosphère et de la région des nuages. L'éther se manifeste dans les astres par la chaleur et la lumière, dans les âmes par la vie et l'intelligence. Les âmes sont donc de la même nature que les astres, et c'est leur accumulation dans une certaine région du ciel qui produit la Voie lactée. Comment ont-elles quitté cette région céleste qui est leur patrie? Il n'est pas dans la nature du feu de tendre vers la terre; l'incarnation des âmes est donc le résultat d'une descente volontaire ou d'une chute.

Le poème philosophique d'Empédocle, dont il ne reste que de courts fragments, rattachait l'incarnation des

liO VARIÉTÉS LITTÉRAIRES

âmes à la Démonologie et la présentait comme le châtiment de fautes commises dans une existence antérieure. Voici un de ces fragments, qui se trouvait, selon Plutarque, au début du poème, et qui est cité sous une formo plus complète dans les Philosophoumeua, attribués à. Origène : « Les Démons qui vivent de longs siècles, lorsqu'ils se sont souillés de meurtre ou de parjure, errent trente mille saisons loin des heureux, naissent à travers le temps, sous diverses formes mortelles, et parcourent successivement les rudes sentiers de la vie. C'est ainsi que moi-même je suis un exilé du ciel. » Et Plutarque ajoute qu'Empédocle ne parle pas seulement pour lui-même, mais que nous sommes tous des exilés ici-bas.

Dans un fragment du Livre sacré d'Hermès Trismé- ^iste, l'incarnation des âmes est présentée comme une chute en expiation d'une faute antérieure à la naissance; mais cette faute n'est pas bien déterminée, car on se figure difficilement quel crime ont pu commettre des €tres en dehors de la vie terrestre. Dans un autre livre hermétique, le Pœmander, c'est l'homme qui crée luimême son corps en contemplant son reflet dans l'eau et son ombre sur la terre : il devient amoureux de son image, la matière lui rend son amour, et la forme naît •de leur union. C'est la fable grecque de Narkissos, d'après l'explication donnée par un commentateur de Platon. C'est une des expressions de cette croyance commune aux religions et aux philosophies mystiques : la Tie du corps est la mort de l'âme qui, entraînée par le désir, tombe dans les flots troublés de la matière. Sur un sarcophage du Vatican, Narkissos est représenté les bras •croisés sur la tête, c'est l'attitude consacrée du sommeil.

PSYCHOLOGIE MYSTIQUE l 'l l

pendant qu'à ses pieds Éros lui montre son image. Ce monument fixe le caractère de la jolie statue du Louvrej intitulée Génie du refos éternel. C'est Xarkissos, caractérisé par sa couronne de fleurs.

Porphyre, dans l'Antre des Nymfhes, Macrobe, dans son commentaire sur le Songe de Scifion de Cicéron, exposent la descente de l'âme à travers les sphères des sept planètes. Selon la physique des Grecs, la pesanteur ne s'étend pas au delà de la lune. Les astres ne tombent pas, ne meurent pas ; ils brûlent sans se consumer. Mais darîs la région sublunaire, tout tombe, tout •■roît et décroît; la vie terrestre est une suite d'absorptions et de décompositions, une naissance et une mort perp>étuelles, comme l'indiquent les phases de la lune elle-même. Si la descente des âmes est volontaire, il faut croire qu'une sorte d'ivresse, le désir de boire à la coupe de la vie, les a poussées à s'unir aux éléments terrestres, tt à s'incarner. La puissance créatrice du Désir est attestée par l'attraction des sexes 1 un vers l'autre. Autour des amants, dans l'air qu'ils respirent, voltigent des âmes virtuelles et irrévélées qui ont soif de naître. Elles attirent les vivants par l'appât de la volupté, les assortissent par couples et les forcent à s'unir dans l'ineffable mystère qui ouvre les portes de la vie.

