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L'ŒUVRE

J'ai cherché l'infini dans les formes sacrées

Louis Ménard estimait, comme Renan, que la Grèce est la vraie terre sainte pour ceux dont la

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civilisation et la beauté sont le culte; il n'y a de vie morale et intellectuelle que là oii son souffle a passé; les grandes monarchies de l'Europe doivent la civilisation dont elles sont si aères à cette petite République, imperceptible sur la carte du monde. La conception religieuse de la Grèce est inséparable de son génie : la notion qui lui est particulière c'est l'idée de la loi, c'est-à-dire de l'ordre, de l'harmonie; les divinités helléniques sont des lois vivantes, dans la société comme dans la nature : l'univers est une symphonie éternelle.

La mythologie est la clef de la civilisation grecque; longtemps on l'a traitée comme un recueil de fables enfantines, en s'en tenant aux plaisanteries de Lucien; aujourd'hui le principe de la sym-' bolique est un fait acquis : les religions sont des ensembles de symboles, des idées exprimées par des images. Ménard a soulevé le voile des symboles de l'hellénisme avec une délicatesse inânie; c'est une physique divine, comme le vit déjà le stoïcien Cornutus, le maître de Lucain et de Perse; mais il n'est pas aisé de retrouver sous le nom et les multiples attributs de chaque dieu les puissances physiques qu'ils célèbrent ; on hésite : on craint d'entendre des plaintes, comme une voix d'Hamadryade blessée s'exhale du chêne dont on soulève l'écorce.

Le divin, c'est l'idéal : dans le monde physique c'est la beauté, dans le monde moral c'est la justice. Quand les Grecs voulaient traduire leurs croyances par des images ils donnaient aux dieux la forme humaine : selon Phidias, nous n'en connaissons pas

de plus belle; ils leur attribuaient une intelligence humaine : selon Hésiode, l'homme est le seul être qui connaisse la justice. L'homme sefforce de réaliser en lui l'idéal de beauté et de justice : c'est à l'homme à créer le dieu. A cette religion correspond la morale du droit dans la cité républicaine et le culte de la beauté manifesté dans l'art. Aucun rêve n'a été plus beau que celui de la Grèce et nul peuple n'approcha plus près de son rêve : si elle ne fit qu'entrevoir son idéal de société fondée sur le droit, plus heureuse dans l'art, elle l'a réalisé.

Avec une éloquence et une émotion incomparables Ménard a dégagé la pensée religieuse de la Grèce des formes symboliques qui nous sont peu familières; il a rapporté de ses études le culte de la beauté, de la vérité et de la justice, ces trois faces d'un prisme de cristal : à travers l'une il voit les deux autres. Ce passionné d'hellénisme, ce voyant des religions, cet inquiet de justice sociale, proclame la vertu des vérités ensevelies sous les ruines des vieux sanctuaires. Toutes les promesses de l'avenir ne valent pas pour lui les souvenirs du passé.

i Les Dieux des premiers jours étaient si près de nous

L'hellénisme n'est qu'une forme particulière du polythéisme. Ménard expose avec im respectueux amour cette magnifique théologie. Toutes les parties

de l'univers sont animées d'une vie divine; là où les hommes de ijos jours ne voient que des choses inertes, les anciens reconnaissaient des énergies vivantes et ce sont ces puissances cachées qu'ils ont appelées les dieux. Mais ils ne se sont pas arrêtés à l'adoration du visible : en même temps qu'ils sont les lois nécessaires du monde, les dieux sont des volontés libres et conscientes, analogues à l'homme; ils représentent toutes les énergies humaines; le culte qui convient à ces dieux conçus sous lesattributs de l'homme, l'intelligence et la liberté, c'est l'expansion de toutes nos facultés. L'esprit grec conçoit les dieux non seulement comme les lois vivantes du monde et les causes des mouvements de l'âme, mais encore comme les causes de la société : un Dieu n'est pas seulement une force physique et une force psychique, c'est aussi une force politique.. De cette conception si simple vient la supérioritéincontestable de la civilisation grecque : il n'y a jamais eu d'idée politique qu'en Grèce. Celui-là n'est pas un homme qui n'est pas à la fois un physicien, un psychologue et un politique, qui, sans rompre l'unité de son esprit, le promène avec aisance dans les trois mondes, qui parcourt d'un regard la nature, la société et son âme, y sent et y voit les mêmes principes d'harmonie. Rien n'est plus délicat que les procédés multiples par lesquels les premiers Grecs sont arrivés à se représenter un Dieu comme une force personnelle agissant simultanément dans la nature, dans l'âme et dans la cité; il n'en est pas un autour duquel ne viennent s'accumuler des attributs des

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trois sortes : c'est le principe même de la civilisation grecque. Louis Ménard a saisi cette délicatesse dans toutes ses nuances. On peut dire, mais en ôtant toute vie à la religion homérique, que Zeus est dans Ja nature l'air respirable, dans l'âme le raisonnement, dans la cité le droit; qu'Apollon est dans la nature la lumière, dans l'âme l'imagination, dans la cité la poésie et la prophétie. L'homme prête aux dieux la conscience et la responsabilité qu'il sent en lui-même : ils forment une cité céleste où chacun a ses devoirs à remplir, comme chaque citoyen dans la cité grecque.

L'édifice de cette splendide religion est couronné par l'idée de la lutte de l'homme contre la divinité, qui fait le fond du théâtre tragique. L'homme doit tantôt obéir aux dieux, tantôt leur résister : que sa conscience l'éclairé. Au culte des grands dieux se mêle le culte des héros et des ancêtres : les dieux sont les protecteurs de toute la famille grecque, les héros sont les protecteurs de la cité, les ancêtres sont les protecteurs du foyer. La théorie de l'apothéose ■des héros est le couronnement de la grande théologie des poètes qui rattache le ciel à la terre : Hésiode dit que les hommes et les dieux sont de la même famille. Si l'homme réalise dans ses œuvres l'idéal qu'il porte en lui, il s'élève au rang des dieux. Le polythéisme comble la distance qui sépare le ciel de la terre en ouvrant aux héros le chemin de l'apothéose. Le culte des héros était la consécration du dogme de l'immortalité de l'âme : « Entre le calme Olympe, séjour des lois éternelles, et le monde agité

de l'histoire, planait cette glorieuse religion des demi-dieux qui reliait le ciel à la terre par l'échelle des vertus héroïques et les degrés lumineux de l'apothéose. »

Dieux humains, nés sur la terre des poètes, incarnés par les sculpteurs dans le bronze et le marbre! La poésie fixait les traditions mythologiques; la sculpture précisait les types divins. Fait unique dans l'histoire : ce sont les poètes d'abord, puis les artistes qui donnèrent sa forme à l'hrflénisme. Une religion se compose de deux éléments : le dogme, qui représente l'ensemble des opinions du peuple sur le monde et sur l'homme; le culte, manifestation extérieure des croyances populaires. La poésie fut en Grèce la forme spontanée du dogme et y resta associée jusqu'à la chute du polythéisme; l'art et le culte se développèrent côte à côte à travers les phases de la civilisation grecque.

Les poètes, interprètes des croyances populaires, ont été les véritables théologiens de l'hellénisme : toutes les dissertations sur les dogmes helléniques s'appuient sur le témoignage d'Homère et d'Hésiode; leur œuvre est semblable à celle des Pères de l'Eglise chrétienne. La poésie, qui avait fondé la religion, .pouvait d'ailleurs toujours la transformer : elle était si bien la forme nécessaire des idées religieuses que les novateurs opposèrent, plus tard un poète à un autre, Orphée à Homère. Cette union intime de la religion et de la poésie! dura jusqu'à la fin du polythéisme : les hymnes de] Proclus, le dernier prêtre des Muses, retentirent i

quand le christianisme était depuis longtemps la religion de l'Empire et du monde : « Aux temples renversés il fallait l'adici d'une voix amie, poétique offrande plus chère aux dieux que les hécatombes. » Les Muses qui avaient salué l'aurore de la religion nouvelle conduisirent son hymne funèbre au seuil de la grande nuit, et ce sont encore les souvenirs de la guerre de Troie qui bercèrent le dernier sommeil de la Grèce.

