‹ Louis Ménard et son œuvreChapitre 29 sur 54 · I. — Symbolique du Désir · texte numérisé non relu

I. — Symbolique du Désir

Éros est la personnification du Désir dans sa plus haute généralité; le mot latin Cupido est la traduction du mot grec Ëros. On le traduit en français par le mot Amour, qui a l'inconvénient de ne présenter à l'esprit qu'une forme spéciale de l'idée, à moins de se souvenir qu'on dit : l'amour du jeu, l'amour du vin, l'amour de la chasse, l'amour des combats, l'amour de la gloire, l'amour de la vie. Il ne faut jamais perdre de vue les formes multiples de l'attraction, dans la nature et dans l'âme humaine, pour comprendre l'immense variété des représentations d'Éros dans l'art grec, le lien qui le rattache à l'idée de la mort, ses relations théologiques avec Hermès et Aphrodite, et pour expliquer le type étrange et mystérieux d'Hermaphrodite, qui n'est qu'un des aspects d'Éros, le Désir satisfait. Les généalogies divines traduisent les relations naturelles : ainsi on donne ordinairement Aphrodite pour mère à Éros, parce que la beauté enfante le Désir; Aphrodite représente le Féminin étemel, et préside, comme Hermès, à la génération.

De la fusion de ces deux principes résulte Hermaphrodite.

Homère ne personnifie pas le désir, il le nomme deux ou trois fois comme un sentiment humain, mais non comme un Dieu. Au début de la Théogonie d'Hésiode, Éros est nommé, après le Vide et la Terre, comme un des principes du monde : « Il y eut d'abord le Vide, et ensuite la Terre à la poitrine large, siège toujours sur des Immortels qui occupent les crêtes de l'Olympe neigeux et les ténébreux Tartares, au fond du sol aux larges routes, puis le Désir qui l'emporte sur tous les Immortels; le Désir énervant qui, dans la poitrine de tous les Dieux et de tous les hommes, dompte la pensée et la volonté réfléchie ». Éros était la divinité locale de Thespies, ville de Béotie, près de laquelle habitait Hésiode, ce qui explique la place importante qu'il lui donne au début de son poème, mais il n'en parle plus dans la suite, si ce n'est quand, après la naissance d'Aphrodite, Éros et Himéros, c'est-à-dire le Désir et le Charme, s'attachent à ses pas.

Le caractère démiurgique du Désir dans la Théogonie d'Hésiode se retrouve dans les fragments orphiques. Un de ces fragments place le Désir à côté de Métis, le principe moteur, la pensée divine; un autre lui donne pour père Cronos, symbole des révolutions périodiques et du temps éternel. Dans le chœur des Oiseaux d'Aristophane, l'origine des choses est représentée par un œuf né de la Nuit aux ailes noires, d'oii sort le Désir.

D'après Pausanias, le plus ancien simulacre d'Éros chez les Thespiens était une pierre brute. Avant la naissance de l'art, on représentait généralement les Dieux de

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cette manière, principalement Hermès, dont le nom est devenu un terme générique pour désigner ces images primitives. Un grand nombre de représentations d'Hermaphrodite appartiennent à la classe des Hermès : c'està-dire que le bas du corps est enveloppé d'une gaine. La puissance créatrice était représentée dans les religions orientales par des divinités androgynes; on peut supposer que le type d'Hermaphrodite est un emprunt fait par les Grecs à quelque mythologie asiatique. Les auteurs anciens n'en parlent pas : la petite anecdote de Salmacis, racontée par Ovide, ne suffit pas pour expliquer la fréquente répétition de ce type singulier dans les monuments de l'art, presque toujours avec une intention symbolique évidente. Tel est l'Hermaphrodite du musée de Stockholm, qui porte sur la tête une corbeille chargée de fruits. Un autre, qui fait partie d'une collection privée en Angleterre, a les ailes d'Éros et la nébride de Dionysos. Rien n'est plus naturel que le rapprochement d'Éros, symbole du désir, avec Hermaphrodite, qui représente le désir accompli, l'union des sexes. Ce caractère se montre avec évidence dans un bas-relief du palais Colonna, où l'on voit un Hermaphrodite debout entre un Hermès et une statuette d'Artémis. Hermès est le Dieu générateur; Artémis, comme déesse lunaire, préside à la délivrance des femmes et à l'éducation des enfants. Dans les bras d'Hermaphrodite est un enfant ailé qui tend les mains vers le Dieu de la fécondité; au .second plan, on voit un petit temple circulaire devant lequel se croisent deux flambeaux.

