‹ Louis Ménard et son œuvreChapitre 49 sur 54 · I.i: GOUVERNEMENT GRATIIT · texte numérisé non relu

I.i: GOUVERNEMENT GRATIIT

il serait bon de savoir ce qu'entendaient par là ceux qui ont inventé le mot et la chose. Les grandes monarchies de • l'Europe doivent la civilisation dont elles sont si fières à la petite république d'Athènes, imperceptible sur la carte du monde. Or les citoyens de cette commune souriraient de pitié en vous entendant parler de votre démocratie. Ils ne se seraient pas crus libres pour avoir mis tous les cinq ou six ans dans une boîte le nom d'un des députés chargés d'approuver l'impôt. Ils n'auraient pas vu là une entrave suffisante à l'autorité du pouvoir exécutif; ils auraient exigé de plus que tous les dépositaires de ce pouvoir, depuis le premier ministre jusqu'au dernier sous-préfet, fussent soumis à l'élection, toujours révocables et pécuniairement responsables. Dans ce pays-là, les pauvres votaient l'impôt, les riches le payaient...

Jacques. — Alors, c'était la tyrannie de la multitude, le despotisme par en bas.

La Fée. — Un peu de patience, tout à l'heure tu vas les trouver trop aristocrates pour toi. Chez ces gens-là, les fonctions publiques, loin d'être lucratives, étaient des charges, souvent fort onéreuses, celles des chorèges, par exemple, qui étaient obligés de donner des fêtes au peuple à leurs frais...

Jacques. — Mais alors, il n'y avait que les riches qui pouvaient occuper les emplois?

La Fée. — Je te disais bien que tu allais traiter les Athéniens d'aristocrates. Le peuple avait ses nobles pour le servir comme Louis XI"V. a eu les siens, mais la dignité des Eupatrides n'avait pas à souffrir de cette soumission à la patrie, et le peuple pouvait dire sans métaphore : l'État, c'est moi.

Jacques. — Vous aurez beau dire, c'était faire du gouvernement le privilège des classes riches.

La Fée. — Du gouvernement, non; de l'exécutif, ce qui est loin d'être la même chose dans une vraie démocratie. A Athènes, le souverain était le peuple, puisqu'il votait l'impôt et faiFait les lois; les magistrats chargés de les exécuter n'étaient pas ses maîtres, mais ses commis.

Jacques. — Il n'en est pas moins vrai que, pour sc' vir l'État gratuitement, il faut avoir son temps à soi, que dès lors les fonctions publiques sont réservées aux oisifs. .

La Fée. — Ils ne seront plus oisifs s'ils remplissent \ ces fonctions. Il faut que tout le monde travaille. « Chez ' nous, disait Périclès, il n'est pas honteux d'être pauvre, mais il est honteux de ne pas chasser la pauvreté par le travail. » Les Athéniens avaient fait une loi contre ■ l'oisiveté. Pendant que les pauvres travaillent pour leur famille, il est bon que les riches travaillent pour la patrie.

Jacques. — Et s'ils sont incapables?

La Fée. — On en prend d'autres.

Jacques. — Et s'ils me volent?

La Fée. — Tu les condamnes : si tu crois que les pauvres te voleront moins, pourquoi disais-tu tout à l'heure que les domestiques sans gages faisaient danser l'anse du panier?

Jacques. — Mais avec ce systè*me-là, je me priverais des ser\-ices d'un pauvre qui pourrait être très capable de me servir.

La Fée. — Si ses capacités ne lui ont pas suffi pour

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assurer une vieillesse indépendante, il ne conf luira pas mieux tes affaires qu'il n'a su diriger les siennes.

Jacques. — Mais il faut des années pour conquérir cette indépendance; vous voulez donc exclure les jeunes gens du pouvoir?

La Fée. — Je t'ai déjà dit que le pouvoir c'était l'assemblée du peuple; les jeunes gens ont droit d'y prendre place dès qu'ils ont servi la patrie. Quant aux fonctions executives, elles demandent de l'expérience, et il n'y a pas de mal à les confier aux vieillards; de cette manière tout le monde est occupé, riches et pauvres, jeunes et vieux.

Jacques. — Mais comment, à Athènes, les citoyens pauvres pouvaient-ils passer leur temps à l'assemblée, puisqu'ils étaient obligés de travailler pour gagner leur vie?

La Fée. — On les indemnisait de leur journée avec trois oboles. Tu n'as jamais vu d'obole? Cela n'est pas bien gros : je t'en montrerai, j'en ai dans ma collection de médailles.