L'exposition théologique des dogmes était réservée aux poètes et la religion grecque s'est développée sans l'intervention d'un sacerdoce : chaque père de famille honorait les dieux à sa manière. Il n'y avait pas de religion d'Etat et chaque cité avait ses légendes locales; le prêtre ne pénétrait pas dans la famille : il entretenait les objets du culte, immolait les victimes selon les rites et montrait aux étrangers les curiosités du temple, en leur contant les légendes locales; hors du temple il était un citoyen comme un autre, prenait part aux expéditions militaires et rendait des comptes au peuple comme tous les magistrats.

Les oracles et les mystères n'ont jamais eu le caractère de dogmes incompréhensibles acceptés par la foi. La divination, partie importante de la religion hellénique ne fut d'abord qu'une météorologie instinctive : l'oracle de Dodone date de la période agricole de l'histoire grecque, oià l'on s'inquiétait de l'avenir d'une récolte. Pour connaître les changements de temps on regardait le ciel (cela s'appelait consulter Zeus); on observait le mouvement des

feuilles agitées par le vent; on interrogeait le vol des colombes noires qui habitaient les branches des chênes prophétiques de Dodone : l'instinct des animaux plongés dans la vie universelle est plus sûr que l'intelligence humaine. Plus tard, les tribus agricoles devinrent des sociétés politiques et l'oracle de Delphes répondit à d'autres questions : dans l'anfractuosité d'un rocher du Parnasse on plaça un trépied au-dessus d'un trou profond d'où s'échappait un gaz qui donnait un délire prophétique; des femmes du peuple, plus aptes par leur ignorance et leur simplicité à subir l'influence divine, servaient de Pythies; avant de monter sur le trépied elles buvaient de l'eau gazeuse de la fontaine Castalie et mâchaient des feuilles de laurier. L'influence de l'oracle de Delphes correspond à la grande période politique et morale de l'histoire grecque; sa décadence coïncida avec celle de la Grèce : l'esprit fatidique de Pytno, c'est le souffle inspirateur d'une terre libre. Les oracles se turent quand la Grèce oublia ses dieux.

Sous le nom de mystère les anciens entendaient un secret ineffable, qu'on ne devait pas révéler. Ceux d'Eleusis, les plus illustres, célébraient l'enlèvement de Korè et son retour, la graine qu'on jette en terre et qui renaît dans la plante. Le sens du mystère était plus haut encore : il symbolisait le réveil de l'âme au delà du tombeau : « Au dernier acte de l'initiation, le plus parfait objet de contemplation était l'épi de blé moissonné en silence, germe sacré de la moisson nouvelle, gage des promesses

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divines, symbole de renaissance et d'immortalité, r Ainsi l'hellénisme enveloppait toujours dans lesmêmes symboles l'homme et la nature.

Le culte et l'art sont aussi étroitement unis en Grèce que la poésie et le dogme. La première forme de la sculpture ce furent les hermès, sortes de piliersquadrangulaires dressés aux carrefours, à l'entrée des vergers, au bord d'un champ. Honorons ces premières idoles des Grecs : c'est de là qu'est sorti cet art divin de la sculpture qui n'a jamais été égalé. Ils restèrent longtemps en honneur; Alcibiade fut banni pour avoir mutilé les hermès et les Eumolpides secouèrent leurs robes de pourpre au couchant en prononçant leurs terribles imprécations.

Les jeux sacrés développèrent cet art idéaliste qui poursuivait l'apothéose de la beauté humaine. Le culte qui convenait à ces dieux humains, c'était l'éducation harmonieuse du corps et de l'esprit, par la gymnastique qui donne la beauté et la force, par la musique qui règle les mouvements de l'âme. Chaque ville formait des athlètes pour les jeux : le spectacle continuel des belles formes et des beaux mouvements développa le sentiment de la plastique; l'usage de consacrer les statues des vainqueurs à Olympie contribua surtout aux progrès de la sculpture; elle affranchit l'art des bandelettes sacrées de l'Asie et de l'Egypte; l'étude de la nature devint la règle. Ce n'était qu'une étude préparatoire r l'art grec sculptait des athlètes pour se rendre digne de créer des dieux. Quand il eut acquis la science des mouvements et des formes, il personnifia l'idéal

divin : le Zeus olympien de Phidias ajouta à la piété des peuples, selon Quintilien; ce qui caractérisait les œuvres de Phidias c'était l'élévation du sentiment religieux. L'épopée avait représenté l'action des forces divines, le jeu des lois éternelles sous des images emprimtées à la vie humaine. La sculpture compléta l'œuvre de la poésie en fixant tous ces types divins qui flottaient dans la conscience populaire; chaque statue grecque est la traduction d'une pensée collective et exprime des idées générales. Les sculpteurs observaient un rythme dans le mouvement et n'oubliaient pas le respect dû à la forme humaine : les m.odernes en cherchant l'expression sont arrivés à la grimace. « Quand les types divins reparurent, mutilés par l'injure du temps et l'impiété des hommes, mais toujours souriants et calmes, on s'étonna de leur éternelle jeunesse, de leur inaltérable et sereine beauté. »

Ménard a montré comment le polythéisme qui produit dans l'ordre physique le culte de la beauté, se traduit nécessairement dans l'ordre social par une morale républicaine. Plus haut que les tragédies de Sophocle et les marbres du Parthénon, il y a la démocratie : Athènes a prouvé au monde que ce système politique, conforme à la justice, n'était pas un rêve; jamais la réalité n'a été si près de l'idéal que dans cette glorieuse commune qui avait dressé sur son Acropole la statue de l'invincible raison. La morale et la politique ont toujours été pour les Grecs une même chose : la loi morale limite le droit de chacun, qui est la liberté, par le respect du droit

d'autrui, au nom de l'égalité, qui est la justice; la morale, qui fixe la direction à donner aux actions humaines, est inséparable de la politique, qui cherche la loi des relations sociales. Les Grecs ne croyaient pas qu'on pût être un honnête homme dans la vie privée et manquer de dignité dans la vie publique.

Tous les éléments de leur morale politique sont déjà dans Homère : il est le véritable instituteur de la Grèce et cela est si vrai que l'on donnait souvent à ses vers la même valeur qu'aux oracles de Delphes. Les nobles cités de l'Hellade pullulent sous le ciel héroïque : elles luttent par le travail et les armes pour le triomphe de la justice; elles se résument en deux types parfaits, Sparte et Athènes. Sans la rivalité entre Athènè la travailleuse et Héraklès le dompteur, Athènes n'aurait été qu'une de ces fleurs brillantes de la colonisation hellénique, Agrigente ou Métaponte, qui mouraient sans vieillir, s'évanouissant dans tout l'éclat de leur beauté, après quelques années d'une vie exubérante remplie par des alternatives continuelles de tyrannie et de démagogie fiévreuses.