On ne connaît pas de représentation archaïque d'Éros. "Une épigramme de Simmias de Rhodes donne à penser

qu'il a été représenté comme un vieillard ailé. Dans cette petite pièce dont les vers sont inégaux et disposés en forme d'ailes, le Dieu se décrit lui-même ainsi qu'il suit

Vois en moi le prince de la terre, le créateur du ciel et de la mer

Ne t'étonne pas qu'étant si grand je forte une barbe épaisse.

Je suis né quand il a plu à la Nécessité.

A sa triste volonté ont été soumis

Tous les êtres qui rampent

Dans Véther

Et le vide.

Je ne suis pas le fils de Kypris.

Je m'appelle le Désir aux ailes rapides.

Je n'emploie pas la violence, mais la douce persuasion.

Tout m'obéit, la terre, l'abhne de la mer et le ciel.

J'en ai conquis le sceptre primordial et je donnedes lois aux Dieux

Il est difficile de savoir sous quelle forme l'école de Phidias avait conçu le type d'Éros. Le beau groupe d"un adolescent nu, accoudé sur les genoux d'une femme drapée, dans la frise du Parthénon, est généralement regardé comme une représentation d'Éros près d'Aphrodite Pandèmos, c'est-à-dire protectrice de tous les dèmes de l'Attique, mais cette explication est contestée, comme toutes celles qui ont été proposées pour les Dieux du * Parthénon. Dans les peintures de vases, Éros a les formes d'un adolescent, mais ses cheveux sont relevés en chignon derrière la tête, comme ceux des femmes, et il porte comme elles des bracelets aux bras et aux chevilles. La figure androgyne et ailée qu'on voit sur les vases du beau style, au-dessus du char portant Aïdès, et Corè, ou Dionysos et Ariadnè, et qu'on nomme improprement le Gé-

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nie des mystères, représente l'union des sexes, le mariage. C'est une forme d'Éros, que les hymnes ophriques appellent 015071 : à la double nature, ou qui a les deux sexes.

Cet androgyne ailé des vases peints fut dédoublé par la seconde école attique, qui fixa les deux types, désormais distincts, d'Hermaphrodite et d'Éros. L'expression la plus complète du type d'Hermaphrodite est une statue debout et entièrement nue, dont la tête est couverte d'une espèce de voile> emblème du mariage et dont la main devait porter un flambeau. Il est impossible de voir autre chose qu'une allégorie de l'hymen dans cette belle statue, que le Musée du Louvre a refusé d'acheter par excès de pudeur, et qui fait l'ornement du Musée de Berlin. L'Hermaphrodite du Louvre est représenté endormi, ce qui exprime bien la paix du désir accompli. Le matelas sur lequel il est couché est une restauration maladroite de Bernin. Il existe plusieurs répétitions de cette statue, ce qui fait croire qu'elle est imitée d'un original célèbre, peut-être l'Hermaphrodite de Polyclès, mentionné par Pline.

Éros, représenté tantôt comme un éphèbe, tantôt comme un enfant, a pour attribut principal des ailes, non pas, comme le disent les modernes, « à cause de l'humeur volage de ce petit Dieu badin », de telles mièvreries sont étrangères à l'esprit de l'antiquité, mais parce que le Désir vole vers le but auquel il aspire. D'autres métaphores, qui se présentent spontanément à l'esprit, le feu du désir, les flèches du désir, ont fourni au type d'Éros .ses deux autres attributs, l'arc et le flambeau. Praxitèle, Scopas et Lysippe avaient fait des statues d'Éros

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qui passaient pour des chefs-doeuvre. Les plus célèbres étaient celle de Parion sur la Propontis et celle de Thespies. C'est à l'Éros de Thespies que se rap porte l'anecdote si connue de la courtisane Phryné. Elle avait demandé à Praxitèle une de ses œuvres, et il ne refusait pas, mais il lui laissait l'embarras du choix. Elle lui fit dire un jour que le feu était à son atelier, et comme il s "écria aussitôt : « Qu'on sauve au moins mon Éros et mon Satyre », elle le rassura et lui dit qu'elle savait maintenant ce qu'elle devait choisir. Elle prit la statue d'Éros et la consacra à ce Dieu dans la ville où il était particulièrement adoré. Cicéron dit qu'on allait à Thespies uniquement pour voir cette statue. On a deux représentations d'Éros, probablement d'après des originaux célèbres, car il en existe plusieurs répétitions. Qu'elles soient de Praxitèle ou d'un autre, ces deux statues, très différentes de caractère, montrent avec quelle finesse d'analyse l'art grec savait traduire, dans la langue des formes, toutes les nuances d'une idée abstraite. L'Eros du Capitole exprime la vivacité du désir. C'est presque un enfant, car le désir n'est jamais si vif, si despotique, si impérieux que lorsqu'il est voisin de sa naissance. Il tend son arc avec une expression d'espièglerie malicieuse et va lancer ses flèches inévitables. L'Éros du "Vatican, dont il existe une réplique au Musée de Xaples, est un éphèbe : c'est le désir inquiet, découragé, sans espérance; c'est l'aspiration vers un idéal impossible à réaliser sur la terre, qui existe peut-être au delà du tombeau. La tête qui s'incline, et dont les longs cheveux tombent sur les épaules, exprime une rêverie douloureuse. Cette expression étrange, où se devine le