La Fortune et la Nécessité gouvernent le monde sublunaire. Les âmes qui s'incarnent se soumettent, par cela même, aux lois qui régissent la sphère inférieure où elles ont voulu entrer. Mais les fatalités et les accidents qui sont les conditions de la vie, les passions, le plaisir et la douleur, les maladies et l'inévitable mort, ne sauraient changer la nature de l'âme, qui reste tou-

jours une flamme incorruptible et impérissable, une parcelle de léther. Qu'elle se dégage des éléments terrestres qui lalourdissent, qu'elle dompte le Désir qui l'enchaîne à sa prison, et elle pourra rentrer dans sa patrie. La volupté l'en a fait descendre, la douleur l'y fera remonter. Le Désir céleste, l'aspiration vers l'idéal, l'affranchira des liens qui la retiennent captive et la ramènera, par la lutte et le sacrifice, dans la sphère immobile des Dieux. Ainsi s'expliquent l'un par l'autre deux dogmes corrélatifs, l'origine de l'âme et son immortalité : l'escatologie est le complément de la psychologie.

L'art grec reproduisait ce thème mystique de la descente et de l'ascension des âmes par des images empruntées aux fables religieuses, surtout à celle de Psyché, allégorie de l'âme humaine. Le mot Psyché signifie à la fois âme et papillon, et ce double sens indique le rapprochement qui s'offrait à l'esprit des Grecs entre l'insecte ailé sortant de sa chrysalide et la renaissance de l'âme au delà du tombeau. La fable de Psyché, ses épreuves douloureuses, conséquence d'une funeste curiosité, sa descente dans le Hadès et son mariage dans l'Olympe, sont racontés sous une forme gracieuse dans le roman d'Apulée, probablement d'après Aristophon, mais la pensée contenue dans cette légende remonte beaucoup plus loin : « Cette fable, dit Ottfried-Muller, repose sur l'idée orphique qui voit dans le corps la prison de l'âme. Suivant les croyances orphiques, l'âme passe sa vie sur la terre dans le souvenir d'un bonheur ineffable avec Éros dans une existence antérieure, mais, repoussée par lui, elle brûle d'une flamme inutile, en attendant que la mort les réunisse une seconde fois ».

PSYCIIOLOGIK MYSTIQUE

Ce symbole a fourni à l'art de nombreux motifs de composition dont plusieurs nous sont parvenus. Le plus célèbre est le charmant groupe du Capitole ou Éros et Psyché, debout tous deux, se tiennent mutuellement embrassés. Il existe deux autres groupes à peu près semblables, l'un à Florence, l'autre à Dresde. L'allégorie d"Éros et de Psyché, si souvent reproduite sur les basreliefs et les camées, représente non seulement les joies et les peines de la passion, mais une idée plus élevée qui se fait jour malgré la légèreté de la forme, l'épuration de 1 ame par la douleur et par la mort, et sa réunion avec l'idéal poursuivi en vain pendant la vie. Ce mysticisme funèbre explique la fréquente représentation d'Éros et de Psyché sur les sarcophages, mais il est tellement voilé que le même sujet peut quelquefois se rapporter à la naissance plutôt qu'à la mort, par exemple dans le célèbre camée de Tryphon, contemporain d'Alexandre. C'est une scène de mariage dont tous les personnages sont des enfants ailés. Les deux époux voilés et tenant des colombes, emblème d'amour conjugal, sont conduits avec une chaîne par Éros, qui tient un flambeau et remplit les fonctions de paranymphe. Deux autres enfants ailés, peut-être Himéros et Pothos, l'attrait et le désir, les accompagnent, l'un préparant le lit nuptial, l'autre tenant sur la tête des époux une corbeille de fruits, emblème de fécondité.

C'est en effet par son union avec le Désir que l'âme entre dans la naissance et descend des hauteurs de la Voie lactée dans la sphère agitée de la vie. Alors commence la série des épreuves de Psyché. L'âme est devenue l'esclave du Désir; les pierres gravées la montrent, tantôt

enchaînée dans ses liens ou attelée à son char, tantôt ' brûlée par son flambeau et foulée sous ses pieds. Mais elle peut à son tour dompter le Désir, et alors elle lui emprunte ses ailes pour s'élever, victorieuse, vers le monde supérieur. D'après un fragment d'Aristophon, cité par Athénée, Éros ayant été chassé du ciel, ses ailes furent données à la Victoire. Un camée du musée de Florence, reproduisant cette allégorie, nous montre Hermès, conducteur des âmes, attachant au dos d'une jeune fille les ailes d'Éros enchaîné. Un bas-relief, provenant saris doute d'un sarcophage, représente avec plus de développement le triomphe de Tâme sur les Désirs. L'un pleure sa défaite, l'autre s'accoude tristement sur sa lyre, un troisième est enchaîné par une Psyché vêtue de la robe courte de la Victoire, tandis qu'une autre Psyché brise l'arc et le carquois d'Éros et éteint son flambeau. C'est par une allégorie du même genre que Psyché est quelquefois identifiée avec Xémésis, symbole de la loi morale et de la domination de l'âme sur elle-même.