Les Athéniens, remplis de leur idéal démocratique, ont compris et pratiqué les deux fondements de la morale sociale de l'hellénisme : la liberté et l'égalité; ces principes arrivèrent sous la démagogie de Périclès à des limites que n'atteindront jamais les espérances des plus hardis novateurs. Le peuple Athénien a réalisé en lui-même la morale politique d'Homère, comme Phidias a réalisé en marbre ses dieux. Ces agitations populaire, qui chez les mo-

dernes produisent un effet sinistre, sont une des gloires de la vie d'Athènes : l'art, qui chez nous est une plante de serre, s'épanouissait au milieu des guerres civiles et des guerres extérieures; pendant la guerre du Peloponèse, Athènes éleva le Parthénon; cette ville de marchands dépensa plus d'argent pour la représentation des Bacchantes d'Euripide que pour les guerres médiques. Les tragédies avaient pour spectateur le peuple entier, un peuple chez lequel les marchandes de salade trouvaient des fautes de grec dans les harangues de Démosthène. Ce qui a fait la grandeur de la Grèce, c'est la vie communale dans tout son épanouissement, l'état fondé sur l'initiative individuelle, sur la loi vivantdans la conscience de chacun, se confondant avec le sentiment religieux, et non écrite sur des tablettes mortes à l'usage des hommes spéciaux .

Ainsi se réalisèrent dans l'histoire les principes de la religion homérique, fondée sur l'harmonie qui existe entre les lois de la nature, de l'âme et de la société; religion profondément morale, sans rigidité, sans pédantisme, sans tyrannie, et douée d'une grâce parfaite. Quand la Grèce eut réalisé son idéal religieux dans ses temples et ses statues, son idéal politique dans ses constitutions républicaines et ses luttes héroïques, elle avait atteint le terme de sa course et pouvait revenir comme les athlètes dans le stade aux applaudissements du monde et la couronne au front.

La rivalité des cités grecques et l'abandon de la religion, nationale, sous l'influence de la philoso-

phie et des superstitions orientales, allaient entraîner la ruine de la liberté et la disparition des lettres et des arts, qui avaient grandi à l'ombre des. temples. La décadence de la civilisation antique a suivi la chute du polythéisme et l'avènement d'une religion fondée sur le dogme de l'unité divine; quand on établit une monarchie sur la terre on ne peut pas laisser la République dans le ciel.

L'épanouissement de la vie communale, qui fut la grandeur incomparable de la Grèce, causa sa mort : elle avait réalisé la morale sociale dans la cité républicaine, mais elle ne sut pas élargir l'idée de patrie qu'elle avait révélée au monde : aucun lien ne faisait de ces cités indépendantes une même nation; leur rivalité épuisa les forces de la Grèce : il est dans la destinée des races héroïques de s'exterminer elles-mêmes, comme les hls de la terre nés des dents du dragon. Les guerres incessantes eurent pour résultat l'extension de la servitude : une population de metœques et d'esclaves combla les vides produits par la grande peste et la désastreuse expédition de Sicile; avec eux on vit s'inhltrer en Grèce les mœurs monarchiques et sensuelles de l'Orient. Démosthène revient sans cesse sur la plaie incurable, du dilettantisme athénien : on l'écoutait parce qu'il parlait bien, puis on écoutait ses adversaires, et l'oa s'était amusé plus qu'à l'Odéon : il parlait en vain; la Grèce ne demandait plus qu'à s'endormir du lourd sommeil des races fatiguées. « La liberté grecque mourut à Chéronée; cette bataille fut livrée en 338 : c'est une des dates les plus funestes de.

l'histoire du monde; la victoire de la Macédoine sur la Grèce c'est la victoire de la monarchie sur la République. » Le polythéisme resta encore debout quelques siècles après la chute des républiques, mais il n'avait plus la vie .- les peuples avaient cessé d'y croire.

La chute de l'hellénisme, qui a entraîné celle de la civilisation, n'est que le dernier terme d'une infiltration successive des idées orientales en Grèce; la large tolérance du polythéisme qui accueillait tous les dieux des autres peuples avait un grand danger : elle multiplia les types divins et créa une grande confusion par la production indéfinie des symboles. Une cause intérieure bien plus profonde acheva d'ébranler la religion; ce furent les attaques des philosophes qui, en ruinant les anciennes croyances laissèrent le champ libre à toutes les superstitions de l'Asie; Xénophane, Pythagore, Socrate rejetèrent les traditions antiques et reprochèrent aux poètes d'enseigner des fables indignes de la majesté des dieux. Les philosophes cherchaient à épurer la religion, non à la détruire; mais, en attaquant les poètes fondateurs de la religion, ils finirent par la renverser elle-même : un scepticisme général sortit des écoles des sophistes et des rhéteurs. Le peuple, qui sentait l'alliance intime de la morale politique et de la religion nationale, fit boire la ciguë au plus célèbre d'entre eux, Socrate, victime expiatoire de la tyrannie des Trente, dont la plupart étaient ses disciples et ses amis. Ménard ne partage pas l'indignation de Platon contre la mort de Socrate, ni

celle d'Aristote qui, accusé par les Athéniens soixante ans plus tard, s'exila « pour épargner à

s gens une nouvelle scélératesse » ; pour Socrate aussi l'ostracisme aurait suffi. Plutôt que de se contenter comme les philosophes de l'idée abstraite du divin, le peuple aimait mieux emprunter ses dieux^ ;i l'Orient; au milieu de l'anarchie des croyances populaires, l'ami du roi Cassandre, Evhémère, présenta les dieux comme des héros divinisés et son système précipita l'hellénisme dans la voie qui devait aboutir au culte de l'homme-Dieu. « Un peuple qui a renié ses dieux est un peuple mort. Quand la Grèce lutta contre Rome, elle avait Philopœmen^ qui valait mieux que Miltiade et Thémistocle; elle avait la ligue Achéenne, c'est-à-dire le lien fédéral qui avait manqué contre les Perses : mais ses Dieux ne combattirent plus pour elle et elle succomba. »

Avant de mourir, la Grèce lança le dernier défi, du droit à la tyrannie de la force. Le stoïcisme est son testament moral. Quand la liberté est proscrite sur la terre, l'homme la retrouve dans le sanctuaire de sa conscience. Le stoïcisme, la plus haute expression de la morale et le dernier refuge de la dignité humaine, pouvait former de grands hommes comme l'empereur Marc Aurèle et l'esclave Epictète, mais non un grand peuple. Ces âmes pures ne pouvaient arrêter la décadence du monde : il leur suffisait de conserver le culte de la justice dans le sanctuaire de leur conscience immaculée; ils ne cherchaient plus la liberté que dans le monde intérieur.

Même après la chute des vertus et des croyances

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la Grèce eut ses fruits d'automne : la conquête -d'Alexandre répandit la civilisation grecque en Asie et en Egypte ; cette époque produisit les ] grandes éc.oles d'Epicure et de Zenon, la peinture i d'Apelles et les admirables monuments des écoles -i de sculpture en Asie Mineure -. la Vénus de Milo, le Gladiateur mourant, le Laocoon; mais le fruit le plus précieux de l'hellénisme, l'autonomie communale, ne pouvait s'implanter dans des contrées monarchiques. Il reste peu de traces de la magnifique civilisation d'Alexandrie ; quand le grand temple de Sarapis, le dieu des morts, tomba sous le marteau de Théodose et avec lui cette bibliothèque j d'Alexandrie où s'étaient amoncelés tous les trésors de la pensée humaine, les derniers fidèles de la religion proscrite virent bien que tout était fini. Les dieux vaincus remontèrent dans le ciel inaccessible, loin des blasphèmes du monde.

L'hellénisme parut cependant dominer le monde avec les Romains, et les dieux grecs eurent des temples jusqu'aux extrémités de la terre : mais ils n'étaient plus que des expressions littéraires et leurs statues des objets d'ornements; la philosophie les avait tués. « Le monde asservi n'était plus digne de contempler les dieux des cités libres. L'humanité avait mis son idéal social dans la servitude; il était juste que le gibet des esclaves devint le symbole de la religion du genre humain. » La base de la religion juive est l'unité divine qui convient à une monarchie. Son caractère fondamental est la pros- •cription de l'art : la défense de sculpter des images

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est le précepte qui revient le plus souvent dans la Bible.

