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LES CLASSES DIRIGEANTES

M.igislrats et prêtres.

Il y a deux catégories de fonctionnaires qui, tout en prenant place comme les autres au festin du budget, semblent dépendre moins complètement de l'exécutif, ce sont les magistrats et le^ prêtres. Pour garantir l'indépendance des juges, on a déclaré leurs fonctions inamovibles; aussi tout le monde sait qu'ils rendent des arrêts et non pas des services. Seulement, quand ces arrêts sont conformes aux désirs des minifetres, ils reçoivent de l'avancement, cest-à-dire que leur traitement est augmenté. Il paraît que l'Europe nous envie notre magistrature; il serait imprudent de ne pas partager l'admiration de l'Europe, car la magistrature est juge dans sa propre cause, et quand elle parle d'elle-même, elle dit : la justice. On a prétendu cependant que ces arrêts n'étaient pas toujours ratifiés par l'opinion publique. Ce qui est certain c'est que les condamnations politiques sont regardées comme un titre d'honneur pour ceux qui les ont subies. Quand j'étais jeune, j'ai écrit un livre sur les événements de 1848, où j'ai parlé des fusillades de juin. J'avais fait une enquête sur ces exécutions sommaires, que j'appelais des assassinat.s, car je ne connaissais pas encore les euphémismes de notre langue. J'ai été condamné pour avoir raconté ce que tout le monde savait, et que personne n'osait dire, mais les faits dont le tribunal m'a défendu de fournir la preuve sont maintenant acquis à l'histoire. Quelqu'un qui connaissait bien la justice disait un jour : « Si on m'accusait d'avoir volé les tours de Xotre-Dame, je commencerais par me sauver ».

L'indépendance du clergé est plus réelle que celle de

la magistrature. Il ne reconnaît d'autre autorité que celle du pape, et quoiqu'il reçoive une subvention de l'État il ne se croit tenu à aucune reconnaissance, car il regarde cette subvention comme l'intérêt d'une dette. La forte discipline et l'influence morale qu'il exerce sur les femmes, les paysans, les généraux et les magistrats, en font une puissance avec laquelle il faut compter. Quoiqu'il ne cache pas ses préférences pour la légitimité, il consent en général, sinon à soutenir, du moins à ne pas attaquer les gouvernements qui tolèrent ses empiétements successifs et mettent la force publique au service de ses doctrines. Dès qu'on les discute il les déclare outragées et fait appel au bras séculier. On est obligé de les accepter, au moins en apparence, sous peine de se voir fermer toutes les carrières, surtout celle des emplois. La classe lettrée, qui ne peut guère exercer ses aptitudes que dans l'enseignement public, est réduite par les exigences de l'orthodoxie à un mutisme humiliant pour la raison et mortel pour la science. On ne peut professer la philosophie qu'à la condition de paraphraser les dogmes de l'Église. Il est bien difficile de parler d'histoire ancienne sans se heurter à la chronologie biblique, d'histoire moderne, sans effleurer l'épiderme de la papauté; si on s'occupe de sciences naturelles, il faut ménager la croyance à la création et au déluge universel. Il y a quelques années, à l'occasion d'un professeur de la faculté de médecine dénoncé comme athée par un évêque, la spiritualité de l'âme fut prêchée devant le Sénat avec une componction écœurante; cela me faisait regretter de n'être pas. matérialiste.

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La police et Varmée.

Comme la magistrature et le clergé, la police et l'armée sont, selon l'expressicm consacrée, les colonnes de l'édifice social. La police et l'armée seraient fort utiles si elles se renfermaient dans leurs attributions, puisque l'une a été instituée pour garantir les particuliers contre les assassins et les voleurs, l'autre pour protéger la nation contre les attaques de l'étranger. Seulement comme c'est l'exécutif qui dispose des fonds nécessaires à leur entretien, il leur a été facile de les façonner à son usage et de les faire servir à ses intérêts. L'armée a été dressée moins à défendre le pays contre les ennemis du dehors qu'à soutenir le gouvernement à l'intérieur contre ceux qu'il nomme les éternels ennemis de l'ordre.

