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LES CLASSES DIRIGEANTES '^OO

départements, qui étouffe la vie provinciale et livre la France aux coups d'État, Devant la Vendée insurgée et l'Europe coalisée, la République s'est déclarée une et indivisible, on 'a sacrifié les Girondins pour leurs tendances fédéralistes, mais la dictature des Jacobins a préparé l'usurpation impériale, car une république unitaire n'est pas viable : la Suisse et les Etats-Unis sont des fédérations, et la monarchie est la seule forme logique de l'unité.

Sans doute, il est bon que la démocratie ait une tradition à opposer aux traditions monarchiques et féodales, mais elle peut la trouver en remontant à Etienne Marcel et aux communes du moyen âge. Quant à la Révolution, en sacrifiant toutes les autonomies à l'unité nationale, elle n'a fait que compléter l'œuvre de la royauté : aussi n'at-elle été qu'une préface de l'empire. La vieille monarchie reposait sur une base vermoulue, le droit divin, la Convention y a substitué une base toute neuve, la délégation populaire. Le peuple est souverain, cela est convenu; mais il délègue sa souveraineté à une Assemblée, comme un catholique soumet sa conscience et sa raison à l'autorité du prêtre. Rien n'empêche cette assemblée souveraine de déléguer à son tour ses pouvoirs à un dictateur, et celui-ci, par surcroît de légitimité, peut recevoir d'un plébiscite une investiture directe. Ce qu'a fait Napoléon, ce Robespierre à cheval, qui disait avec raison : Mon prédécesseur le Comité du Salut public. Eh bien non, la souveraineté ne se délègue pas plus que la raison et la conscience. Un peuple qui prend des mandataires et des commis pour faire ses affaires a toujours le droit de les révoquer s'il en est mécontent. Malheureusement en fait,

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le véritable maître, le seul souverain est celui qui tient les clefs de la caisse. Il en distribue le contenu à des privilégiés qu'il investit d'une partie de son pouvoir et qui ont intérêt à le soutenir. Quant à ceux dont l'unique fonction est de remplir la caisse à mesure qu'elle se vide, l'antiquité les aurait appelés des esclaves, disons seulement que ce sont des sujets.

L'aristocratie des fonctionnaires .

On peut transformer des institutions vicieuses, mais il n'y a que le temps qui transforme les moeurs, et le passé qui veut renaître a pour complice la routine qui résulte des habitudes. Deux fois la République a essayé inutilement de s'établir en France. Si la troisième tentative paraît offrir quelques chances de succès, il en faut remercier, non pas la prétendue sagesse du parti républicain, qui n'est que de l'inertie, mais l'impuissance avouée de ses adversaires.

L'odieuse Assemblée nationale, élue dans un jour de malheur, n'a pu réussir à créer un monarque en trois personnes, et malgré sa mauvaise volonté, elle a dû se contenter d'une présidence temporaire: mais l'ensemble de nos institutions est resté profondément monarchique L'exécutif, le pouvoir central, quelle que soit son étiquette, dispose arbitrairement de toutes les places, il enlace la société tout entière dans l'inextricable chaîne des intérêts individuels. C'est la compétition des intérêts et non la diversité des principes qui explique la lutte des partis. Tout Français désire un emploi pour lui, son fils ou son

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gendre, mais les uns auraient plus de chances de protections sous la monarchie légitime, les autres sous la royauté constitutionnelle ou sous l'empire. Quand il sera avéré qu'il faut être républicain pour avoir sa part du gâteau, tout le monde se fera républicain.

Quand on vante en France la liberté des Anglais, on est à peu près sûr de s'entendre répondre que du moins la France n'a pas d'aristocratie et que c'est le pays de l'égalité. C'est comme si on niait l'existence d'une caste sacerdotale dans les pays catholiques sous prétexte que le clergé n'y est pas héréditaire comme les brahmanes.

Nous avons la seule aristocratie qui convienne à une société monarchique, une aristocratie de fonctionnaires payés par le gouvernement qui peut les choisir ou les destituer à son gré, comme le Grand Turc en use avec ses pachas et ses vizirs. En remplaçant la noblesse héréditaire par cette hiérarchie de fonctions et de traitements, la Révolution a surtout travaillé pour l'exécutif, et n'a guère changé la situation des nobles, qui, depuis deux vsiècles, vivaient de faveurs mendiées dans les antichambres du roi. Encore aujourd'hui, les résidus plus ou moins authentiques de la caste conquérante occupent presque exclusivement les ambassades, et c'est ce qui explique la nullité proverbiale de notre diplomatie. Quant à la riche bourgeoisie, elle n'avait pas attendu la Révolution pour solliciter et obtenir d'excellents emplois dans l'administration et la magistrature. Les gens de lettres ne dédaignaient pas non plus les pensions et les sinécures, et ils se montrent fort ingrats en faisant dater de notre époque ce qu'ils nomment avec modestie le règne des capacités.

La curée des places.

De ces trois classes il serait difficile de dire laquelle est la plus âpre à la curée des places. On les appelle les classes dirigeantes, et les colères que ce mot a soulevées quand il a été prononcé pour la première fois montrent assez qu'il était juste. Sans quun privilège spécial leur soit officiellement attribué par la constitution, ces classes méritent l'épithète de dirigeantes, parce que ceux qui les composent sont fonctionnaires ou susceptibles de le devenir. Par cela seul qu'on émarge au budget, on cesse de faire partie du peuple qui regarde d'en bas, dans une crainte respectueuse, les dépositaires enviés de l'autorité, on se sent une puissance, on promet sa protection à ses amis, on aide ses enfants à prendre place, eux aussi, au râtelier budgétaire, car toutes les aristocraties ont une tendance naturelle à l'hérédité. C'est ainsi que la société féodale s'est constituée au moyen âge quand les vassaux ont pu transmettre leurs fiefs à leurs héritiers. Mais l'intérêt du pouvoir est d'empêcher cette hérédité de fonctions de s'établir. Il faut qu'il garde toujours le droit d'accorder ses faveurs et de les retirer; c'est à cette condition qu'il peut rester maître absolu des classes dirigeantes. Ceux qui ont des places soutiennent le gouvernement, parce qu'ils ont peur de les perdre ou qu'ils espèrent en obtenir de plus lucratives : ceux qui n'en ont pas encore se font recommander par quelque député, ou bien ils écrivent dans un journal politique, pour attirer l'attention du ministère, soit par leur zèle à le défendre, .soit par des attaques discrètes et habilement conduites, les deux moyens peuvent réussir, tout dépend de l'adresse avec laquelle on sait les employer.

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