ALLIANCE DK LA RKLIGION ET DE LA PHILOSOPHIE
c'est une erreur. Examinez par exemple les principes moraux des deux grands systèmes de philosophie sociale
qui se sont produits dans notre siècle, celui de Saint- Simon et celui de Fourier. Le saint-simonisme prêche la réhabilitation de la chair, et fonde une hiérarchie de castes sur la différence des capacités : tout pour l'intelligence, rien pour la vertu. Le fouriérisme proclame les attractions proportionnelles aux destinées ; toutes les passions lui semblent légitimes : il suffit de les distribuer en groupes pour produire l'harmonie. Ni d'un côté ni de l'autre il n'y a place pour l'énergie \nrile de la lutte contre soi-même, pour l'héroïque effort de la volonté. Le christianisme, au contraire, héritier de la morale grecque, établit la suprématie de l'âme sur les attractions du dehors. Pour lui, la vie est un combat sans trêve, et le prix de la victoire, c'est la paix divine de la vertu. Quiconque admet cette grande morale de la lutte intérieure, poussée jusqu'au sacrifice de soi-même, a le droit de se dire chrétien.
Lés sectes chrétiennes sœit nombreuses, et pourraient l'être plus encore sans inconvénient. Leur différence ne porte pas sur l'idéal moral, qui est seul du domaine de la foi, mais sur des questions de dogme ou d'histoire que chacun peut résoudre comme il l'entend. Dans l'exégèse comme dans toute autre science, les opinions les plus diverses peuvent se produire. Je ne me fais, pour ma part, aucun scrupule de chercher les sources de la tradition chrétienne dans le polythéisme hellénique, dont le christianisme est le complément naturel et la légitime conclusion. Entre les lois étemelles dont l'accord . pfoduit l'ordre de l'univers et que l'antiquité appelle les Dieux, l'homme a
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sa loi propre qui est la morale. Le devoir est sa religion; car en faisant ce qu'il doit, l'homme se relie à l'ensemble ', des choses. Ce qui doit être étant la règle de ce qui est, '^ les chrétiens ont eu raison de dire, après les philosophes, que la loi de justice qui règne au delà du monde visible, le Dieu intérieur que chacun porte en soi, est le seul Dieu que l'homme doive adorer. Subordonner toutes ses actions à cette loi, qui se révèle dans la conscience, c'est ce qu'on appelle aimer Dieu par-dessus toute chose.
Le culte de la justice implique la lutte incessante contre soi-même, le sacrifice de toutes nos passions égoïstes au bonheur d'autrui. Par cette abnégation sans réserve, l'homme s'unit à Dieu, c'est-à-dire au bien absolu. Le type de cette vertu suprême s'appelle l'Homme-Dieu. C'est le modèle que se proposent ceux qui prennent le nom de chrétiens. C'est en s'élevant par un effort continu vers cette perfection idéale qu'ils entrent dans la communion des saints, et se reposent après la lutte dans la béatitude intérieure qu'on nomme le ciel.
En passant en revue les dogmes fondamentaux du christianisme et en les traduisant sous une forme abstraite, il me serait facile de montrer qu'ils sont parfaitement acceptables pour un libre penseur. Qu'importe que la pensée soit enveloppée de symboles mythologiques? La mythologie est la langue des religions, et les symboles sont toujours transparents pour qui veut les comprendre. Ils sont l'incarnation vivante de la conscience humaine, et il n'est pas de poète ou d'artiste qui puisse en créer de plus beaux. Qu'on cherche par exemple une expression visible et plastique du dogme républicain de la fraternité : où pourrait-on trouver une légende plus saisissante que
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celle du juste mourant volontairement pour le salut des hommes? Ce drame sublime de la Passion restera le type de toutes les condamnations injustes et de toutes les douleurs volontairement acceptées. Devant le tribunal révolutionnaire, un autre martyr de la libre parole, Camille Desmoulins, l'apôtre de la clémence, se mettra sous le patronage du sans-culotte Jésus. Devant toutes les proscriptions politiques ou religieuses, devant les autodafés, les échafauds et les fusillades, on se rappellera toujours les détails profondément humains de l'agonie divine. Quand toutes les haines et toutes les lâchetés s'acharnent sur une insurrection vaincue, on pense à la trahison de Judas et au reniement de saint Pierre, aux insultes des soldats et des juges, aux soufflets, aux crachats, à l'éponge de fiel; et quand on voit les victimes de nos réactions sanglantes porter les chaînes des forçats, on se souvient que le Dieu du sacrifice fut crucifié entre deux voleurs.