Le Dieu unique proscrivit les formes multiples de l'idéal et anéantit toutes les œuvres du passé; mais la philosophie est complice de cette destruction : elle aussi avait dit qu'il est insensé d'enfermer le divin dans la pierre et le bronze. La domination intellectuelle de la race sémitique entraînait la destruction des œuvres de la pensée hellénique et une suite de persécutions et de querelles religieuses. Le dernier poète païen, Rutilius Xumatianus, s'écriait au milieu des ruines de la civilisation et de l'Empire : a Plût aux Dieux que la Judée n'eût jamais été conquise ! » Les chrétiens condamnaient la matière, considérant la beauté du corps comme un piège du Diable. Saint Augustin ne pouvait se résigner à croire le Christ moins beau que les anciens Dieux; mais saint Just et saint Cyrille proclamaient qu'il était laid, le plus laid des enfants des hommes, par humilité. Tertul- Jien dit aussi que ses traits étaient grossiers, mais que leur expression morale faisait reconnaître un Dieu.

Après le pillage méthodique des Romains, qui enlevèrent plus de cent mille statues et tableaux à la Grèce, après celui de Néron, après Constantin, les émissaires de Théodose détruisirent les temples dans toute l'étendue de l'Empire. Que sont devenus tous ces monuments admirables que Pausanias a énumérés et décrits pour l'étemel regret de l'avenir? nul ne sait comment disparurent le Zeus d'Olympie et l'Athènè du Parthénon. Il n'y a pas à accuser les

Barbares : ils ont à peine pénétré en Grèce; ce sont les Grecs eux-mêmes qui, après avoir abandonne leur religion nationale, ont poursuivi avec une aveugle fureur les monuments de la piété de leurs ancêtres. La destruction continua pendant tout le Moyen Age; mais tous ces désastres furent dépassés lors de la prise de Constantinople par les Croisés : on pilla même les églises.

Les Arabes d'Omar achevèrent de disperser ces ruines, au nom d'une religion qui s'appuie aussi- sur les traditions juives. On reproche aux Turcs d'avoir fait des Propylées un magasin à poudre, mais a-t-on oublié le bombardement du Parthénon par Morosini et le pillage de ses ruines par lord Elgin.^ a Lorsqu'on enleva la dernière métope, les ouvriers laissèrent tomber une grande partie des bas-reliefs; le disdar, voyant le dommage causé à l'édifice, ôta sa pipe de sa bouche, versa des larmes et, s'adressant à Lusieri, le nouveau chien de Kibyra employé à ce brigandage, lui dit d'une voix suppliante : « TÉ/o;!. » Oui, espérons que c'est en effet la fin, pauvre vieux Grec; la fin des pillages, des dévastations et des ruines. Maintenant que de tant de types divins que la Grèce avait offerts à l'adoration des peuples il ne reste plus que des débris mutilés, épars dans tous les musées de l'Europe, laissons-les en paix dans ce dernier refuge, où l'admiration qu'ils inspirent ne porte plus ombrage aux croyances jalouses; respectons-les comme des souvenirs de la jeunesse du monde et d'un passé qu'aucun regret ne nous rendra. »

AIÉDITATIONS RELIGIEUSES.

Par le chemin perdu des paradis qu'on pleure.

Louis Ménard, ce savant connaisseur de la civilinon hellénique, a médité toute sa vie les problèmes religieux : il les aborde avec une grande liberté d'esprit, et en même temps avec un profond sentiment religieux. Pour lui la religion est ce qu'il y a de plus précieux dans l'héritage de l'humanité, puisqu'elle représente les formes diverses de l'idéal dans tous les pays et dans tous les temps. La saisissante démonstration qu'il donne des origines grecques du christianisme, ses traductions éloquentes de la m}thologie chrétienne dans le langage de la science, ses efforts pour concilier les affirmations de la foi et les négations de la libre pensée, enfin ses aperçus proyhétiques sur la transformation des croyances et la religion de l'avenir, méritaient m.ieux que l'indifférence du siècle et valent au moins d'arrêter la pensée.

Les religions anciennes se sont occupées surtout de l'origine des choses et de l'ensemble de l'univers; les religions modernes s'occupent plutôt de la nature de l'homme et de sa destinée. Les premières sont donc des systèmes de physique, les secondes des systèmes de morale. A la religion de la nature succède la religion de l'humanité, que; l'on nomme

le bouddhisme en Orient, le christianisme en Occident. Le culte des héros, des demi-dieux sauveurs, fut la première forme de cette apothéose de l'humanité; la religion grecque affirmait l'immortalité de l'âme; les héros grecs conservaient au delà du tombeau une vie indépendante : le peuple dans ses prières les confond presque avec les dieux, et leurtombes sont sacrées. La poésie avait donné aux dieux les attributs de l'homme, la liberté et la conscience, à l'homme l'attribut des dieux, l'immortalité; toute distinction s'effaçait dans le monde idéal. Lorsque la poésie et l'art eurent trouvé les éléments de l'idéal divin dans la nature humaine, il ne restait plus qu'un pas à faire dans la voie de l'anthropomorphisme : après avoir élevé l'homme jusqu'aux dieux par l'apothéose, il n'y avait plus qu'à soumettre les dieux à la mort : la religion des mystères représente cette dernière phase du polythéisme; c'est alors que le dernier né des races divines vint satisfaire l'attente universelle d'un nouveau dieu sauveur. La Grèce, lasse du scepticisme produit par la lutte de ses écoles, s'était jetée dans les élans mystiques, précurseurs d'un renouveau des croyances. L'esprit philosophique de la Grèce et l'esprit religieux de l'Orient se rencontrèrent à Alexandrie et c'est là qu'est née, après une lente incubation, la religion du monde moderne. Les Juifs hellénistes, séduits par les théories unitaires de Platon, firent de son Logos le point de départ d'une sorte de mythologie abstraite : l'idée du Verbe prit pour eux la même importance que celle du Messie chez les Juifs

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de Palestine. La théologie chrétienne sortit de l'un, de ces groupes, la légende chrétienne de l'autre. « Aux jours de sa jeunesse et de sa force la Grèce nous a donné l'Iliade et le Parthénon et une chose plus belle encore, la cité républicaine. Vaincue par l'âge, épuisée par les efforts surhumains de songénie, quand son idéal fut transformé par la philosophie, elle légua aux races nouvelles l'enfant de sa vieillesse, le Verbe, le dernier né de ses dieux. »

Le christianisme a emprunté aux Juifs leur dieu: unique, leurs traditions et leur livre sacré ; il a adopté aussi leur Messie, mais il en a fait un dieiî et il a soumis ce dieu à la douleur et à la mort, ce qui eût paru aux Juifs un blasphème impie. Les Grecs ne pouvaient s'en étonner puisque leurs initiations représentent la mort et la résurrection d'un Dieu : mais les détails profondément humains de l'agonie du Christ laissent bien loin les symbolesphysiques du raisin foulé dans le pressoir.