caractère funèbre d'Éros sur les sarcophages, fait penser au mysticisme sensuel du Banquet de Platon. Michelet trouve ce livre austèrement licencieux, appréciation qui n'est pas trop sévère, car le Phèdre et le Banquet sont les livres les plus immoraux de la littérature grecque. Mais l'essence mystérieuse du Désir y est pénétrée avec une étonnante sagacité : Éros est le plus ancien des Dieux, car c'est le désir de vivre qui a créé le monde. — Non, il est le plus jeune des Dieux, et la lutte des forces élémentaires, au début des cosmogonies, a dû précéder sa naissance. Mais est-ce bien un Dieu ? Puisqu'il est le Désir, il lui manque quelque chose. Les Dieux n'ont rien à désirer. C'est plutôt un Démon, un médiateur entre le ciel et la terre. Nous sommes ainsi ramenés au prototype d'Éros, à Hermès, le Dieu crépusculaire, l'intermédiaire universel.

On a l'habitude d'appliquer le nom de Génies aux représentations d'enfants ailés si nombreuses dans les peintures murales, les bas-reliefs et les camées; ce mot est tout à fait impropre, le Genius étant une divinité italique. Le mot Démons, qui appartient à la mythologie giecque, serait plus convenable pour désigner ces petites figures qui personnifient les mille désirs de l'âme humaine. La fantaisie des artistes s'exerçait librement sur ce type d'Éros; la toute-puissance du Désir devint un thème inépuisable d'allégories ingénieuses, rendues plus piquantes par le contraste entre la faiblesse enfantine et les occupations les plus hardies. Tantôt l'enfant Éros monte sur le dos des lions, tantôt il joue avec les attributs des Dieux, car le Désir ne recule pas devant l'impossible. Une jolie statue du Louvre, dont il existe de

nombreuses variantes, le montre armé de la massue d'Héraclès et couvert de la dépouille du lion de Némée. De telles images n'offensaient pas la piété des anciens, plus habituée que la nôtre à la langue des symboles. Quand Homère parlait du sommeil dompteur de tous les Dieux, on pensait à l'intermittence des forces cosmiques pendant la nuit et pendant l'hiver. Quand l'art grec ou la Théogonie d'Hésiode montrait les Dieux soumis à la puissance du Désir, on ne voyait là qu'une expression poétique de la théorie des causes finales, car toute volonté, même l'énergie créatrice, suppose un but et un désir. Le génie grec, à la fois mythologique et spéculatif, analysait curieusement l'idée abstraite du désir, et les produits de cette analyse prenaient spontanément des formes plastiques. Tantôt Eros se dédoublait et devenait Antéros, le désir réciproque, le vengeur des amours méconnues, tantôt, à côté d'Éros, se groupaient Himéros et Pothos, celui qui inspire le désir et celui qui l'éprouve. Quand on voit figurer, sur les sarcophages, des enfants ailés se disputant la victoire dans des luttes gymniques ou dans des courses de chars, on peut supposer l'intention de représenter la vie comme un combat perpétuel des désirs de l'âme qui aspire vers un bonheur inconnu. Devant les scènes encore plus nombreuses où, dans le tiase de Dionysos, Dieu de la mort et de la résurrection, Ëros figure travaillant à la vendange, montant sur des léopards, ou domptant des Centaures et couronné de lierre ou de pampres, comme dans la magnifique statue du Louvre, intitulée Centaure Borghese, on peut croire à un rapprochement entre l'extase de l'ivresse et l'ivresse du désir, et la fréquente répétition des scènes de ce genre

sur les sarcophages exprime le désir d'ui^e vie future que les initiés concevaient sous la riante image dune ivresse éternelle.

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