La police s'est bien moins préoccupée de découvrir les malfaiteurs que de surveiller les adversaires du pouvoir et de les faire tomber dans des pièges, en introduisant des espions dans les journaux et dans les groupes suspects d'hostilité contre le gouvernement, quelquefois même en organisant des complots qu'elle déjoue ensuite sans peine, quand on éprouve le besoin de sauver la société. En 1848, un de ces espions fut découvert par ceux qu'il trahissait depuis plusieurs années. En Italie, on l'aurait tué comme un chien enragé et on aurait bien fait, mais en France on aime mieux faire de la générosité avec les traîtres; le misérable est retourné à la police, où il est peut-être encore.

L'administration de la guerre n'est pas moins pourrie que celle de la police, cela a été prouvé jusqu'à l'évidence

par nos derniers désastres, et cependant, malgré tant de capitulations honteuses, malgré la perte de deux provinces, les officiers qui avaient résisté au milieu de la trahison générale n'ont reçu ni avancement ni éloges, les autres ont conserx^é leurs grades et leurs traitements, aussi fiers après leur défaite que s'ils avaient sauvé le pays. Un seul a été jugé sur sa demande; ses juges, ne pouvant labsoudre, ont demandé sa grâce, et au bout de quelques jours, on l'a fait évader. Hoche et Marceau seraient bien étonnés d'apprendre comment nous entendons l'honneur militaire. Les anciens ne comprendraient rien à notre morale et à notre justice. Supposez qu'un Spartiate revienne parmi nous et qu'on lui dise qu'après une invasion étrangère pas un crime contre la patrie n'a été puni, que les soldats ont livré leurs armes à l'ennemi sur l'ordre de leur.s chefs, que les généraux ont gardé leurs commandements après avoir capitulé, que tous les gens prudents qui avaient quitté le pays au jour du danger ont retrouvé après la paix leurs biens et leurs positions et sont entourés de la considération publique. Ce Spartiate en concluerait que le lien social n'existe plus chez nous. Eh bien, il se tromperait; car ce lien existe, il y a une ligue entre tous les privilégiés contre ceux qui menacent leurs privilèges. Ces mêmes généraux, si prompts à capituler devant l'ennemi du dehors, sont impitoyables dans les discordes civiles. Les lois de la guerre ne s'appliquent pas aux insurgés vaincus, tout est permis contre eux, car ils sont des ennemis de l'ordre, et c'est contre eux seuls que la société entretient une armée à grands frais. Le Spartiate demanderait alors ce que nous entendons par Tordre et la société. Si on lui parlait de la propriété

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menacée par un spectre rouge, il aurait trop d'esprit pour y croire. Si on lui disait qu'on craint les barbares de l'intérieur, il répondrait qu'il a vu leurs œuvres à l'Exposition universelle et que nos barbares travaillent presque aussi bien que les Athéniens. Il nous prierait d'être sincères et de parler sérieusement : « Vous avez des ilotes, nous dirait-il, ce sont ceux qui paient l'impôt. Ce que vous appelez la société, c'est l'ensemble de ceux qui mangent le budget, depuis les ministres, les généraux, les préfets et les archevêques jusqu'aux gardes champêtres, aux douaniers, aux mouchards et aux gendarmes. Ceux qui sont payés se défendent contre ceux qui paient, voilà l'ordre. X'ayant plus le sentiment de la patrie, vous l'avez remplacé par la coalition des intérêts personnels. Cela ne suffit pas pour sauver une nation menacée par l'invasion étrangère. Il est vrai que cette invasion ne fait pas grand mal aux privilégiés : elle se résume en une contribution de cinq milliards à prélever sur le travail, mais les traitements ne sont pas diminués d'un centime, tandis qu'une insurrection d'ilotes menace à la fois tous les fonctionnaires, c'est-à-dire la société. Il est donc naturel qu'elle craigne beaucoup plus l'ennemi du dedans que l'ennemi du dehors. »

Inégalité socLile et obéissance passive.