En échange de son Dieu unique, la race de Sem a reçu le dogme de l'immortalité de l'âme et elle ne doit pas se plaindre d'avoir perdu à ce marché. Le germe divin sorti de l'Orient se développa air souffle de la Grèce. Mais la philosophie ne peut devenir une religi&n qu'en revêtant la forme concrète du symbole : comme les âmes qui veulent entrer dans la vie, il faut que les idées prennent un corps. La pensée des philosophes avait pénétré à leur insu dans la profondeur des couches sociales, dans les derniers rangs d'un peuple méprisé, parmi les vaincus et les esclaves : le Verbe de Platon s'était

incarné dans le sein d'une Vierge juive et l'avait fiécondée sans la flétrir : l'âme virginale avait enfanté le Dieu du sacrifice et de la rédemption; ce n'était pas un héros des époques fabuleuses, c'était le médiateur attendu entre le ciel et la terre, le Dieu fait homme; il réunissait en lui le dogme oriental de l'incarnation et le dogme grec de l'apothéose : un Dieu descendu du ciel pour sauver les hommes, un homme qui s'élevait au ciel par sa vertu. « Le peuple salua comme son rédempteur le charpentier mort du supplice -des esclaves; la philosophie qui attendait toujours le vengeur de Socrate reconnut la Parole incréée dans ce philosophe, ennemi des prêtres et crucifié par eux. L'anthropomorphisme atteignit sa dernière limite : l'humanité s'adora elle-même, non plus dans sa force et dans sa beauté, mais dans ses humiliations, dans ses misères et dans sa mort. » Le peuple aime à sentir ses dieux près de lui : le plus incrédule avait mis le doigt dans, ses plaies.

Le christianisme réunit tous les éléments religieux dispersés dans le monde : il a reçu de la Judée ses traditions et sa légende, de la Perse le dogme du Diable, de l'Egypte celui de la résurrection et du jugement dernier; sa métaphysique s'est élaborée à Alexandrie; sa discipline sacerdotale à Rome. Mais sa source principale est l'hellénisme : il s'y rattache par ce grand symbole, pierre angulaire de l'édifice chrétien : le salut de l'humanité par la mort d'un Dieu. L'apothéose des vertus humaines, qui avait produit en Grèce le culte des héros, arrive à sa 6u-

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prême expression dans le culte de l'Homme-Dieu.

Les li\res d'Hermès Trismégiste sont un trait d'union entre les dogmes du passé et ceux de l'avenir : en eux les croyances qui naissent et les croyances qui meurent se rencontrent et se donnent la main : certes ils ne soutierment la comparaison ni avec la religion d'Homère ni avec la religion chrétienne, mais ils font comprendre comment le monde a pu passer de l'une à l'autre. Pourquoi l'homme n'aurait-il pas réservé ses prières pour ce Dieu suprême que tous reconnaissaient également ? quelques fidélités obstinées s'attachaient encore à ce magnifique passé dont le souvenir même allait disparaître; « mais l'humanité n'a pas de ces mélancolies. Elle marche devant elle, sans savoir si c'est vers la nuit ou vers la lumière, écrasant sans pitié les défenseurs attardés des causes vaincues. »

On ne conteste plus le principe symbolique des religions de l'antiquité, mais on croit à tort que la mythologie tient moins de place dans les religions modernes. La mythologie chrétienne, en se greffant sur des symboles naturalistes, en a fait des conceptions morales et psychologiques. 'Le Christ est le roi du monde intérieur.

Avec une profonde originalité, Louis Ménard traduit dans la langue de tous les jours les symboles que recouvrent les fables de la mythologie chrétienne. Il ne cherche pas comme Renan à la ramener aux conditions de l'histoire; il ne discute pas les biographies de Jésus pour en faire un charmant

docteur d'une exquise distinction et d'une douce ironie. Quand même on prouverait que Jésus n'a pas existé, l'idéal divin que l'Occident adore depuis dix neuf cents ans sous le nom de Christ n'en serait pas moins un Dieu. Ce que l'on adore dans l'Homme-Dieu, c'est la plus haute manifestation de la vertu de l'homme, le sacrifice de soi-même. II est né d'une vierge, car la pureté immaculée de l'âme peut' seule enfanter la vertu d'abnégation. « Autour du rédempteur, type idéal du sacrifice de soi-méipe,. se déroule dans le ciel bleu de la conscience la chaîne lumineuse des vertus vivantes, la pureté des vierges et l'héroïsme des martyrs. »

Le Christ a dit. « Mon royaume n'est pas de ce monde. » C'est dans le monde intérieur, dans la conscience humaine, qu'on doit chercher l'explication des symboles chrétiens. La clef de voûte de tout le système est le dogme de la chute et de la rédemption. On peut appliquer à la fable juive du paradis, du serpent et de la pomme, comme aux autres fables religieuses le mot du philosophe Salluste : « Cela n'est jamais arrivé, mais cela est éternellement vrai. » Le drame de l'Eden se déroule tous les jours sous nos yeux : l'enfant est dans le paradis terrestre, dans les limbes de la vie morale; il ne distingue pas le bien du mal; cette science, il l'acquiert par sa première faute, qui est une désobéissance. « Pourquoi as-tu mangé de ce fruit, malgré ma défense? » Dès cette première chute l'enfant a perdu son innocence; il est exilé du paradis, condamné au dur labeur de l'homme, à la

nécessité de choisir entre la passion et le devoir. Une route mène au ciel, qui est la perfection morale; et l'autre à l'enfer : à force de choisir le mal on perd jusqu'à la notion du bien. Pourquoi repousser ces expressions mythologiques, si claires? L'habitude d'accomplir le devoir nous met au-dessus de la tentation.

Entre les deux pôles de la vie morale, le ciel et l'enfer, il y a place pour le repentir : le coupable a droit au châtiment, car sa raison l'éclairé et la peine purifie; aussi les Grecs ont-ils nommé les déesses du châtiment les Bienveillantes. L'église catholique accepte l'idée du Purgatoire, sans abondonner l'éternité de l'Enfer. La conscience publique proteste contre le dogme implacable des peines éternelles, qui semble un outrage à la pitié. Dans une page admirable, où la plus haute philosophie s'exprime dans le plus noble langage, Ménard dépouille cette théorie de l'irréparable de sa forme mythologique : « L'n homme a commis un crime, cette nuit, sous le regard des étoiles. Elles sont si loin qu'elles ne l'ont pas vu encore; mais dans un siècle, dans deux siècles, dans trois siècles, leurs rayons, échelonnés dans l'infini du ciel, éclaireront le meurtre. Ce qui est passé sera toujours présent quelque part; s'il y a là haut, n'importe où, dans une planète inconnue, un œil ouvert (et pourquoi pas?), il y aura là une voix, qui sera la voix de la conscience éternelle, et qui dira : oh! l'assassin! A toute heure, à jamais, l'écho de cette voix sera répercuté dans l'espace. Il y a des astres dont la lu-

mière met trois mille ans à nous parvenir : pour eux, l'heure du crime sera dans trois mille ans l'heure présente. Le meurtrier s'est corrigé, il est devenu un saint; mais quand ces juges lointains donneront leurs suffrages, il ne sera pour eux qu'un meurtrier. Le sang répandu ne rentre pas dans les veines, et aucun Dieu ne peut faire que ce qui est arrivé ne soit pas arrivé. Toute action coupable, injustice, violence, lâcheté ou trahison, une femme séduite, un enfant abandonné, un mauvais conseil, un mauvais exemple, entraîne dans la voie du mal des âmes qui sans cela auraient pu tourner au bien. Elles en corrompront d'autres à leur tour, et indéfiniment se prolongera la chaîne maudite : malheur donc au premier anneau. Si le criminel se repent, sa conversion s'étendra-t-elle à tous ceux qu'il a perdus ? Que leur répondra-t-il, quand ils l'accuseront devant l'immuable Justice? Contre les arrêts de la loi morale, il n'y a pas de prescription : Mterna auctoritas esta. »

La chute rend possible la rédemption; l'homme peut être affranchi de la servitude des passions, le règne de la justice peut s'établir sur la terre, par le sacrifice de soi-même au bien des autres, par ce Christ intérieur qui donne son sang pour le salut du monde, expression suprême du divin dans l'humanité; et voici le commentaire d'un républicain sur l'oraison dominicale : « Que ton règne arrive, ô sainte justice! Nous en appelons à toi de toutes les tyrannies qui nous écrasent et dût la mort nous venir de ceux mêmes que nous voulons affranchir

nous te confesserions jusque sous les bombes lancées contre nous par nos frères; pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu'ils font. » Ménard a rédigé le Catéchisme religieux des libres penseurs, où il cherche à concilier toutes les croyances et les traduit en langage intelligible.