Je vous a.ssure, mon ami, que je serais moins embarrassé que vous paraissez le croire pour prendre au sérieux le rôle d'apôtre; seulement je ne puis être chrétien qu'à la condition d'être protestant, car je tiens absolument à garder mon droit illimité de libre examen et d'interprétation. Vous supposez peut-être qu'à un mariage protestant je préférerais, au fond, un mariage purement civil; détrompez- vous. Je ne crois pas comme vous qu'il soit inutile de donner une consécration religieuse à chacun des grands actes de la vie. Le mariage est un engagement réciproque contracté devant la société politique à la mairie, en présence du maire, représentant de la commune, et devant la société religieuse au temple, en pré-
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sence du pasteur, représentant de l'Église. Si j'ai des enfants, ils entreront dans la société politique par la déclaration à la mairie dans la société religieuse par le baptême au temple protestant. L'acte de naissance, inscrit sur les registres de la commune, constatera leurs droits de citoyen; l'acte de baptême, signé par le pasteur empêchera qu'ils ne soient comptés officiellement au nombre de mes ennemis politiques.
Le baptême est le premier acte de l'initiation chrétienne. Si l'enfant a reçu avec le sang quelque instinct mauvais, héritage de ses parents ou de ses ancêtres, que cette tache originelle soit lavée. Une éducation religieuse et morale triomphera de l'atavisme; c'est ce qu'exprime symboliquement l'eau lustrale versée sur la tête de l'enfant. Quand il aura l'âge de raison, il formera lui-même ses convictions religieuses selon le caractère et le degré de son intelligence, car la religion ne relève que de la conscience individuelle. Il appartient au père et à la mère d'éclairer ce choix; mais ils doivent respecter dans leurs enfants le droit de libre examen qu'ils réclament pour eux-mêmes, et proposer leurs croyances sans jamais les imposer.
Vous doutez, mon vieil ami, du succès de ma tentative; eh bien, montrez ma lettre à votre fille. J'ai plus confiance que vous dans la rectitude de son jugement, et je crois pouvoir compter sur son adhésion.
Sacra privata.
La pauvre femme était couchée sur son lit, maigre et pâle, les yeux entourés d'un creux noir. Le médecin n'avait donné aucune espérance et ne devait pas revenir. Elle voulut revoir son enfant une dernière fois, mais elle ne p)ouvait plus lui parler. Puis la vieille grand'mère emmena l'enfant pour lui épargner le spectacle de l'agonie, et le père resta seul près du lit pour fermer les yeux de la morte.
La maladie avait été si longue que l'enfant s'était habitué à x-oir souffrir sa mère; mais, devant les sanglots, qu'on étouffait avec peine, il eut peur, sans savoir de quoi.
« Tu pleures, grand'mère, dit-il, est-ce que mère est plus malade aujourd'hui?
— Non, mon pauvre petit, cela va mieux, et bientôt elle ne souffrira plus du tout. Elle va partir pour un pays où personne n'est malade, et où elle se guérira tout à fait.
— Est-ce que nous partirons avec elle, grand'mère?
— Non, pas encore; mais plus tard nous irons tous la rejoindre, et pour moi j'espère que ce sera bientôt.
— Je veux partir tout de suite, dit l'enfant.
