LK DIAHLH AU CAFÉ
j^Ioi, — La douleur est une conséquence nécessaire de la sensibilité physique; le vice est une conséquence nécessaire de la liberté morale.
Lui. — Vous voilà revenu à cette nécessité que les anciens plaçaient au-dessus de tous les Dieux. Que devient alors la toute-puissance divine?
Moi. — Elle n'est limitée que par l'absurde ; il n'y a d'impossible à Dieu que ce qui est contradictoire. Je ne suis pas assez cartésien pour croire que deux et deux feraient cinq s'il l'avait voulu. Puisque lui seul est parfait, son œuvre ne peut être sans défauts, elle serait son égale; mais le mal est seulement l'absence du bien, vous n'êtes qu'une négation, vous n'exist^ pas.
Lui. — Il me semble, au contraire, que c'est le bien qui n'existe pas, et que le mal seul est possible et réel. La vie ne s'entretient que par une série de meurtres, et l'hymne universel est un long cri de douleur de toutes les espèces vivantes qui sentre-dévorent. L'homme, leur roi, les détruit toutes; il faut des millions d'existences pour entretenir la vôtre. Quand vous ne tuez pas pour manger, ' vous tuez par passe-temps ou par habitude, et votre empire n'est qu'un immense charnier. Y êtes-vous heureux du moins, y régnez-vous en paix? Non, vous ne songez qu'à vous déchirer les uns et les autres; la guerre, l'oppression et la violence, toutes les injustices et toutes les tyrannies remplissent l'histoire, et ce sera ainsi jusqu'à la fin. Le mal moral, qui est votre œuvre, dépasse en horreur le mal physique qui vous écrase. Contre l'un et contre l'autre, vous n'avez trouvé d'autre remède que de lâches prières, qui montent inutilement vers les indifférentes étoiles. "Vous tenez à la vie que vous savez mau-
vaise; vous voudriez la prolonger au delà de la tombe et vous rêvez là-haut un monde fantastique et rempli de contradictions. Vous en retranchez la mort, condition nécessaire de la vie, et la lutte éternelle contre le mal, sans laquelle il n'y a pas de vertu.
Moi. — Toujours blasphémateur et ennemi des hommes ! Mais quest-ce que vous concluez de tout cela ?
■[^ui. — Que le mal étant réel et le bien impossible, vous avez tort de m'appeler une négation.
Moi. — Eh bien, après la description que vous venez de faire du monde, si vous prétendez y avoir travaillé, je ne vous en fais pas mon compliment.
Lui. — Je ne vou§ demande pas de compliments, c'est vous qui m'en demandiez tout à l'heure, quand vous m'avez vu en train de lire votre ouvrage.
Moi. — Si vous blessez mon amour-propre, je me vengerai sur le vôtre. Avouez que votre importance a bien diminué, depuis le temps où vous luttiez contre les anges et où vous tentiez les saints.
Lui. — Je taquine encore les philosophes, et cela m'amuse bien autant.
Moi. — Vous me rappelez ce tyran à la retraite qu'une férule consolait de son sceptre perdu.
Lui. — Vous avez donc la modestie de comparer les philosophes à des enfants ?
Moi. — L'enfance a l'avenir.
Lui. — L'avenir est le royaume des chimères; où est votre dernier château de cartes que je souffle dessus?
Moi. — Ce sera une forteresse contre laquelle s'useront les vieilles griffes du mal : on la nommera le Temple de la justice et de la liberté. Nous ne la bâtirons pas