Le principal reproche qu'il fait au christianisme c'est de n'être pas favorable à l'art .- l'hellénisme qui trouvait dans la beauté l'expression visible du divin a donné à toutes les formes de l'art un magnifique élan; mais la morale ascétique des chrétiens a longtemps entravé l'étude de la forme humaine. L'art et la morale ont tous deux leur raison d'être et il n'était pas nécessaire de proscrire le beau pour exalter le juste ; la volupté qu'a maudit le moyen âge, la Diablesse Vénus comme il l'appelle, est la loi divine de l'attraction universelle, la source de la vie, la beauté qui souriait sur l'écume des flots. Il n'a pas suffi à l'humanité de lutter contre la nature; elle a voulu la maudire et l'hellénisme a refusé de s'associer à cette malédiction : cette religion de la beauté ne pouvait croire mauvaise la merveilleuse nature; interrogée sur le problème du mal, elle ne répondit pas et les hommes rejetèrent cette religion d'artistes et d'athlètes qui refusait de séparer le beau du juste et qui niait la douleur.

Le christianisme n'a pas toujours proscrit l'art et l'œuvre des artistes y a été bien plus grande qu'on ne le croit en général. Les légendes des saints sont une véritable littérature populaire oii le clergé n'eut qu'une faible part. Le culte de la Vierge n'est pas-.

sorti des quelques versets de l'évangile : l'art de la Renaissance a donné une forme définitive à l'idéal féminin qui flottait confusément dans la pensée du Moyen âge. L'apôtre de la mère de Dieu, c'est Raphaël. Le Féminin exclu de la Trinité se réfugia dans le culte et la légende; rien de plus transparent que le gracieux symbole de la Vierge mère, type de prédilection de l'art chrétien. La Grèce avait conçu et réalisé tous les types de la beauté humaine et en avait peuplé son Olympe; mais elle n'avait pas songé à confondre les deux formes idéales du féminin : la vierge et la mère.

Ce fut la plus sublime création de l'art chrétien La Madone de Raphaël n'est pas la vierge byzantine qui règne dans un nimbe d'or, ni l'humble et douce ménagère des maîtres de la Flandre et de l'Allemagne, ni la vierge sans enfants des Assomptions espagnoles; elle est plus que tout cela, l'apothéose de la famille, la mère qui sourit à son enfant. Le culte de la Vierge est la plus populaire des religions vivantes et de nos jours sa dignité a reçu une consécration éclatante dans le dogme de l'Immaculée Conception, tant reproché à Pie IX : L'apothéose de l'humanité serait incomplète si le féminin n'en avait pas sa part.

On a dit que le christianisme avait affranchi la femme : mais depuis longtemps l'hellénisme l'avait émancipée, par le mariage et l'égalité; il l'avait élevée à la dignité de mère de famille; les déesses siégeaient dans l'Olympe, les femmes rendaient les oracles divins de Dodone et de Delphes. Au con-

traire le christianisme a exclu le féminin de la Trinité; la femme est l'instrument du démon; ses mains ne sont pas assez pures pour offrir le sacrifice; elle s'agenouille devant le prêtre, confesse ses fautes et implore son pardon. « Et cependant sur les débris de la dernière église la femme viendra prier. C'est que le christianisme a fait mieux que de l'affranchir, il l'a conquise. Ce n'est pas la liberté qu'elle demande, c'est l'amour. » Elle se soucie peu de la patrie et des religions républicaines; sa religion n'est pas la justice; sa morale n'est pas le devoir, c'est la charité; elle veut un Dieu enfant à bercer dans ses bras, un Dieu mort à inonder de ses larmes. Si le christianisme a conquis la femme c'est parce qu'il l'a appelée à l'honneur du martyre; nous n'avons eu de femmes républicaines qu'à l'époque où nous les faisions monter sur l'échafaud.

Toutes les religions du passé, sont respectables €t les formes successives de l'idée divine sont vraies pour qui sait interpréter leurs symboles. Dans l'état actuel des croyances on peut concilier la foi, le doute et la négation. Cette réconciliation des dernières religions vivantes sera l'œuvre de l'avenir. Ménard a mis en scène, d'une manière bien touchante, et grande par sa simplicité même, ses idées si délicates sur la religion future, dans une courte pièce intitulée : Sacra privata.

Une pauvre femme est couchée sur son lit de mort. Que dire à l'enfant qui s'étonne de voir pleurer son père ? Celui-ci ne croit qu'aux lois inflexibles de la nature et ne veut pas tromper son fils en lui

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enseignant ce qu'il ne croit pas lui-même; pourtant il ne veut pas, en présence de la mort, discuter la douce chimère de l'immortalité. Il se laisse convaincre par la grand'mère; il accepte d'enseigner à son fils l'immortalité par le souvenir. Pour lui il traduira cette croyance dans une autre langue : ce qu'il pleure, ce n'est pas un corps rendu à la terre, c'est une affection qui l'enveloppait, une conscience qui le dirigeait. Ses exemples et ses conseils sont toujours vivants dans notre mémoire : c'est ainsi que les morts tendent la main aux vivants.

Le culte des morts est la religion de la famille, religion qui se passe des prêtres. Ceux qui nous ont aimés et qui sont morts, notre père et notre mère, vivent toujours en nous : dans les heures sombres c'est leur souvenir que nous évoquons ; leur influence bénie et toujours indulgente nous soutient et nous guide dans les luttes de la vie. Il y a une vie collective dans les familles, et l'enfant qui naît ressemble souvent à l'un de ses ancêtres; les corps sont une création des âmes. Quand la vie s'est envolée, nous existons encore : le souvenir de toutes nos actions bonnes et mauvaises, ce que nous avons été dans la vie, nous le serons à jamais dans la mémoire des vivants. L'existence des morts c'est le souvenir de ceux qui les aimaient. Quand nous les oublions, ils nous oublient à leur tour et boivent l'eau du Léthé; il est sur l'autre rive une route ouverte vers les destinées inconnues. Mais tant que nous pensons à eux rien ne peut briser la chaîne de nos prières et de leurs bienfaits. Les Grecs avaient entrevu cette im-

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mortalité par le souvenir : les aïeux sont les protecteurs de la famille, les hôtes invisibles de toutes les fêtes, les témoins muets des actes des vivants. Ce culte des morts n'est déjà plus un rêve de lettré : c'est la religion du peuple de Paris. Autrefois les chrétiens passaient pour impies, car ils refusaient de sacrifier aux dieux de l'empire; aujourd'hui le peuple semble irréligieux parce qu'il n'aime pas les prêtres, qu'il a toujours vus du côté de ses ennemis politiques. Et cependant c'est à Paris que s'est établi l'usage de se découvrir devant un cercueil; tous les ans la foule envahit les cimetières et cherche ses tombes pour y déposer l'offrande des chrysanthèmes, les dernières fleurs de l'automne. C'est la religion de la famille; celle des orphelins : viens porter des fleurs à ton père qui t'aimait et montre lui que tu ne l'as pas oublié; il est près de toi quand lu penses à lui. Les pauvres qui ont vu jeter leurs morts dans la fosse commune, iront déposer leur ofFrande au pied de la stèle dressée pour eux au milieu du cimetière, au monument du souvenir, a Les philosophes et les lettrés se perdent en conjectures pour deviner comment les religions commencent et quand ils pourraient assister à cette genèse, ils ne veulent pas ouvrir les yeux. » Le christianisme naissant inspirait aux Romains un mélange d'horreur et de dédain : c'est !e sentiment qu'éprouvent aujourd'hui les classes dirigeantes quand elles voient porter des couronnes d'immortelles rouges, au mur des Fédérés. Louis Ménard avait prédit ces funèbres anniversaires il y