Il resterait à expliquer comment les soldats, qui sont du peuple, ont pu être amenés à se battre au profit des classes dirigeantes. Les gouvernements fondés sur l'inégalité sociale ne peuvent se maintenir qu'à la condition d'opposer une partie du peuple à l'autre en leur créant des

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intérêts opposés. En un certain sens, les soldats sont des privilégiés, puisqu'ils sont vêtus, logés et nourris aux frais de l'État. En échange de la vie matérielle qu'il leur assure, l'État leur demande une soumission absolue de leur volonté aux ordres de leurs chefs; c'est ce qu'on nomme l'obéissance passive. Dans l'antiquité, cette obéissance était considérée comme le signe essentiel de l'esclavage, le service ou la servitude militaire est ce qui ressemble le plus à l'esclavage antique. A Rome, quand il y avait une lutte sur la place publique entre les plébéiens et les patriciens, ceux-ci armaient leurs esclaves, et jamais les esclaves n'ont fait cause commune avec la plèbe; quelque dure que fût leur condition, ils obéissaient à ceux qui les nourrissaient. La soumission était pour eux un devoir, l'abandon de toute volonté devenait une vertu; de même l'obéissance passive est exigée du soldat au nom de l'honneur militaire. Si dans une guerre civile quelques soldats refusent de tirer sur les femmes et les enfants, leurs chefs les font dégrader comme des lâches et fusiller comme des traîtres, à moins pourtant que l'insurrection n'ait le dessus, car alors on les porte en triomphe, et s'ils ont été tués en combattant avec le peuple, on grave leur nom sur la colonne de Juillet. Ainsi la même action devient crime ou vertu selon le succès.

L'ennemi de la société.

Quand les classes dirigeantes en sont arrivées à mettre l'intérêt de leur caste à la place de la notion du juste et de l'injuste, il n'y a plus que l'avènement de nouvelles couches sociales qui puisse préserver le pays d'une.

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j prompte et inévitable décadence. Il y a aujourd'hui dans la société française des symptômes aussi alarmants que ceux qu'offrait l'Italie à l'époque où Machiavel écrivait le livre du Prince. On ne punit aucune trahison, on ne s'étonne d'aucune apostasie. On trouve tout naturel d'afficher des principes libéraux quand on est dans l'opposition et de les mettre dans sa poche dès qu'on arrive au pouvoir. Un député qui a trompé ses mandataires leur répond fièrement qu'il ne relève que de sa conscience : seulement les consciences ne sont pas toujours faites de la même manière, et il en est bien peu qui résistent à l'offre d'une ambassade. On n'est pas scandalisé de voir un député qui a écrit contre la peine de mort toucher ses appointements pendant qu'on fusille trente mille de ses électeurs. Comme les généraux ne sont pas déshonorés pour avoir livré les drapeaux à l'ennemi, les chefs du gouvernement trouvent tout simple de se sauver devant l'émeute : c'était bon pour les vieux Romains de mourir sur leurs chaises curules. C'est bon pour Delescluze ou Vermorel d'aller sur les barricades à la tête de leur parti : il est bien plus commode de rester assis tranquillement sur les bancs de l'assemblée souveraine en laissant les soldats faire leur besogne et de regarder de loin avec une longue-\'ue s'ils en ont bientôt fini. Tant pis pour les otages, qu'allaient-ils faire dans cette galère?

Si l'archevêque demande à être échangé contre Blanqui, il faut faire la sourde oreille; on ne peut pas donner un chef à l'insurrection, quand on ne l'a préparée que pour s'assurer le pouvoir en sauvant la société.

Une société malade peut se tromper sur les causes de son mal, mais elle sait toujours d'avance quels sont

ceux qui doivent recueillir son héritage. Une voix secrète, un infaillible instinct les lui désigne et on les nomme les ennenais de la société. Le monde antique se sentit menacé dès le Jour où le christianisme eut un nom dans l'histoire. Sous Néron, l'incendie de Rome est attribué , aux chrétiens; sous Dioclétien, on les accuse de l'incendie ' du palais de Nicomédie. Nous aussi nous avons vu des incendies de palais suivis de répressions impitoyables; j après les fusillades de femmes, d'enfants et de blessés, i les conseils de guerre et le poteau de Satory, la "vengeance parodiant la justice. Mais, comme l'a dit Marc- Aurèle, aucun roi n"a tué son successeur. A l'édit de Dioclétien contre les chrétiens a répondu l'édit de Con.stantin, proclamant le christianisme religion de l'Empire. Le suprême effort tenté pour sauver la société en avait achevé la ruine. Aujourd'hui, il se prépare une transfor-' mation aussi importante que la révolution chrétienne, etceux qui la craignent en doutent encore moins que ceux' qui la désirent. L'ennemi de la société, c'est-à-dire son successeur et son héritier, tout le monde en sait le nom, c'est le Travail. Dans le conflit d'intérêt qui prend à notre époque les proportions d'une lutfe religieuse, il représente l'intérêt légitime : c"est à lui qu'appartient l'avenir.