— Et ton pauvre père, mon petit, tu veux donc le laisser seul ? Tiens, le voilà qui descend, va l'embrasser. >»
L'enfant s'aperçut bien que son père aussi avait des larmes dans les yeux.
« Pourquoi pleures-tu, père, puisque nous irons tous la revoir dans un beau pays où l'on n'est jamais malade, jamais, jamais? »
Les sourcils de l'homme se contractèrent malgré lui.
« Ne te fâche pas, Pierre, dit la vieille femme. Je n'ai pas eu la force de voir pleurer cet enfant, mais c'est à toi seul de diriger sa conscience. Réfléchis à ce que tu dois répondre à ton fils quand il t'interrogera, et quelle que soit ta réponse, sois tranquille, je n'y opposerai pas ce que tu appelles mes superstitions.
— L'éducation de l'enfant appartient à la mère, répondit-il; maintenant que vous remplacez la sienne, diteslui ce que vous voudrez. Quant à moi, je ne saurais lui enseigner ce que je ne crois pas moi-même; on ne doit tromper personne, pas même un enfant.
— Pierre, il ne faut pas qu'il puisse opposer ma croyance à la tienne; cela troublerait sa conscience à peine éveillée. »
Elle se tourna vers l'enfant : « Va jouer dans le jardin, mon petit, lui dit-elle; tu reviendras tout à l'heure, nous avons à parler sérieusement, ton père et moi. »
Elle conduisit l'enfant jusqu'à la porte, qu'elle referma.
« Maintenant, Pierre, dit-elle, parle, et pas de ménagement avec moi; je suis forte, et je tâcherai de te répondre. Nous finirons peut-être par tomber d'accord, sur ce qu'il convient de lui dire quand il nous parlera de sa mère, qu'il ne verra plus.
— A quoi bon, mère? Gardez vos espérances, si elles adoucissent vos regrets. Quant à moi, vous le savez, je ne
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crois qu'aux lois inflexibles de la nature, et malheureusement la mort est une de ces lois. Ne me forcez pas à souffler sur vos rêves; il a pu m'arriver quelquefois d'opposer les graves arguments de la raison à cette consolante mythologie, mais ce n'est pas en présence de la mort qu'on discute la douce chimère de l'immortalité.
— Et de quoi parlerions-nous, Pierre, si ce n'est de notre douleur commune? Ni toi ni moi ne pouvons penser à autre chose qu'à celle qui vient de nous quitter. Si, comme je le crois sincèrement, elle est là qui nous écoute, elle voit combien nous l'aimions l'un et l'autre, et peutêtre, par des voies inconnues, m'inspirera-t-elle la force de te persuader.
— Ah ! pauvre bonne mère, si nos morts pouvaient nous répondre, il y a longtemps qu'ils auraient dissipé nos angoisses, car ce n'est pas pour nous que nous essayons de croire à une autre vie. Sans notre ardent désir de les revoir, qui voudrait recommencer au delà du tombeau? C'est bien assez d'une fois. Pour moi, je suis las, j'ai soif du sommeil éternel, et sans me croire plus mauvais qu'un autre, je sais bien que je ne vaux pas la peine d'être conservé.
— Et ton enfant, Pierre?
— Vous resterez près de lui, et s'il pleure son père et sa mère, vous le persuaderez qu'il les retrouvera.
— Je suis bien vieille, et quand je serai partie à mon tour, qui sera là pour lui dire : « Chaque fois que tu fais quelque chose de mal, il y a quelqu'un qui te voit et qui pleure ; quelqu'un que tu aimais bien, et qui t'aimait bien ». Dis-moi, Pierre, n'est-ce pas la pensée des morts qui nous conduit, qui nous préserve, qui nous
éclaire? Sans leurs souvenirs et leurs exemples, qui donc nous soutiendrait dans les luttes de la vie? Il y a bien des précipices et des fondrières, le long de ce rude sentier de l'ascension. Mais nous évoquons nos morts et ils nous tendent la main. Tu sais, Pierre, que personne n'est sûr d'être toujours au-dessus de toutes les épreuves; s'il te vient un jour la tentation de faire une chose que tu regretteras plus tard d'avoir faite, tu te diras : « Que me conseillerait-elle, si elle était ici' près de moi? » Et en effet, alors, elle y sera.