L'âme remontant au ciel sur les ailes du Désir est une image familière à Platon. La philosophie pouvait exercer sur l'art d'une époque réfléchie l'influence qu'avait eue la poésie sur les monuments de l'art archaïque; ou plutôt, les idées qui courent dans l'air à chaque époque se traduisent spontanément dans l'art et dans la littérature. On croit trouver sur quelques bas-reliefs des allusions à la doctrine platonicienne des deux Éros, le Désir terrestre qui enchaîne l'âme aux apparences changeantes et le Désir céleste qui l'attire vers les types éternels. Mais ce dédoublement pourrait aussi bien avoir été imaginé par les philosophes pour expliquer, dans les monuments

de l'art, le double rôle d'Éros, tantôt bourreau, tantôt consolateur. Éros torture Psyché pour l'élever au rang des Dieux et pleure lui-même du mal qu'il fait souffrir. Sur un cratère de marbre du palais Chigi, Éros est représenté tenant un papillon au-dessus d'un flambeau en même temps qu'il détourne la tête en pleurant. A droite et à gauche sont deux figures debout qu'on interprète par Elpis et Némésis, l'Espérance qui nourrit les Désirs et la Continence qui les modère. On pourrait expliquer ainsi ce petit rébus : l'âme brûlée par un désir malheureux, entre la crainte et l'espérance; ce serait l'aveu discret du jeune homme à une jeune fille.

Sur un bas-relief du "Vatican, on voit deux Éros tenant un papillon chacun par une aile au-dessus d'un autel où brûlent leurs flambeaux. Tous deux pleurent en détournant les yeux du sacrifice qu'ils accomplissent; c'était l'attitude solennelle de ceux qui allumaient le bûcher des funérailles : aversi temiere facem, dit Virgile. Une scène analogue est représentée sur un beau vase de marbre du prince Belvédère, à Xaples. Le sujet principal est un sacrifice funèbre offert par deux époux; derrière eux est un adolescent nu et ailé s'appuyant sur un flambeau renversé, devant un autel sur lequel est un cygne, emblème d'apothéose. De l'autre côté, deux figures semblables s'appuient d'une main sur leurs flambeaux renversés, et de l'autre main tiennent entre eux un papillon en détournant la tête. Une urne cinéraire, placée à l'extrémité du bas-relief, en complète la signification funèbre. Cet adolescent ailé tenant un flambeau renversé est très souvent représenté sur les sarcophages. De tous les euphémismes dont on peut envelopper l'idée

l'iG VARIÉTÉS LITTÉRAIRES

de la mort, le plus clair et le plus simple est l'extinction des flammes du Désir.

Sous cet aspect, Éros est l'expression plastique de la mort. Tantôt, les jambes croisées et la tête inclinée, il se confond avec le Sommeil éternel, comme dans le monument qui porte pour inscription : Sommo Oresiilia -flUa; tantôt éteignant son flambeau dune main et portant de l'autre une urne cinéraire, il marche en tournant la tête vers un papillon placé derrière lui. Sur une pierre sépulcrale, on voit deux adolescents ailés, les jambes croisées, fermant la porte d'un tombeau. La philosophie alexandrine avait fait pénétrer dans les esprits l'allégorie du Désir céleste qui ramène l'âme vers les hauteurs. On le voit par les termes dans lesquels Proclos, le dernier des poètes grecs, célèbre dans l'hymne à Aphrodite, les Dieux ailés, les immortels Désirs; il indique clairement leur double fonction, montrant d'un côté ceux qui, « ministres des volontés paternelles et d'une bienveillante providence, pour multiplier la vie dans l'univers, inspirent aux âmes le désir de naître sur la terre », tandis que d'autres « percent les âmes des flèches de l'idéal, afin que, poussés par l'aiguillon du retour, elles aspirent à revoir. les demeures splendides de leur mère ».

