LE DIABLE AU CAFK
quité avait des philosophes plus hardis et plus - forts que nous. Pour eux, le Bien, le Parfait, est supérieur à l'Être; il est cause de tout ce qui est, mais lui-même dédaigne d'exister.
^foi, — Comment peut-il donner l'existence sans la
posséder ?
Itii, — L'air qui vous fait vivre n'est pas vivant.
j^foi — Non, mais c'est un être; la vie n'est qu'une des formes de l'existence; les éléments existent quoiqu'ils ne vivent pas.
£i(i — Mais les types n'existent pas, et tout existe en eux et par eux.
Moi. — Qu'est-ce qu'un type ?
Lui. — La forme génératrice, le moule où sont coulés tous les individus d'un même genre.
Moi. — Si vous n'avez rien de mieux à m'offrir que cette scolastique platonicienne, je persisterai à croire à l'existence de Dieu.
Lui. — La foi est une belle chose, mais quand on croit sans preuve, on est un mystique et non un philosophe.
Moi. — Je ne crois pas sans preuve; toute œuvre suppose un ouvrier; l'admirable ordonnance de l'univers....
Lui. — Prenez garde de vous enferrer : vous parlez maintenant de l'ordre et de la beauté du monde, et tout à l'heure vous allez être obligé d'en imaginer un autre où il n'y aura ni tigres ni vipères, ni vieillesse ni maladies; un monde revu et corrigé, où le Créateur réparera les erreurs qu'il a commises dans celui-ci.
Moi. — N'anticipons pas, s'il vous plaît, et laissezmoi m'enferrer à mon aise. Vous avez une singulière façon de discuter : vous enjambez toutes les questions.
lÔG DIALOGUES PHILOSOPHIQUES
VOUS éludez toutes les difficultés. Mais vous avez trop beau jeu à battre en brèche mes croyances; je ne puis vous rendre la pareille puisque je ne connais pas les vôtres.
Lui. — Si je vous scandalise, jetez-moi quelques gouttes d'eau bénite, et je me tairai; c'est une formule d'exorcisme à la portée des simples.
Moi (un peu honteux de ma sortie). — Je ne crains pas la discussion, mais je crains la Bastille; nous sommes ici dans un lieu public, et la police a des oreilles partout.
Lui. — Et vous vous prétendez débarrassé du moyen âge ?
Moi. — Vous devez bien vous apercevoir vous-même d'un petit progrès : on ne brûle plus que rarement vos amis les sorciers.
Lui. — Mais on empêche de parler ceux qui ne pensent pas comme tout le monde.
Moi. — Ce n'est pas ma faute, je vous prie de le croire : continuons, car je ne veux pas vous laisser maître du champ de bataille; seulement parlons plus bas. Je soutiens que la création suppose une intelligence souveraine, qu'avez- vous à répondre?
Lui. — Rien : l'ouvrier s'appellera Dieu si son œuvre est bonne; si elle est mauvaise, nous le nommerons le Diable; s'il y a du mal et du bien, nous soupçonnerons une collaboration.
Moi. — J'aurais dû me douter que vous étiez manichéen. Mais après avoir nié mon existence et celle de Dieu, vous n'espérez pas me faire croire à la vôtre ?
Lui. — Je ne vous y force pas, mais je vous prie de m'expliquer le mal.