— Hélas ! c'est de la poésie, cela, bonne mère. Les morts n'existent plus que dans notre mémoire, et nous avons raison de les pleurer.
— Est-ce que tu sais ce qu'est l'existence? On ne le dirait pas, car tu parais la confondre avec la vie, cette chose mobile, fugitive et changeante que, dans la langue de tes philosophes, on appelle, je crois, le devenir. Qu'y a-t-il de commun entre l'enfant que tu étais autrefois, l'homme que tu es aujourd'hui et le vieillard que tu seras demain? Les éléments de ton corps se renouvellent, les traits de ton visage changent avec les années; tes sentiments et tes idées, tes craintes et tes espérances ne sont plus les mêmes, et sans la mémoire, si tu revoyais ton passé, tu ne te reconnaîtrais pas. Mais quand la vie s'est envolée, la mort nous fait entrer dans .l'existence immobile; elle la compose de toutes nos actions, bonnes ou mauvaises. Ce que nous avons été dans la vie, nous le serons à jamais dans le souvenir des vivants.
— Mon fils est si jeune qu'il oubliei-a vite. Je ne me souviens plus de mon aïeul, qui est mort quand j'avais cet âge-là. Le pauvre petit n'a pas eu le temps de con-
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naître sa mère; il naura pas cette protection bienfaisante du souvenir.
— Celle qui aurait veillé sur lui si elle avait vécu, se servira de nous pour le guider dans la vie. N'est-ce pas à elle que tu penseras chaque fois que tu donneras un conseil à cet enfant? Quant à moi.... Voyons, Pierre, laisse-moi le bercer avec ce que tu appelles mes contes de vieille femme. Ce que je lui dirai, elle le lui aurait dit, j'en suis sûre, si tu étais parti le premier. Les femmes savent parler aux enfants la seule langue qu'ils puissent comprendre. Plus tard, tu lui expliqueras la loi austère du devoir, et il recevra tes leçons sans rejeter les miennes. Les premières fleurs qui ont germé sur le. sol vierge de la conscience laissent un parfum qui ne s'évapore jamais. Tu sais que tous les hommes, même les meilleurs, peuvent être arrêtés par le doute dans les carrefours de la vie. La nuit est si noire qu'on cherche au ciel une étoile. Ton fils traversera comme les autres ces heures mauvaises oii tout nous abandonne. Ne veux-tu pas qu'il puisse dire : « O ma bonne mère! viens à mon secours? »
— A quoi bon ces prières à qui ne peut plus nous entendre ?
— En es-tu bien sûr? Au delà des horizons de la science, il n'est pas plus sage de nier que d'affirmer. On doute, quelquefois on espère, puis la foi entre dans l'âme, sans qu'on sache pourquoi ni comment; l'esprit souffle où il veut. Je ne te parlerai que pour l'enfant, et je n'espère pas changer tes idées. Si ce miracle arrive, ce sera l'œuvre de celle qui va devenir notre ange gardien. Es-tu bien sûr qu'elle ne peut pas faire éclore dans ton cerveau des idées qui n'y auraient pas germé
sans elle? La mort ne brise pas les liens formés pendant la vie, et ce n'est pas toujours en vain que l'amour pro- ; digue les serments d'éternité.
— Avez-vous toujours eu ces croyances, bonne mère?
— Non, Pierre; c'est la douleur qui m,e les a révélées, hier encore, je t'aurais dit : la plus grande douleur que j'ai connue dans ma vie; aujourd'hui, je ne peux plus dire cela. Ma mère allait mourir : je la suppliai de ne pas me quitter. Elle qui avait toujours cédé à mes prières, comment aurait-elle résisté à la plus ardente de toutes? Ma fille naquit, et je compris que j'étais exaucée. A mesure qu'elle grandissait, elle ressemblait de plus en plus à ma mère; je voyais bien que c'était elle qui était revenue. Dans quelque temps, quand ton fils n'aura plus besoin des soins d'une femme, elle m'appellera près d'elle comme je l'ai appelée près de moi.