Parasites et Travailleurs.

Les questions sociales ne se posent pas toujours et partout de la même manière : ainsi la question de la pro-^ priété du sol, très grave pour les Anglais, n'existe plus chez nous depuis la Révolution. Il est vrai que nos gouvernements parlent de temps en temps des dangers de

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la propriété; et la peur des pariageux a tourné les paysans contre la Révolution qui les avait affranchis. Mais nous ne sommes plus en 1848, et on commence à comprendre que la seule propriété menacée est celle des journaux que Texécutif supprime quand ils le gênent. Le problème des rapports du capital et du travail n'est pas résolu, mais tout le monde convient aujourd'hui qu'il ne peut l'être que par la liberté; il y a des peuples plus libres que nous : qu'ils trouvent la solution, qu'ils en fassent l'expérience, nous les suivrons. Mais ici, dans ce malheureux pays étouffé par la centralisation monarchique, nous avons d'abord à nous affranchir de l'autocratie du gouvernement, appuyée sur l'innombrable armée des fonctionnaires. Pour nous, aujourd'hui, la question sociale est là. L'impôt est toujours directement prélevé sur le travail. Le capital qui est le travail de la veille n'est pas un ennemi pour le travail du lendemain, c'est un auxiliaire, et ils finiront bien par s'accorder. La bourgeoisie laborieuse et le prolétariat, que le siège de Paris a rapprochés dans une communauté de dangers, de fatigues et d'espérances trompées, savent bien maintenant que leur ennemi commun, c'est le privilège sous toutes ses formes : c'est-à-dire les sinécures qui nourrissent les oisifs aux dépens des producteurs et les fonctions inutiles ou oppressives qui entravent l'activité sociale.

Entre les différents partis qui se disputent le pouvoir il y a des joutes sur l'échiquier parlementaire, des concours d'éloquence et d'intrigue pour arriver aux places, mais il n'y a pas de luttes sérieuses. Les vaincus n'ont rien à craindre : ce sont des joueurs qui

attendent une revanche, voilà tout. Un haut fonctionnaire n'est jamais puni, même en cas de flagrant délit, et quand j on est obligé de donner un os à ronger à l'opinion publique, on fait une enquête qui n'aboutit à rien. Quiconque possède une part du pouvoir peut violer impunément toutes les lois qui sont toujours, comme du temps d'Anacharsis, des toiles d'araignée où se prennent les petites mouches, et que les gros moucherons traversent en les déchirant.

Ni les ministres auteurs de nos désastres, ni ceux qui ont préparé un coup d'État n'ont été poursuivis, tandis qu'on n'a pas épargné un seul des employés les plus subalternes de la Commune. Pourquoi cela ? Tout simplement parce que la Commune avait réduit à 6.000 francs le maximum des traitements publics. Or il n'y a guère de famille respectable qui ne destine ses enfants à la carrière des emplois. Un "décret qui brisait dans l'oeuf tant de jeunes espérances devait donc déchaîner la meute des aspirants sous-préfets. Quant cet affreux décret parut à YOfficiel, un accord touchant s'établit pour la première fois entre les conservateurs et l'opposition, c'est-à-dire entre ceux qui ont les places et ceux qui espèrent en avoir. A la vérité, tandis que les autres gouvernements sont tombés sans qu'un seul de leurs partisans se soit levé pour les défendre, les Parisiens s'obstinèrent pendant deux mois à se faire tuer pour soutenir ces gens-là. Cela tient peut-être à ce que ces scélérats avaient gardé et essâsayaient d'appliquer après leur élection les principes qu'ils avaient exposé devant leurs mandataires; ils prenaient leurs décrets au sérieux et s'y soumettaient euxmêmes. On a vu la femme de leur ministre des finances

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