a vingt ans. Voici ce qu'il écrivait : « Il y aura un jour des pèlerinages vers la fosse commune où sont entassées les victimes et vers la plaine sinistre où s'élevait le poteau sanglant. Quoi qu'on ait gratté sur les murs la trace des balles, il y a partout, dans les carrefours et sur les places, des autels invisibles, là où leur rang a rougi la terre qu'ils défendaient : Là, là, dit Eschyle, là, ici encore ! vous ne les voyez , pas, mais moi je les vois! » La religion de la cité repose sur le souvenir de ceux qui sont morts pour elle. Si l'on regardait dans la profondeur des couches sociales, on y lirait les deux mots gravés sur la grosse cloche de Notre-Dame : Defunctos ploro. Nos pères et nos amis, dieux mânes, âmes des , héros et des saints, ô morts, qu'êtes-vous devenus.-* L'immortalité est-elle autre part que dans le souvenir de ceux qui vous aiment ? Les plus sceptiques ' d'entre nous se découvrent sur le passage des morts : ' ' ce n'est peut-être plus la loi, mais c'est toujours l'es pérance.

La religion représente un ensemble de croyances ou d'opinions sur la nature des choses et la destinée humaine; la libre pensée n'implique pas une négation systématique de toute religion et rien n'empêche les libres-penseurs de s'attacher à celle qui leur convient. Leur catéchisme est le résumé des traditions religieuses du genre humain. Chacun doit être libre de choisir entre les formes diverses de l'idéal. Louis Ménard n'en connaissait pas de plus belle que la religion grecque, qui, même aux jours de sa vieillesse, a revêtu de formes inimitables des

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conceptions d'une haute moralité et d'une mystérieuse profondeur. Il croit que le paganisme peut renaître : le principe de la pluralité des causes n'aurait plus le caractère plastique et poétique que lui a donné la Grèce; mais il trouverait aisément une expression scientifique en harmonie avec les besoins intellectuels des peuples modernes. Le polythéisme existe toujours : c'est le culte des morts. Et d'ailleurs : « Qu'importe aux principes étemels que l'humanité les connaisse ou les ignore? Ils vivent dans leur sphère immobile et s'inquiètent peu des croyances changeantes. Nos opinions n'ont d'influence que sur nos propres destinées, et notre action ne peut accélérer ni entraver la marche générale des choses. Laissons donc l'avenir sur les genoux des dieux, et puisque le présent seul nous appartient, contentons-nous de rendre une justice impartiale à toutes les formes de la pensée humaine. C'est bien assez peu d'être un homme, sans se condamner à n'être que de son temps et de son pays. Les époques stériles, qui ne peuvent plus donner à l'idéal une forme nouvelle, peuvent du moins comparer celles sous lesquelles il s'est révélé au passé. Quand l'avenir n'a plus de promesses, l'esprit se nourrit de souvenirs, et, pour les races fatiguées, la société des morts vaut mieux que celle des vivants. >

Pour incarner son rêve il faudrait être un dieu.

a J'ai cessé de m'intéresser aux affaires de ce inonde depuis Chéronée », disait un jour le poète Victor de Laprade, esprit généreux mais chagrin, qui refusait à la démocratie de notre temps la sympathie qu'il avouait pour celle de l'antiquité grecque. Louis Ménard était bien loin d'un pareil dédain et portait au progrès social contemporain un intérêt passionné. « Je resterai dans l'opposition tant que nous ne serons pas revenus à la démagogie de Périclès », disait-il ; c'était aussi le rêve des hommes de 48 et ce qu'ils entendaient par la forme républicaine. Nous nous croyons beaucoup plus démocrates que les Athémiens, mais cela les ferait rire de pitié; ils ne se seraient pas crus libres pour avoir mis tous les quatre ans dans une boîte le nom d'un des députés chargés d'approuver les impôts; ils auraient exigé que chacun des dépositaires du pouvoir exécutif fût soumis à l'élection, toujours révocable et pécuniairement responsable.

La glorieuse démocratie d'Athènes, en appliquant les principes de la morale grecque, la liberté et l'égalité, a réalisé un idéal social que les plus hardis utopistes osent à peine rêver. Les républiques de l'antiquité avaient pour base la législation directe et le gouvernement gratuit.

La base de la constitution politique de Solon est un impôt progressif sur le revenu, réparti entre les trois classes privilégiées de la société : les Thètes ou prolétaires, vivant de leur travail, n'étaient pas soumis à l'impôt. Toutes les fonctions étaient électives et comme les Thètes formaient le plus grand nombre, ils faisaient les élections; les magistratures étaient annuelles et soumises à une reddition de compte, devant l'assemblée du peuple : les magistrats étaient punis en cas de mauvaise gestion. Le Sénat facilitait l'exercice de la puissance populaire, convoquait l'assemblée publique, préparait ses décrets et assurait l'exécution de ses délibérations. Périclès organisa la magistrature sous la forme d'un jur^' formé de cinq mille citoyens tirés au sort chaque année. Les jurés s'appelaient Héliastes, car -ils siégeaient en plein soleil.

Les fonctions législatives et judiciaires étaient seules rétribuées : c'était le peuple lui-même qui les exerçait, directement et sans délégation ; pour indemniser les Thètes du temps consacré aux affaires publiques, on donnait aux Héliastes trois oboles (o fr. 45), solde des matelots, prix de la journée de travail d'un ouvrier ordinaire. On attribua aux citoyens siégeant à l'assemblée politique trois fois par mois la même indemnité qu'aux jurés siégeant dans les tribunaux.

Les fonctions executives restaient toujours électives et gratuites. La politique n'était pas une carrière lucrative et l'ambition ne pouvait être doublée d'intérêt. Les emplois ou litiirgies, loin d'être

comme chez nous des faveurs rétribuées, étaient des. charges, souvent fort onéreuses, que le peuple imposait aux riches : les Triérarques équipaient à leurs frais les navires de l'Etat, les Chorèges payaient les représentations musicales. Un jury tiré au sort choisissait entre les pièces présentées; sous Périclès le théâtre devint gratuit, grâce au fonds théorique; on donnait même deux oboles aux citoyens pauvres, pour leur permettre d'assister au théâtre; chez nous le pauvre qui paye l'impôt ne peut aller à l'Opéra que l'Etat subventionne pour permettre au riche de payer sa place moins cher. Nos institutions nous semblent démocratiques : que dirons-nous de ce système d'impôts sur les hauts fonctionnaires et de rétribution égalitaire pour l'exercice des droits civiques; c'est le contre-pied de l'échelle hiérarchique de traitements inaugurée par Auguste et que nous avons empruntée au Bas-Empire Romain. Soldat ou matelot en temps de guerre, législateur et juge en temps- de paix, un Athénien n'avait au-dessus de lui que l'assemblée de ses égaux. Le peuple délibère sur les mesures proposées par le Sénat, vote les dépenses, ratifie les comptes; il reçoit les ambassadeurs, nomme des fonctionnaires toujours révocables, comptables et responsables; il décrète les guerres et les soutient; il vote les lois; et y obéit. Pour le diriger il faut le convaincre] et devenir un grand orateur : Périclès n'avait qu'une] puissance morale. L'antagonisme des riches et des] pauvres, qui trouble l'équilibre des sociétés mo-j dernes, a reçu plusieurs solutions dans l'antiquité :i

ce fut d'abord l'impôt progressif de Solon, puis rimmense extension donnée au travail libre sous la démagogie de Périclès, qui résolvait la question du droit au travail. Sparte de son côté nous offre une autre solution : le nivellement des propriétés par les rois socialistes Agis et Cléomène.