— Je ne partage pas vos illusions, mais je vous les envie; les rêves de la poésie valent mieux qwe la réalité.
— La science a aussi ses rêves; elle rejette au réveil ceux qu'elle reconnaît pour des erreurs; les autres la guident dans sa marche progressive, et elle les nomme des intuitions. Rappelle-toi ce que nous disait dernièrement le docteur sur ces étranges ressemblances constatées dans les familles où l'on conserve des portraits d'ancêtres. C'est ce qu'il appelait l'atavisme, et cela lui semblait très mystérieux. Cela devient bien simple si on regarde les familles comme des unités vivantes, analogues à ces madrépores que tu as vus dans les mers du Sud. Les corps sont une création des âmes; celles qui veulent rentrer dans la naissance reprennent la forme de leur première incarnation.
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— Je ne puis vous suivre jusque-là. Vous prenez vos regrets et vos espérances pour des révélations, comme tous ceux qui ont imaginé une vie future, mais les fantômes chéris s'évanouissent quand on veut les embrasser. Un infaillible instinct a toujours comparé la mort à un sommeil sans rêves. Ni crainte ni désirs : cela vaut mieux que les tristes agitations de la vie; laissons les morts dormir en paix.
— C'est vrai, la mort est le sommeil du désir, et l'art antique a eu raison de la représenter ainsi sur les sarcophages : Éros endormi ou éteignant son flambeau. C'est que le désir est égoïste et rapporte tout à lui-même, mais eux, nos protecteurs et nos amis, ils ne vivent plus qu'en nous et pour nous. Oui, tu as raison, qu'ils dorment en paix, mais près de ceux qu'ils ont aimés, répandant sur nous leurs influences bénies, et toujours pleins de pardon, car ils ont souffert comme nous.
— Et que deviennent, selon vous, les familles qui s'éteignent et les morts qu'on oublie?
— Ceux que nous oublions nous oublient à leur tour : c'est le fleuve Léthé, il y a sur l'autre rive des routes ouvertes vers des destinées inconnues. Mais tant que nous pensons à eux, comment pourraient-ils briser la chaîne de nos prières et de leurs bienfaits?
— Et ceux qui ont fait le mal?
— Ils nous demandent de le réparer. S'il y a dans les familles une vie collective, il faut bien que les plus forts soutiennent les plus faibles, relèvent ceux qui tombent et les aident à porter un fardeau trop lourd. J'ai connu une jeune fille riche et belle qui, pour expier un crime qu'elle savait avoir été commis par son père, s'est condam-
née à une vie d'austérités ascétiques et d'activé chant Tu peux blâmer, comme une erreur, cette expiation vi lontaire d'une faute qui n'est pas la sienne; moi, j'admin cette âme pure abritant une âme souillée dans un pan d sa robe blanche. Ceux qui prient pour leurs morts son' plus malheureux que nous qui pouvons prier les nôtres- La sainte qui veille sur nous maintenant n'a pas une action de sa vie à se reprocher. Qu'elle soit notre phare et notre étoile, qu'elle nous épure et nous attire vers les hauteurs, qu'elle plane avec ses ailes d'ange sur le berceau de son enfant.
— Oui, c'est voBs qui avez raison, bonne mère; le culte des morts est la religion de la famille, et cette religion-là n'a pas besoin de prêtres. Que l'enfant vous: écoute, je ne contredirai pas vos paroles; elles peuvent \z être pour lui une source de consolation maintenant et plus tard. Je voudrais pouvoir m'y associer, mais pour ensei gner une religion, il faut y croire; je ne sais si cela viendra : cela n'est pas encore venu. Tâchez de donner à mon fils votre foi et votre espérance, et il sera plus heureux que moi.