Jacques. — Ah! marraine, je vous prends en flagrant délit de contradiction : vous m'avez dit qu'à Athènes les fonctions étaient gratuites; je me rappelais bien avoir lu le contraire dans VHisîoire d'Alcibiade, d'Henry Houssaye, pourtant je n'ai rien dit : mais maintenant que vous me parlez d'une indemnité de trois oboles.

La Fée. — Henr\- Houssaye a confondu les fonctions

executives avec des fonctions légis]ati\'es et judiciaires.

qui l'excuse, c'est que les auteurs anciens n'ont pa.s

expliqué nettement la distinction, et, en effet, ils n'avaient

pas besoin de le faire, puisque pour eux le vrai, le seul

gouvernement, cetait le peuple assemblé, soit pour faire , les lois, soit pour rendre des jugements. C'est dans ces deux circonstances que chaque citoyen avait droit à une indemnité de trois oboles, mais les fonctions executives étaient gratuites. Je n'ai jamais vu dans aucun auteur ancien une allusion au traitement dun ministre ou d'un général. S'il y a quelque passage qui mait échappé, indique-le moi, j'accueillerai la rectification.

Jacques. — Bah ! les anciens étaient les anciens et nous sommes les gens d'à-présent. Tout cela est bien loin de nous.

La Fée. — Hélas ! je ne le sais que trop; parlons donc d'une histoire moins vieille. Celle-ci n'est que d'hier. Ton père et le père de ton père étaient écrasés sous la triple tyrannie du roi, de la noblesse et du clergé. J'ai voulu t'en affranchir : à qui a profité ma victoire? Uniquement à l'exécutif; au lieu d'une noblesse héréditaire, tu as une aristocratie de fonctionnaires nommés par le pouvoir. Tu n'es pas plus libre et tu payes encore plus cher.

Jacques. — Mais j'ai une chambre élective qui contrôle les actes du gouvernement.

La Fée. — Ici tu as raison de donner à l'exécutif le nom de gouvernement, car le véritable maître, c'est celui qui tient la clef de la caisse. Grâce à cette précieuse clef, celui qui distribue les faveurs étend l'inextricable réseau de sa hiérarchie sur toutes les classes, depuis les ministres, les préfets et les sous-préfets jusqu'aux gardes champêtres, aux balayeurs et aux cantonniers.

Jacques. — Vous oubliez toujours que mes députés sont là qui veillent.

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La F te. — Quel bien ont-ils fait, quel mal ont-ils empêché? J'en connais, et toi aussi, qui n'ont pas résisté à l'offre d'une ambassade; leurs vingt-cinq francs par jour ne leur suffisaient pas : qu'auraient fait de pis des conseillers gratuits ?

Jacques. — On ne peut cependant pas changer les mœurs d'une époque et adopter d'emblée la constitution des Athéniens.

La Fée. — Non, je ne t'en demande pas tant. Je me bornerais à réduire à six mille francs le maxim.um du traitement des fonctionnaires. J'ai lu un jour dans \Oificiel un décret dans ce sens-là; quand le mettras-tu à exécution ?

Jacques. — Oh ! je sais ce que vous voulez dire; ne me parlez pas de ces gens-là; ils m'ont fait trop peur.

La Fée. — Soit, n'en parlons plus, on ne discute pas avec la peur. Cependant il est sage de profiter d'un bon avis, même quand il vient de quelqu'un qu'on n'aime pas. Quand j'ai lu ce décret, je me suis dit : bon, voilà le vrai moyen de mettre tous les partis d'accord, et en effet, cela n'a pas manqué; il s'est élevé une tempête de malédictions. Comme tous les gens respectables demandent des places pour eux, leurs fils ou leurs gendres., il n'est pas étonnant qu'un décret qui brisait dans l'œuf tant d'espérances ait déchaîné la meute des aspirants sous-préfets. Aussi a-t-on vu pour la première fois un accord touchant entre les conservateurs et l'opposition, c'est-à-dire entre ceux qui ont les places et ceux qui voudraient les avoir.

Jacques. — Ainsi, marraine, vous n'avez pas d'autre

solution à me proposer que votre décret sur le maximum des traitements?

La 'Fée. — Non, mais cela suffit; c'est le seul moyen de ne plus être le très humble serviteur de l'exécutif et de son innombrable armée de fonctionnaires émargeant au budget.

Jacques. — Comment, pour a'ous toute la question sociale est là?

La 'Fée. — A peu près : et tant que tu n'auras pas suivi mon conseil, il est inutile que tu m'appelles à -ton aide, mes secours ne te serviraient pas plus qu'ils ne t'ont servi jusqu'à présent.

Alliance de la Religion et de la Philosophie.

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