LES CLASSES DIRIGEANTES '-/«J
Non sans doute. Alors fermons-en la porte aux déclassés faméliques qui se jettent dans la politique pour se faire une position. Quand on n'a pas su se rendre indépendant par son travail, on ne doit pas se charger des affaires des autres.
— Mais n'est-ce pas réser\'er les fonctions publiques aux classes dirigeantes?
Eh bien, cela ne sera pas pis que cela n'est. Je ne connais pas de fils de chiffonniers qui soient devenus ministres ou ambassadeurs. Les gros traitements vont toujours aux riches comme leau va à la rivière, et je ne vois pas la nécessité d'augmenter leur superflu aux dépens du nécessaire des travailleurs.
J'ai indiqué le mal et le remède. Que les démocrates sincères, qui ne courent pas après les préfectures, examinent sans parti pris la résolution que je propose. J'en ai l'intime conviction, c'est le seul moyen doter au gouvernement cette force corruptrice de l'argent, dont il a toujours usé contre la liberté; c'est le seul moyen aussi de délivrer notre pays de cette tyrannie tracassière et paperassière qui nous enveloppe et nous étouffe, de cette soif de traitements, de cette avidité malsaine qui est la lèpre de notre société, la cause principale de sa décadence et le signe certain d'une prochaine décomposition.
Le gouvernement gratuit.
Je connais dans un très beau pays un cultivateur nommé Jacques Ecnhomme. Il devrait être très riche, car il est honnête et laborieux : mais il s'est toujours laissé gruger par ses intendants. Il y a quelques années, il eut une querelle avec un de ses voisins et ne fut pas le plus fort. Il lui fallut céder une partie de son champ et payer une très forte somme. Il fut obligé de redoubler de travail, car ses intendants, qui fixent eux-mêmes le chiffre de leurs gages, ne voulurent pas en retrancher un centime.
Jacques a pour marraine une bonne fée nommée la Révolution. ■ Comme elle était détestée d'un tas de gens, à qui elle reprochait leurs vices, elle s'est retirée dans le pays des Fées. Jacques va quelquefois la consulter, et elle lui donne de bons conseils qu'il ne suit jamais. Elle est très bonne pour lui, quoiqu'un peu sévère. Plus d'une fois, ne sachant oii donner de la tête, il l'a appelée à son secours, mais à peine l'avait-elle tiré d'embarras qu'il la priait de s'en retourner, car il en a toujours eu peur.
Ces jours derniers, elle le vit entrer chez elle.
« Qu'y a-t-il encore? Toujours des plaintes contre les domestiques, j'en suis sûre; conte-moi ton affaire.
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— Ma chère marraine, dit Jacques, j'ai dans ce mo ment deux espèces de serviteurs. Les uns, que j'appelle mes conseillers, n'ont pas de gages et font d'assez bonne besogne, je n'en suis {...s mécontent. Les autres, auxquels j'ai donné beaucoup plus d'autorité et que je paie très cher, ne s'occupent que de leurs intérêts, au lieu de songer aux miens. Si parfois ils mettent la main à mes affaires, le résultat est tel que j'aurais encore économie à leur offrir une somme double pour ne pas s'en mêler.
La Fée. — J'entends; et quelle est l'opinion de tes amis les journalistes et les philosophes.
Jacques. — Ils disent que toute peine mérite salaire, et que je dois payer mes conseillers.
La Fée. — Afin qu'ils fassent d'aussi bonne besogne que les autres que tu paies si cher, nest-ce pas? A quoi te servent donc les leçons de l'expérience.'' Il ne te serait pas venu l'idée de faire exactement le contraire, je veux dire, d'améliorer tes mauvais serviteurs en supprimant leurs gages, puisque tu reconnais toi-même que ceux que tu ne paies pas sont ceux qui travaillent le mieux ? Fautil que tu aies la tête dure! Et combien te coûte le traitement de tes conseillers?
Jacques. — Cinq cent trente-trois millions quatre cent mille francs, au bas prix; un journal que je n'aime guère a fait le compte, et il n'y a rien à opposer à son calcul. Cependant un philosophe de mes amis (i) assure que cette somme étant payée en détail au lieu de l'être en bloc, se réduira presque à zéro. Il ajoute que si l'on ne paie pas ses domestiques, ils font dan.ser l'anse du panier.
(i) Voir la Critique philosophique, y année, n» 42.
La Fée. — Ils ne feront toujours pas pis que ceux que tu paies.
Jacques. — Mais mon philosophe m'assure que mes conseillers gratuits trouveront moyen de faire avoir des places lucratives à leurs fils, à leurs neveux et à leurs gendres.
La Fée. — Tes députés, tes ministres et tes préfets, n'ont donc pas de famille à caser?
Jacques. — Ah ! l'honneur les empêchera toujours de favoriser leurs parents.
La Fée. — Il paraît que ton philosophe ne compte guère sur ces beaux sentiments-là, puisqu'il ne veut plus de ser\-iteurs gratuits.
Jacques. — C'est qu'il dit que ce serait réserver les
fonctions aux riches, et un journal de mes amis, le Ra-p-
■pel, est tout à fait de cet avis; il soutient qu'en ne
• payant pas mes fonctionnaires, j'exclus les pauvres des
emplois qu'ils seraient capables de remplir.
La Fée. — Ton Rappel a-t il vu beaucoup de fils de chiffonniers nommés ambassadeurs.'* Il ne sait donc pas que les gros appointements vont naturellement aux riches, comme l'eau ya à la rivière?
Jacques. — Mais tout le monde me dit que la gratuité des fonctions est tout à fait contraire aux principes de la démocratie, et il paraît que c'était l'opinion de M. de Tocqueville.
La Fée. — Mon cher garçon, je t'avais conseillé d'étudier l'histoire, dont les leçons valent mieux que la rhétorique des journaux et les raisonnements a priori des philosophes. On te parle à tout propos de démocratie,