— Merci, Pierre, je vois que j'ai gagné ma cause : tu^ peux rappeler l'enfant. »
Il ouvrit la porte, et l'enfant accourut en demandante sa mère. Il lui dit : « Elle dort toujours : ne fais pas; de bruit. Elle avait bien besoin de repos. Je veillerai près d'elle. Demain, nous la porterons, sans la réveiller,* dans un jardin plein d'ombre, où elle sera bien tranquille, sous des arbres toujours verts. »
Le Culte des morts.
n y a dix-huit cents ans, les chrétiens passaient pour des impies, parce qu'ils refusaient de sacrifier aux Dieux de l'Empire. Il en sera toujours ainsi pour ceux qui ne reconnaîtront pas la religion officielle. Aujourd'hui, le peuple de Paris passe pour irréligieux. Les prêtres lui déplaisent parce qu'il les a toujours vus du côté de ses ennemis politiques. Il n'aime pas la monarchie, et il ne voit pas pourquoi on en laisserait une dans le ciel. Il dit volontiers avec Blanqui : « Xi Dieu, ni maître ». Eh bien, malgré cela, le peuple de Paris est le plus religieux de tous les peuples. Sa religion, c'est le culte des morts. C'est à Paris que s'est établi l'usage de se découvrir devant un cercueil. Tous les ans, au commencement de ce triste et brumeux novembre, bien choisi pour une fête funèbre, la foule envahit les cimetières, spontanément, sans convocation, sans prêtres, sans solennités. On se disperse dans le dédale des pierres funéraires, et chacun cherche ses tombes pour y déposer l'offrande de pensées et de chrysanthèmes, les dernières fleurs de l'automne. C'est la religion des familles. Bien souvent, l'intérêt i a divisé les frères; on ne se parlait plus : chacun est venu de son côté apporter sa couronne, et devant la tombe des vieux parents on se rencontre et on se tend la
main. C'est la religion des orphelins : « Viens porter un petit bouquet à ton pauvre père qui t'aimait tant, pour lui montrer que tu ne l'as pas oublié. — Mais où est-il, mère, je ne le vois pas. — Tu ne peux pas le vpir, il est dispersé dans l'air que tu respires, mais il est près de toi quand tu penses à lui. Si tu fais quelque chose de mal et si personne ne le sait, lui, il t'a vu. Il ne te jgrondera pas, mais tu lui as fait de la peine. Si tu es sage, il est content, il te sourit comme autrefois, te rappelles-tu? »
— Mais ceux qui n'ont pas de tombeaux de faniille, les pauvres qui ont vu enterrer leurs morts dans la fosse commune, où iront-ils porter leur offrande ? — C'est pour ceux-là qu'on a mis au milieu du cimetière une stèle où on a écrit : Monument du Souvenir. Sur le piédestal s'ac-: mulent les humbles couronnes et les petits bouquets d'immortelles et de pensées. — Mais les parias, les enfants trouvés, qu'ont-ils à faire de cette religion des familles? Et tous ceux que leurs parents ont torturés dans leur enfance, quel souvenir d'amour et de respect peuvent-ils porter à ceux qui les faisaient mourir à petit feu et que vos lois ne punissent que d'une façon dérisoire?
— Eh bien ! non, il n'y a pas de parias, la religion des morts n'exclut personne. A ceux que leur famille a repoussés, il reste la grande famille humaine. Cet enfant abandonné par sa mère, d'autres ont eu pitié de lui. Quelqu'un l'a trouvé au coin d'une rue et l'a porté à l'hôpital où on lui a donné une nourrice pour l'allaiter, un médecin pour le soigner. Il se souvient surtout de la sœur de charité qui faisait la classe, et soyez sûr qu'il portera une fleur pour elle au Monument du Souvenir. Elle nous apprenait à lire dans le catéchisme. Il y avait là un tas de choses