Après avoir étudié les solutions données aux problèmes sociaux dans les cités républicaines de l'antiquité, Ménard fait un tableau très sombre* de notre prétendue démocratie. La fin du siècle dernier a été marquée dans la politique aussi bien que dans l'art et la littérature par un élan passionné vers les souvenirs de la Grèce et de Rome : la tradition révolutionnaire est respectable, mais par les intentions plus que par les actes. Elle a remplacé le droit divin des rois par la délégation populaire : la souveraineté ne doit pas se déléguer à une assemblée, un peuple qui prend des mandataires doit toujours pouvoir les révoquer, s'il en est mécontent. Le véritable souverain est celui qui tient les clefs de la caisse : quant à ceux dont la seule fonction est de la remplir, de payer l'impôt, l'antiquité les eût appelés des esclaves. L'ensemble de nos institutions est resté monarchique : l'exécutif, le pouvoir central, dispose arbitrairement de toutes les places : c'est la compétition des intérêts qui explique la lutte des partis sur l'échiquier politique, non la diversité des principes. L'égalité est fictive : nous avons une aristocratie de fonctionnaires, payés par le gouvernement, qui les choisit et les destitue à son gré; l'indépendance des magistrats et des prê-

très est plus apparente que réelle; les arrêts des magistrats décident de leur avancement; quant au clergé, il ne reconnaît que l'autorité du pape et ne se croit pas tenu à la reconnaissance pour la subvention de l'Etat : « la forte discipline et l'influence morale qu'il exerce sur les femmes, les paysans, les généraux et les magistrats en font une puissance avec laquelle il faut compter. » La police et l'armée ne se renferment pas dans leurs attributions; l'exécutif les paye et les façonne à son usage : la police est plus préoccupée de surveiller les ennemis du pouvoir que de découvrir les malfaiteurs; l'invasion étrangère ne représente qu'une contribution de cinq milliards à prélever sur le travail, sans que les traitements soient diminués, tandis qu'une insurrection populaire menace tous les fonctionnaires, c'est-à-dire la société : celle-ci craint donc plus l'ennemi du dedans que celui du dehors. « L'ennemi de la société, c'est-à-dire son successeur, c'est le travail; dans le conflit des intérêts modernes il représente l'intérêt légitime ; c'est à lui qu'appartient l'avenir. Le problème des rapports du capital et du travail n'est pas résolu; il ne peut l'être que par la liberté. Notre malheureux pays étouffé par la centralisation monarchique doit être affranchi d'abord de l'autocratie du gouvernement appuyé sur l'armée des fonctionnaires. La question sociale est là. »

A cette situation si contraire à la justice y a-t-il une solution? Dans un dialogue plein d'humour entre la bonne fée Révolution et le laborieux et

pauvre Jacques Bonhomme, Ménard expose la sienne : c'est la gratuité des fonctions. Ce n'est pas une utopie, puisque dans l'antiquité grecque et romaine, dans les cités démocratiques comme dans les cités aristocratiques, les fonctions executives étaient gratuites ; cette gratuité est inhérente à la forme républicaine. D'ailleurs est-il besoin de remonter si haut dans l'histoire ? Le gouvernement gratuit existe chez nous; nous avons à la fois des conseils municipaux qui administrent assez bien nos affaires sans rien nous coûter et un gouvernement central qui coûte fort cher et ne s'occupe que des siennes. De ces deux gouvernements, l'un est nécessaire à la vie sociale ; l'autre, inutile et onéreux, devrait disparaître. On étendrait beaucoup les attributions des conseils municipaux et quant aux traitements, sans aller jusqu'à la suppression, on pourrait fixer un maximum de six mille francs, comme l'a fait la Commune, en tenant compte des nécessités de la vie. Les gens qui ne s'en contenteraient pas se rejetteraient sur le commerce. Les fonctions de maires sont purement honorifiques : il en serait de même de celles de sénateurs, de ministres, d'ambassadeurs, et l'on trouverait toujours des citoyens heureux de les obtenir. L'ambition ne serait plus doublée' d'intérêt;, le gouvernement perdrait cette force corruptrice de l'argent dont il use contre la liberté. Et si l'on objecte que la gratuité des fonctions en interdit l'accès aux gens sans fortune, Ménard répond qu'il faut en fermer la porte à ceux qui n'ont pas su se rendre indépendants par leur travail.

N'est-ce pas aller un peu loin dans son rêve de perfectionnement moral et politique que de vouloir appliquer à nos mœurs des usages incompatibles? La gratuité des fonctions a pu trouver sa réalisation dans l'étroite cité antique, mais elle est en contradiction avec nos mœurs, avec tout le développement de la civilisation moderne. Entre les deux conceptions il y a de longs siècles et bien des révolutions.

Laissons à Ménard son rêve : l'avenir est le royaume des chimères; pour la sienne il eût donné sa vie : « Ce sera une forteresse contre laquelle s'useront les vieilles griffes du mal : on la nommera le temple de la justice et de la liberté; nous ne la bâtirons pas dans les nuages; nous n'imiterons pas nos pères qui reléguaient au ciel leurs espérances. Que notre sang serve d'engrais à la moisson future; il faut que la guerre se poursuive tant qu'il y aura des tyrans et des esclaves et bienheureux ceux qui pourront briser les dernières chaînes et brûler le dernier trône. »

Mon ciel est plus loin que les cieux visibles.

,y Louis Ménard eût voulu réunir autour de lui les fidèles de toutes les religions : pas un d'eux n'eût entendu une parole blessante pour sa foi. Il faisait du droit, base orgueilleuse de la morale

antique, le complément du devoir, principe humilié de la morale chrétienne.

Conservons le dépôt sacré des traditions religieuses; c'est l'héritage du passé qui doit être transmis à l'avenir. Toutes les religions sont vraies; chaque affirmation de la conscience humaine est un des rayons de la vérité éternelle. Les religions sont de magnifiques œuvres d'art et l'idéal est plus vrai que la réalité : car elle est passagère et il est étemel. C'est à la science qu'il appartient de préparer la grande paix des dieux; les temps vont s'accomplir et le Christ renié remontera au ciel comme les dieux de l'Olympe. « Les dieux passent comme les hommes, a dit Renan, et il ne serait pas bon qu'ils fussent éternels. »

Comme Proclus, le dernier des hiérophantes, Alénard se proclamait le prêtre de tous les dieux : il les évoque tous à la fois du fond des vieux sanctuaires, il prépare la communion universelle des vivants et des morts. Dans le Panthéon de l'Eglise universelle il replace toutes les formes de l'idéal que l'homme a appelées ses dieux. L'origine et la fin des choses ne sont pas du domaine de la raison : c'est l'imagination seule qui entr'ouvre les portes du monde mystérieux.

Le Cretois Epiménide, chargé d'apaiser la colère céleste, fit partir de l'Aréopage des brebis blanches et des brebis noires : à chaque place où l'une d'elles s'arrêtait, on l'immolait à la divinité du lieu. Mais la dernière vint jusqu'à la lisière d'un bois dont on ne connaissait pas le dieu protecteur et l'on y éleva

un autel au dieu inconnu. Epiménide ne demanda pour lui-même qu'une branche de l'olivier sacré qu'Athènè fit germer sur le rocher de l'Acropole. Le vieux proscrit priait aussi les dieux hellènes en faveur de notre démocratie : il a laissé ses rêves s'envoler aux quatre vents du ciel ; il a relevé pieusement les autels brisés sur toute la face de la terre ; il gardait même un tertre de gazon pour les dieux inconnus. Mais il n'a rien demandé aux hommes : il savait bien que nulle main ne tendrait vers lui le rameau d'olivier.

Philippe Berthelot.

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