L'art moderne a repris cette symbolique, peut-être sans en avoir conscience, en représentant sous une même forme les Amours et les Anges. Les enfants ailés qui, dans les peintures galantes du dernier siècle, voltigent autour des amants sous des bosquets de roses, et ceux qui, dans la peinture religieuse, descendent des nuages avec des couronnes et des palmes, ou emportent la Vierge et les saints dans les assomptions et les gloires, appar-

PSYCHOLOGIE MYSTIQUE l'l7

tiennent au même type artistique, et c'est seulement d'après les scènes où ils figurent qu'on nomme, les uns des Amours, les autres des Chérubins. La légende de Psyché a inspiré à Raphaël un ensemble de chefs-d'œuvre, la décoration de la Farnésine. Mais, dans cette suite de fresques, et surtout dans une autre série de compositions qui figure dans son œuvre, quoiqu'elle lui soit sérieusement contestée, l'union d'Éros sous les traits d'un enfant avec Psyché qui garde les formes d'une femme offre une disproportion aussi choquante pour le goût que pour la morale, et que la chasteté de l'art grec avait toujours évitée. Au reste, dans toutes les œuvres où l'art moderne emprunte ses motifs à la religion des anciens, il s'arrête à l'enveloppe des symboles. La .science cherche à en pénétrer le sens, et toutes les fois qu'elle y parvient, on doit reconnaître que cette religion morte, à laquelle chaque génération a jeté en passant sa part d'injures, avait su, même au jour de sa vieillesse, revêtir de formes inimitables des conceptions d'une haute moralité et d'une mystérieuse profondeur.

Le Diable au café.

Je ne sais pas s'il existe, mais je crois bien l'avoir rencontré au café Procope. Il y vient souvent et ne parle à personne; seulement, quand il y a une conversation animée, il est toujours de ceux qui font le cercle pour écouter. Sa figure n'a rien d'extraordinaire; il ressemble à tout le monde, et je n'aurais pas fait attention à lui, si je ne l'avais vu tenant à la main un petit écrit que j'avais publié le matin même. Je s«is toujours bien disposé pour quiconque lit mes œuvres, fût-ce l'ennemi du genre humain. Le Diable prend souvent les auteurs et les femmes par la vanité.

« Vous croyez donc au Diable?

— Je crois à tout, il ne faut que s'entendre sur les termes; il y a fagots et fagots. »

Pensant qu'il ne me connaissait pas, je cédai, comme le sultan des Mille et une Nuits, au désir d'entendre incognito un jugement sur mon compte, et, m'asseyant à sa table :

« Ah! ah! lui dis- je, voilà une brochure nouvelle; est-ce bon ?

— Ce n'est pas ce que vous avez fait de mieux, répliqua-t-il; il y a quelques idées justes, mais elles sont bien clairsemées. »

Je fus piqué de cette critique, et surtout d'avoir manqué mon but, mais il ne me restait qu'à en prendre mon parti.

« Vous me connaissez donc ? » lui dis-je.

Il n'eut pas la politesse de faire allusion à ma célébrité, il répondit simplement :

«c Je connais tout le monde. »

Je cherchai quelque temps une réponse philosophique, puis je lui dis :

« Cest beaucoup trop; je me contenterais de me connaître moi-même. »

Lui. — Vous parlez comme les sept sages et vous n'êtes pas plus avancé qu'eux, ce qui ne vous empêche pas de croire au progrès de l'esprit humain.

3foi. — Comment n'y croirais-je pas .'' Sans être plus habiles que les anciens, nous devons les dépasser, puisqu'à leurs travaux dans chaque science nous avons ajouté les nôtres.

Lui. — Et vous regardez la philosophie comme une science ?

Moi. — Assurément, elle est même la première de toutes, puisque les autres lui empruntent leurs principes; elle est aussi la plus certaine, car elle s'appuie à la fois sur des faits, comme les sciences d'observation, et sur des axiomes, comme les sciences de déduction.

Lui. — Les axiomes me suffiraient, et même je me contenterais d'un seul.

Moi. — Eh bien, vous avez celui de Descartes : /e pense, donc je suis.

Lui. — Il n'y a plus qu'à définir fe; or vous, vous

Page 1